9 avril 2026
Barthes dit une chose et parce que c’est un grand professeur on pense (je pense) que cette chose est importante, qu’elle est un peu au-dessus de la compréhension normale des choses, peut-être même est-elle très au-dessus de la compréhension moyenne que l’on peut se faire d’une telle chose — parce qu’il évoque Dante, et une citation latine et Virgile, tout ce qui manque en somme pour une compréhension correcte de ce que signifie l’expression forêt obscure et le milieu du chemin d’une vie. Tout cela peut paraître difficile. C’est difficile vraiment, sans doute pour quelqu’un de jeune de comprendre ce dont parle Barthes dans cette introduction à ce qu’est la préparation du roman. C’est difficile parce qu’on se place (je me place) dans un autre registre que celui qu’il pense sans doute être le meilleur registre pour comprendre ses conférences ou séminaires, et qui est celui du (jeune) étudiant. Peut-être ne le pense-t-il pas comme je le dis, peut-être que cette introduction est tout à fait réflexive, peut-être ne parle-t-il à personne d’autre qu’à lui-même. Peut-être sait-il qu’en se parlant ainsi à soi-même — et comme il le dit si bien en ne refoulant pas le sujet — c’est là la meilleure chance de faire passer un message important qui a une chance de rester. Une chance de rester, c’est aussi de cette angoisse dont il est question au milieu de ce fameux chemin et qui est forcément aussi la mienne puisque je m’y reconnais pleinement, puisque je me sens obligé d’écrire quelques mots ce matin sur ce sujet même — et qui pourrait se résumer en peu de mots (pour moi bien sûr) : c’est comment le fait de se réfugier dans une répétition, peu importe laquelle — une routine est peut-être un meilleur mot, plus ambigu parce qu’on croit savoir ce qu’est une routine à première vue et qu’on ne le sait pas.
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Barthes dit que le temps est compté à partir de cette conscience d’être au milieu du chemin de la vie. Mieux que ça, il dit que c’est la conscience soudaine que le temps est désormais compté qui marque le mieux le fait d’être parvenu au milieu de quelque chose, car ce n’est pas seulement de la vie, c’est plus complexe, c’est plutôt un point de confluence ou de divergence d’où l’on peut voir un fleuve se séparer, ou deux affluents se rejoindre car les deux images ne peuvent se passer l’une de l’autre, et il évoque Proust et *la recherche du temps perdu* ajoutant que c’est à partir du moment où Proust comprend que son temps est désormais compté qu’il décide de s’enfouir dans le temps lui-même. C’est à dire écrire ( c’est mon interprétation bien sûr).
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Il me semble que j’ai lu quelque chose de très semblable dans L’Art de la fiction de John Gardner. C’était dit autrement mais maintenant que j’y pense c’est très semblable (pour moi). Gardner dit qu’il ne faut pas dépenser son énergie à faire trop souvent les exercices (qui sont d’ailleurs adressés à des débutants, il le précise). Le milieu du chemin ça peut tout à fait être cela aussi, comprendre soudain qu’une énergie est gaspillée en toute inconscience dans la répétition, la routine. Vient alors une nostalgie étrange liée à quelque chose qu’on n’a pas vécu (que je n’ai pas) — l’aventure d’écrire un roman —, c’est-à-dire avoir pénétré tout entier dans l’exaltation, avoir été happé ou s’être pleinement livré à celle-ci, et s’en être sorti bien sûr, sinon on ne pourrait être nostalgique vraiment.
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On s’en serait sorti assez mal, comme de bon nombre d’aventures (mais là je ne peux qu’être subjectif). Cette nostalgie alors serait teintée de regrets, peut-être même de remords — et pourquoi pas, et surtout, de cet espoir insensé de se sentir capable de s’exalter à nouveau, de recommencer, de relier au bout du compte la répétition à l’exaltation.
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Tout cela pour en arriver à l’emploi du temps. C’est-à-dire trouver le moyen d’utiliser l’énergie pour écrire vraiment, et là je ne parle peut-être pas de roman mais d’autre chose aux contours encore indistincts, comme toute aventure a des contours indistincts.
illustration Barthes Photograph by Ulf Andersen / Getty
