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8 avril 2026 — Le dibbouk

## construire #08 | fil d’Ariane

Le lieu est une intersection. Je commence par le nom, cette étiquette de métal bleu fixée au mur : la rue Charles Venua. Je note aussitôt la nécessité d’un erratum mental ; il manque un « t » final pour que le nom s’ajuste à la vérité des registres. Je me tiens là, dans ce que Barthes appellerait la « préparation » : accumuler du lest avant que le récit ne lève l’ancre. Je cherche qui était ce Charles Venuat et je découvre qu’il fut un professeur respecté du collège de V. Ce qui me fait penser aussitôt à Madame N. Mais j’élude, car Madame N. n’a pas eu droit à sa rue.

Je suis sur la rue Charles Venuat, je marche vers le bourg. Les maisons de chaque côté de la rue sont simples, sans étage pour la plupart, entourées d’un jardin ; on y aperçoit des potagers recouverts de bâches noires. Je pourrais y associer une saison en raison de la présence de ces bâches, mais j’ai peur de m’égarer. Il faut que je traverse la grand-route qui relie Montluçon à Bourges et qui passe par Saint-Amand-Montrond. Le lieu du croisement se nomme le Lichou ; on dit le carrefour du Lichou parce qu’il y a un restaurant nommé ainsi, à moins que le restaurant ait pris le nom du carrefour. Peu importe, il faut que je traverse. Le nom de la rue change : Jean Pétrin. Drôle de nom. Histoire tragique : il fut tué en 1944. Le Maitron m’apprend un peu qui il était. Il venait de la Creuse, comme une partie de ma famille ; lui est né en 1922 à Saint-Marien, au lieu-dit Foulet. Les miens étaient de Bourganeuf.

« Selon le témoignage de sa sœur [...] il était aussi musicien jouant de la flûte traversière, faisant partie de l’orchestre Desrumeau. Il fut embauché comme ajusteur-tourneur à l’usine S.A.G.E.M. [...] L’usine devint alors un centre de résistance ouvrière [...]. Jean Pétrin choisit de passer dans la clandestinité rejoignant le maquis de Chazemais (MUR). [...] Ce fut lors d’une embuscade tendue par le maquis le 9 août 1944 contre un convoi allemand entre Meaulne et Vallon-en-Sully que Jean Pétrin fut tué au combat. »

Rue Jean Pétrin, donc. Je marche devant la scierie tenue alors par les C. Le repérage se fait ici plus dense, plus olfactif. Je vois les grumes alignées, ces corps de géants couchés en attente du sciage — des chênes de la forêt de Tronçais, certainement — et les remorques plates qui stationnent dans la cour comme des bêtes au repos. Il y a cette maison blanche, cossue, bureau et sanctuaire, et ces entrepôts dont les toits d’asphalte ondulé absorbent la lumière. Et puis, il y a la fille C., silhouette d’une beauté inatteignable qui fige le regard et l’enfance. C’est le point de tension du lieu : le travail du bois, dur et technique, face à l’évanescence d’un visage.

Inatteignable parce que riche, et moi pauvre. Mais je m’égare encore, décidemment. Revenons au pont. Ou plutôt regardons-le. Il est là, tout au bout de la rue Jean Pétrin. Irréel, un peu comme lors d’une toute première fois.

Je me reprends. Le pont de Vallon n’est pas une simple transition, c’est une architecture de défense. Je l’observe depuis la mémoire, mais cela ne suffit pas. Il me faudrait acquérir la précision d’un relevé d’ouvrage : le tablier est haut, démesurément haut, porté par des piles massives ancrées dans le lit du Cher. C’est un ouvrage d’art conçu comme une réponse hydraulique à la crue de 1940 ; les culées s’arc-boutent contre le souvenir de la submersion. C’est du béton armé, une structure qui refuse le contact avec l’eau.

Sur ce pont, il est difficile de ne pas se souvenir des mêmes choses que je me suis repassées durant tant d’années. C’est difficile, mais je peux y arriver. Je peux le traverser comme n’importe quel pont qui enjambe une rivière. Ce n’est rien d’autre qu’un pont, finalement. En marchant, et pour m’efforcer de penser à autre chose, je repense à Jean Pétrin, l’ouvrier ; je repense à mon grand-père, prisonnier dans un camp en Allemagne. Il était ouvrier aussi là-bas. Et de fil en aiguille, je ne sais comment, peut-être par l’odeur de ciment du pont, je pense au père de mon grand-père, un maçon limousin monté à pied à Paris comme cela se faisait au milieu du XIXe siècle. Pas de voiture à moteur, pas ou peu de chemin de fer, ou alors trop coûteux. La légende dit qu’il aurait construit à mains nues un hôtel à Asnières. Ce n’est pas tout à fait une légende : l’hôtel existe. J’ai même le souvenir de sa vente, de la difficulté des locataires ou du gérant qui n’envoyait plus les loyers.

Je fais une pause et je lis Borges. Ce n’est pas fini. Je ne suis pas encore au mot de la fin quand je rencontre le terme errata que j’emploierai en premier paragraphe de ce texte. Borges adorait les errata. Je m’arrête un instant sur une phrase étrange :

Mastering me God, giver of breath and bread

Méditation sur celle-ci un bon moment, pour comprendre d’où vient l’étrangeté et l’admiration qui suit. Le souffle et le pain : quel bon résumé de nos vies, en effet. Est-ce que je suis toujours là, sur ce pont, pendant que je médite ? Sans doute. Quoi de mieux qu’un pont pour méditer.

Traverser ce pont c’est déjà entrer dans le bourg. C’est déjà arriver au portail de l’école. Mais je pense que je vais m’arrêter là, ça nous conduirait bien trop loin.