18 janvier 2026

J’ai parcouru le carnet de novembre de G.V. et, tout en le parcourant, je me souviens d’être soudain sorti de mon corps et de m’être regardé, depuis plusieurs endroits dans la pièce, en train de lire ledit carnet sur l’écran de mon ordinateur de bureau. Je n’éprouvais pas vraiment d’émotion particulière ou de pensée précise, mais je pouvais recevoir celles du personnage assis devant son écran : une sorte de flux ou plutôt une onde effectuant des trajets tantôt vers des sommets abrupts, tantôt vers des gouffres abyssaux. Une sorte de spectrogramme — mais je n’étais pas sûr qu’il s’agît du bon mot.

Et ce doute, pendant l’intervalle de ce que j’ai pensé être une seconde, m’a conduit à examiner tout ce que je savais de l’homme en train de lire G.V., c’est-à-dire comment il avait, en premier lieu, pris connaissance de l’existence de G.V., qui lui en avait parlé la toute première fois, puis la raison qui, à partir de ce ouï-dire, l’avait conduit à se rendre sur le site de G.V., à s’inscrire à sa newsletter et ainsi à recevoir, avec une irrégularité devenant étrangement et par renversement le critère de normalité d’une frange particulière de cette population de blogueurs, les journaux mensuels de G.V.

Journaux dont la teneur est a priori, ou en tout cas la première fois, étonnante, mais qui, au bout de plusieurs années de réception, n’apportent rien de plus que ce qu’ils ont toujours apporté depuis le premier jour : c’est-à-dire cet étonnement mêlé de malaise, sans oublier un double mouvement d’attraction-répulsion qui, sans doute, est à l’origine de ce graphique de pics et de chutes que je parvins à capter, cette fois en dehors de moi-même, m’observant avec une neutralité bovine en train de lire le journal de novembre de G.V.

Il y a aussi ce rêve qui arrive le matin après une mauvaise nuit : la répétition d’une noyade dans un verre d’eau. Je ne compte plus le nombre de fois où je tombe dans ce verre. Un de ces verres comme autrefois dans les bistrots et dans lesquels, je crois, on versait du blanc-limé. Du gros verre bien épais et à la propreté douteuse. Donc je me tiens là, sur le bord, et d’un seul coup je glisse — chute sans fin dirait-on, mais non : plouf ! Et je coule à pic. Impossible de nager. Le liquide ressemble à de l’eau mais, de toute évidence, ce n’en est pas. Je cherche ce que ça peut bien être, évidemment, tout en continuant mollement à me débattre, en vain.

Le dégoût de manger de la viande est arrivé peu après le café du matin. J’avais pourtant sorti des cuisses de canard du congélateur la veille. Je les déballe de leur emballage de plastique transparent pour les passer sous l’eau, et le simple contact de la chair rougeâtre, des petits picots laissés par le grillage des duvets ou des plumes sur la peau, m’a dégoûté. Je les ai malgré tout essuyées, assaisonnées, placées dans du papier de cuisson accompagnées d’oignon et d’herbes, et j’ai emballé à nouveau l’ensemble dans une feuille d’aluminium. Mais sans plaisir, comme je le disais. Avec réticence. Puis j’ai programmé le four pour une durée de quatre heures et je me suis dit qu’il fallait de toute urgence résoudre ce grave problème.

Cela revient par intermittence, ce dégoût de la viande. Un coup je salive, un coup la nausée. Ce qui est embarrassant, c’est quand cette nausée arrive devant l’étalage du boucher. J’ai à ce moment-là une sorte de bug. Je m’étais dit, par exemple : « Ah oui, achète des cuisses de poulet fermier si tu peux, pas trop cher. » Je vois donc les cuisses, l’étiquette des prix, le boucher sort de son arrière-salle, arrive au comptoir et me demande : « Et pour le monsieur, ce sera quoi ? » Et là, plouf ! Je suis incapable de dire : « Deux cuisses de poulet fermier. » Et je lève la main comme si j’étais en train de dire : « Attendez, ça va sûrement me revenir. » Mais ça ne me revient pas. Je tourne les talons et je me retrouve dans le rayon conserves à lire les étiquettes des boîtes de petits pois.

J’ai vu aujourd’hui une tête d’Inuit et, par ricochet, j’ai pensé que j’avais la même tête. Mais ça ne m’a pas emballé d’avoir à manger du poisson cru. Même si c’était juste pour le mâcher sans l’avaler, pour le cracher ensuite dans ma paume et l’offrir à mes aïeux édentés. D’ailleurs, je suis moi-même devenu un aïeul édenté.

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Carnets | janvier 2026

25 janvier 2025

Réveil à 5h55 pour charger la voiture de vêtements que S. veut aller vendre à Saint-Pierre-de-Bœuf dans une salle communale. Nous aurions pu le faire hier au soir en rentrant de Lyon, mais il faisait déjà nuit. Si j’écris 5h55, c’est que je me souviens avoir lu ces chiffres sur l’écran du réveil posé sur la table de nuit. Des chiffres de couleur verte. Le mot luminescent pourrait être utilisé dans la phrase. Je pourrais parvenir à le glisser en même temps qu’affichage à cristaux liquides. Je me demande si au lieu d’écrire voiture je ne devrais pas écrire véhicule ou Dacia Logan. La luminescence des chiffres attira son regard. L’affichage à cristaux liquides du réveil posé sur la table de chevet. (On peut aussi dire table de nuit ; je dis plus naturellement table de nuit personnellement. Pourquoi alors dire chevet ? Parce que ça ressemble plus à un mot littéraire ?) De quoi suis-je en train de parler, vraiment ? Qu’est-ce qui me pousse vraiment à écrire ce genre de choses, tellement insignifiantes ? Une révolte. Une rébellion. Ce sont les premiers mots qui s’avancent et pondèrent la connexion entre question et raisons possibles faisant office d’explication. De quelle nature est cette pondération, en revanche, je l’ignore. Pourquoi dire révolte ou rébellion et pas oreiller ou lèche-frite ? C’est donc une pondération réflexe, quelque chose de tellement « programmé » qu’on n’aurait plus besoin d’y penser ; c’est le fruit d’une longue suite de questions-réponses avec une très faible variation de résultat : soit révolte, soit rébellion, le mot colère pouvant s’immiscer de temps à autre si on plisse un peu plus les yeux. Qu’est-ce que le nouveau, me demandai-je ensuite. Et c’est un pourcentage très faible (2,5 %) qui apparut, associé au nom de Rogers — la courbe de diffusion de l’innovation. Les innovateurs représentent 2,5 % de la population mondiale, c’est-à-dire environ 200 millions d’individus aujourd’hui. Si on ajoute à cela les early adopters — qui n’innovent pas, mais tolèrent mieux que le reste le changement, la nouveauté —, cela représente environ 13,5 % de la population, soit près d’1,1 milliard de personnes. Ce n’est pas si mal, quand on y pense. Cela redonne un peu d’espoir. Encore faut-il savoir ce que tu nommes le nouveau, le neuf... constat instantané : le marché de l'occasion, de la seconde main se développe plus rapidement en France que le marché du neuf. Notamment pour les véhicules, pour les vêtements. Il faut revenir en arrière et s'intérroger sur ce que tu nommes le neuf. Tu aurais tendance à parler d'idée neuve par exemple, mais dans quelle mesure une idée sera t'elle vraiment neuve c'est à dire aussi jamais utilisée, jamais portée par quiconque. Es-tu vraiment certain que ce genre d'idée puisse réellement exister qu'elle ne soit pas un pur fantasme ? Hier par exemple, tu es tombé sur un article concernant la création et la distribution d’électricité en Finlande. Des scientifiques finlandais ont utilisé des ondes électromagnétiques et des systèmes laser pour transmettre de l’énergie à distance, éliminant ainsi le besoin de connexions physiques tout en maintenant le contrôle, l’efficacité et la sécurité de la distribution. Immédiatement tu penses à cet instant aux travaux de Nikola Tesla qui aurait déjà inventé l’électricité sans fil, puis à la Tartarie, aux pyramides, à tout ce flux envahissant les réseaux sociaux depuis des années concernant ces théories dites « alternatives ». N’est-ce pas une forme de répétition également d’être toujours ainsi aimanté par ces sujets, toujours les mêmes, et qui fait que, lorsque soudain on aperçoit l’article sur l’électricité sans fil en Finlande, cela fait basculer la pondération vers quelque chose qui penchera vers une notion de vrai plutôt que de faux ? à noter pour ce jour ce terme de pondération, très important pour comprendre également comment fonctionnent les IA. Stage toute la journée sur les nuages. Je n'ai pas parlé de ces images hypnagogiques avant de m'endormir hier au soir. La terre était comme une grosse lessiveuse qui recyclait sans arrêt les civilisations. Recycler n'est pas le bon mot. Elle les absorbait, en faisait une bouillie nutritive, les enfouissait tout au fond de ses entrailles jusqu'à ce qu'il n'en reste plus aucune trace. Le sentiment qui s'en suivait était à mi-chemin entre l'effroi et le soulagement. illustration : Salvador Dali. Construction molle avec haricots bouillis (Prémonition de la guerre civile) (1936) Huile sur toile, 100 × 100 cm, Philadelphia Museum of Art.|couper{180}

Autofiction et Introspection Technologies et Postmodernité

Carnets | janvier 2026

24 janvier 2026

Marcher est plus intéressant que de s’arrêter. Je me réveille avec cette phrase, et presque aussitôt il faut que je la note. Est-elle une énigme ou une réponse à une question que je m’étais posée la veille ? Impossible d’en décider avant de l’avoir examinée sous toutes ses coutures. Comme je suis dans l’hébreu jusqu’aux yeux en ce moment, j’aurais tendance à penser à une compression (דְּחִיסוּת, d’hisut). Et comme je flotte avec persévérance entre vérité et mensonge, il y a de grandes chances de percevoir une relation entre ces différents concepts liés au mouvement. Mouvement qui n’est pas un mouvement physique, mais un mouvement de la pensée, de l’esprit, voire de l’âme. La langue hébraïque, par sa structure racinaire et sa densité sémantique, est un outil de compression conceptuelle. Un mot, une racine, contient un champ de significations en puissance. J’admets sans peine que ce mouvement purement psychique est incomplet, et que corrélé à la marche véritable, voire à la course à pied, il bénéficierait d’une toute autre amplitude. Si toutefois le but était de chercher ou de trouver un bénéfice quelconque à un mouvement, quel qu’il soit. L’idée de « bénéfice » présuppose un point d’arrêt, un compte à rendre, une économie. Or, le mouvement dont je parle semble échapper à cette comptabilité. Il est dépense pure. Comme le souffle. Il ne « mène » nulle part ailleurs qu’à sa propre continuation. Cette phrase du réveil, alors, n’est ni énigme ni réponse. Elle est le premier souffle d’une journée de pensée. Et noter cette phrase, c’est accepter de se mettre en route, sans garantie d’arrivée. Peut-être est-ce là le lien ultime entre vérité et mensonge, à travers le mouvement : la vérité serait de consentir à ce cheminement sans fin ; le mensonge, de prétendre en être sorti, d’avoir trouvé le « bénéfice » qui justifierait d’abandonner la marche. Ce texte, maintenant, est lui-même une marche. Le lecteur qui le parcourt refait le chemin avec moi, du réveil à l’insight final, et ressent à son tour ce mouvement de l’esprit qui ne cherche pas à arriver, mais à cheminer. Je pourrais me contenter de cet accomplissement, si, comme d’habitude après tout accomplissement, je n’éprouvais soudain la présence de cette minuscule faille qui me place dans la présence de l’inachevé. Reste à savoir si j’obtempère à l’appel de cette faille, et de plus si j’obtempère de bon gré ou pas. C’est-à-dire qu’il est temps de s’interroger sur le bien-fondé d’une persévérance qui ne cacherait qu’obstination têtue et puérile. À moins que je ne m’interroge pas simultanément que je persévère, que j’écarte au loin la position méta vis-à-vis de ce que j’écris au moment où je l’écris. Que je me dise : gardons le meilleur (ou le pire) pour la fin. Quelle fin ? Celle du texte, la mienne, peu importe. Le tout étant de conserver quelque chose en dehors de ce mouvement se confondant avec la persévérance. Preuve que l’on cherche une preuve, preuve qu’il y a bien un meurtre, en tout cas un délit à vouloir jouer ainsi avec la pensée, l’esprit, voire l’âme. La faille est le lieu où le mouvement prend conscience de lui-même. Et cette conscience est à la fois ce qui le menace d’arrêt et ce qui l’oblige à repartir. Écrire, dès lors, n’est pas raconter la marche. C’est marcher sur la faille. Et puis vient l’épreuve du faire. L’expérience pratico-pratique : se lancer dans la création d’un vrai livre bilingue, naviguer parmi les écueils innombrables que cette petite folie impose. Trop d’outils différents multiplient les points de rupture. Le formatage « Notion-flavored markdown » ne se convertit pas proprement en markdown standard. Les blocs Notion (empty-block, etc.) créent des sauts de ligne imprévisibles. Les balises spéciales (, etc.) polluent le texte exporté. Perte de temps : deux heures à créer des pages inutilisables. On se débat, panique dans les sables mouvants. Création de pages « plaintext » — échec partiel. Même en « plaintext », Notion ajoute du formatage invisible. Donc, écrire avant d’écrire : règles et contraintes. Notion n’est pas un éditeur de texte brut. Le copier-coller vers Obsidian ou tout autre éditeur markdown est imprévisible. La perte de temps est garantie si l’on néglige la structure. Questions à poser avant de courir : Où doit aller le texte final ? (Obsidian, LaTeX, PDF…) Quel format source choisir ? (Notion, markdown pur, texte brut…) Existe-t-il un script de validation ? (comme check_paragraphs.py) Comment adapter la solution au flux de travail existant ? Comment éviter d’imposer un nouveau format intermédiaire ? Privilégier les corrections incrémentales Principe : Petites corrections ciblées valent mieux qu’une réécriture complète. Vérification immédiate après chaque modification. Garder le contrôle des fichiers sources. Outils : Guide de corrections numérotées. Script de validation à exécuter entre chaque étape. Le feedback rapide entretient la motivation. Utiliser les bons outils pour la bonne part du chemin Notion excelle pour : Organiser des notes et des fragments. Créer des bases de données relationnelles. Comparer visuellement des versions (colonnes parallèles). Documenter un processus, comme cette page même. Notion échoue pour : Éditer de longs textes destinés à l’export. Générer un markdown propre et portable. Remplacer un éditeur de texte dédié. Pour l’édition bilingue, la répartition s’impose : Obsidian ou VSCode pour les fichiers .md. Un script Python pour la validation et la cohérence. Notion pour la cartographie du processus et la documentation des choix. Alternance. Dans une respiration, il y a deux phases : l’inspiration, l’expiration. C’est ce que l’on perçoit. Mais on oublie qu’il existe un espace entre ces deux phases. On l’oublie comme on oublie les lettres et les blancs entre les lettres, une fois que l’on a appris à lire. Illustration L'artiste Marcel Duchamp descendant un escalier dans une image à exposition multiple rappelant son célèbre tableau "Nu descendant un escalier".|couper{180}

Autofiction et Introspection Temporalité et Ruptures

Carnets | janvier 2026

23 janvier 2026

La création du livre bilingue est en route. La difficulté principale réside dans le nombre exact de paragraphes dans les deux versions. Après différents essais avec Pandoc et LaTeX, j'ai tenté l’aventure sur Scribus, puis je suis revenu à Pandoc/LaTeX, avant de retourner sur Scribus. Bref, une bonne soirée passée à tester plusieurs solutions. Le problème du formatage des dialogues a été résolu, ainsi que la mise en forme des blocs de citation, grâce à deux scripts : # Remplacer - par — (tiret cadratin) for file in *.md; do sed -i 's/^- /— /' "$file" done cat > quote-italic.tex << 'EOF' \renewenvironment{quote} {\list{}{\rightmargin\leftmargin}\item\relax\itshape} {\endlist} EOF Autre difficulté : trouver la police capable de restituer les caractères en hébreu. Pour le moment, Liberation Serif fait l'affaire. J'ai écrit une nouvelle de plus à partir d'un article que j'ai vu passer : « Le secrétaire d'État, Marco Rubio, a ordonné par une note interne le retrait de la police Calibri de tous les documents officiels du Département d'État. Elle est remplacée par la célèbre Times New Roman (en taille 14). » Si ce n'est pas ce que l'on appelle de la synchronicité... -- « Dis-moi la taille de ta police, je te dirai si tu es un clown. » (C'est un de mes personnages qui pourrait dire ça. Pas moi, bien sûr. Ne me bloquez pas à la frontière mexicaine, les gars.) Sinon, encore les courses. J'ai filé tout mon liquide à la caissière. Tiens, d'ailleurs, pourquoi dire « liquide » ou « espèces » ? La chatte a retrouvé le sourire en même temps que sa pâtée. Ces derniers jours, je délaisse ce carnet au profit de la fiction. Encore que ce journal soit déjà une fiction, mais d'une qualité différente. De l'autofiction. Tout a l'air vrai et ne l'est pas. Alors que dans les fictions de S.F., tout a l'air faux et pourtant tout est vrai — preuves disponibles à l'appui.|couper{180}