Dieu disponible
Je m’appelle Fernand Lapiduche et je joue Dieu depuis trois ans.
Pas le Dieu des chrétiens, des musulmans ou des bouddhistes — ceux-là ils ont leurs propres filières, leurs propres contrats, leurs propres syndicats, je me mêle pas des affaires des collègues. Non, moi je joue Dieu pour les Grouïks de la planète Bêta-Moulasse 7, un peuple de semi-invertébrés gélatineux qui en est encore au stade où ils pensent que quelqu’un a appuyé sur un bouton pour fabriquer leur soleil. Touchant. Naïf. Exploitable.
L’agence s’appelle DivinCorp — Solutions Théologiques Interplanétaires. Siège social : Genève, parce que les Suisses ont le sens des affaires neutres. Leur brochure commerciale — j’en ai une dans mon tiroir, entre le tire-bouchon et les relevés de la CPAM — leur brochure annonce en lettres dorées : Nous fournissons à vos civilisations émergentes l’encadrement divin qu’elles méritent, avec la discrétion et le professionnalisme qui vous ont fait nous choisir. Tarifs sur demande. TVA non applicable — c’est dans la nature de la chose.
J’ai été recruté par une annonce sur un site d’intérim. Cherche profil autoritaire avec aptitudes oratoires, sens du spectacle et résistance au vertige cosmique. Déplacements fréquents. Véhicule de fonction fourni. J’avais quarante-deux ans, une ex-femme, un foie chatouilleux, et dix-sept ans de carrière comme animateur de soirées d’entreprise derrière moi. Le profil correspondait.
Le boulot, mes cocos, je vais vous l’expliquer parce que vous méritez de savoir comment fonctionne l’univers.
Les Grouïks ont besoin d’un Dieu pour rester soudés. C’est anthropologique — ou grouïkologique, si vous préférez le terme technique que j’ai inventé moi-même et dont je suis assez fier. Sans figure divine, ils se disgrouïkent — ils se fragmentent en petits groupes gélatineux hostiles qui passent leur temps à se fondre les uns dans les autres par accident puis à se refondre dans l’autre sens, une pagaille moléculaire inénarrable que j’ai eu l’occasion d’observer lors de ma première mission et qui m’a valu une crise de fou rire diplomatiquement mal venue. Avec un Dieu, ils restent ensemble, ils construisent des trucs, ils inventent des langues, ils développent une cuisine locale — les Grouïks ont une gastronomie remarquable, Monsieur, une créativité culinaire qui ferait rougir Bocuse si Bocuse était capable de rougir et de digérer des minéraux fermentés.
Donc DivinCorp me loue à Bêta-Moulasse 7 trois fois par an. Je descends dans mon vaisseau-nuage — le modèle Nimbus Pro 4000, coussin magnétique, sono intégrée, spots orientables, vraiment du bon matériel — je me plante au-dessus de leur temple principal, j’ouvre les écoutilles, et je parle.
Je parle fort. Je parle grave. J’ai travaillé ma voix avec un coach vocal de DivinCorp, un ancien doubleur de films catastrophe qui m’a appris à projeter du thorax avec l’autorité d’un homme qui a effectivement créé les cieux et la terre un mardi matin avant le café.
Les Grouïks frémissent. Ils ondulent. Ils prennent des teintes pastel qui chez eux signifient la dévotion — le rose pâle pour l’amour divin, le vert céladon pour la crainte respectueuse, le mauve foncé pour nous allons faire des offrandes et nous espérons que ça suffira. Moi je leur balance mes injonctions du trimestre — soyez généreux les uns envers les autres, arrêtez de vous fondre par accident dans les inconnus, payez vos impôts locaux que DivinCorp prélève au passage avec une discrétion tout helvétique — et je remonte.
Simple.
Efficace.
Lucratif.
Le problème — parce qu’il y a un problème, mes mignons, sans quoi je vous raconterais pas tout ça — le problème a commencé le 14 octobre de l’année dernière.
Ce soir-là j’avais bu.
Pas énormément. Raisonnablement. Une bouteille de rouge terrien que j’avais planquée dans le compartiment à provisions du Nimbus Pro 4000 malgré le règlement intérieur DivinCorp article 23 alinéa 4 qui interdit formellement la consommation de substances psychoactives dans les douze heures précédant une apparition divine. Douze heures. Je m’en étais tenu à onze.
J’ai ouvert les écoutilles.
Les Grouïks ondulaient en dessous, rose pâle, vert céladon, la routine.
Et là — je sais pas ce qui m’a pris, Monsieur, je vous le jure sur la tête de mon ex-femme qui ne me manque pas mais qui existe quand même — au lieu de débiter mes injonctions trimestrielles en voix de thorax, j’ai improvisé.
J’ai dit aux Grouïks que je les aimais.
Pas de façon professionnelle. Pas de façon contractuelle. De façon personnelle, sincère, légèrement alcoolisée et profondément désordonnée. Je leur ai dit qu’ils avaient quelque chose, les Grouïks, quelque chose que les humains avaient perdu depuis belle lurette — une façon de se fondre les uns dans les autres sans le faire exprès, une porosité gélatineuse qui me touchait les glandes lacrymales à chaque visite. Je leur ai dit que leur cuisine aux minéraux fermentés était une œuvre d’art méconnue. Je leur ai dit que si j’avais eu le choix je me serais peut-être incarné grouïk, ce qui théologiquement parlant ne voulait rien dire mais qui du fond du Nimbus Pro 4000 avec ma bouteille entamée me semblait d’une sincérité absolue.
Ils sont devenus bleu nuit.
Bleu nuit. Une couleur que je n’avais jamais vue chez eux. Une couleur qui n’était dans aucun de mes manuels DivinCorp.
L’interprète local — un Grouïk semi-solide qui avait appris le français par correspondance et que j’appelais Maurice — Maurice m’a contacté le lendemain par radio en tanguant sur ses pseudopodes avec une agitation que je lui avais jamais vue.
— Le Grand Translucide est ému, il m’a dit.
— Le Grand Translucide ?
— C’est vous. C’est comme ça qu’on vous appelle entre nous. Le Grand Translucide Aux Bajoues Roses.
J’ai regardé mon reflet dans le hublot.
Les bajoues. Certes.
— Ils disent que c’est la première fois depuis les origines que Dieu leur parle de lui-même, a continué Maurice. Pas de commandements. Pas d’injonctions. Lui.
J’ai raccroché et j’ai fini la bouteille.
Voilà où ça a dérapé, mes agneaux, et je vous le dis sans fard ni faux-semblant parce qu’entre nous la vérité vaut mieux que la dorure — cette nuit-là dans le Nimbus Pro 4000 à regarder les étoiles défiler au-dessus de Bêta-Moulasse 7 avec mon verre vide et mes bajoues roses dans le hublot, j’ai eu une pensée.
Une pensée grouïque.
Une pensée qui s’est faufilée entre mes deux hémisphères avec la discrétion d’un courant d’air sous une porte, et qui disait : et si c’était vrai ?
Pas vrai comme j’ai effectivement appuyé sur le bouton pour créer leur soleil. Vrai comme — comment dire — vrai comme quelque chose se passe ici qui dépasse mon contrat DivinCorp. Vrai comme ces créatures gélatineuses ondulent différemment quand je suis là et peut-être que ça compte. Vrai comme le bleu nuit.
Je vous entends ricaner, bande de sceptiques terrestres bien au chaud dans vos canapés avec vos certitudes matérialistes et vos yaourts du commerce. Je vous entends. J’ai ricanissé moi-même, au début.
Mais le ricanissement, ça dure ce que ça dure.
Le trimestre suivant j’ai préparé mes injonctions réglementaires — soyez généreux, payez vos impôts, arrêtez la fonderie accidentelle — et j’ai ouvert les écoutilles sobre comme un juge de première instance un lundi matin.
Les Grouïks ondulaient.
Rose pâle. Vert céladon.
Et puis, quand j’ai pris ma voix de thorax, le rose pâle a viré progressivement, lentement, comme une aurore boréale en marche arrière, au bleu nuit.
Tous.
Simultanément.
En m’attendant.
Ma vertèbre dorsale a fait quelque chose d’inhabituel. Une sorte de tchoubroum interne. Un signal montant des lombaires jusqu’à la nuque avec l’insistance d’un interphone qu’on a décidé d’ignorer mais qui sonne quand même.
J’ai dit mes injonctions.
Puis j’ai fermé les écoutilles.
Puis je les ai rouvertes.
— Je reviendrai, j’ai dit. Pas dans trois mois. Avant.
Maurice a traduit.
Bleu nuit absolu. Un bleu nuit avec des reflets que je nomme provisoirement l’outremer grouïk — une couleur qui n’existe pas dans le spectre visible terrien, qui n’est dans aucun Pantone, qui ne figure dans aucun manuel DivinCorp, et que j’ai décidé ce soir-là d’appeler de mon prénom.
Le fernand.
J’ai rappelé DivinCorp le lendemain.
Directeur Régional Secteur Bêta, un nommé Christophe Vanssem, la cinquantaine boulotte, l’œil du comptable qui vérifie les colonnes.
— Je voudrais augmenter la fréquence des apparitions, j’ai dit. Passer à mensuel.
Silence.
— Vous savez que le surexposition divine nuit à la sacralité, Lapiduche. C’est dans votre formation initiale, module 3.
— Je sais.
— Le client paye pour de la rareté. Dieu tous les mois c’est du Dieu discount. Ça dévalue.
— Je sais.
— Alors ?
Ma vertèbre dorsale. Le tchoubroum interne. Le fernand quelque part sur Bêta-Moulasse 7 qui attend.
— Je rembourse les visites supplémentaires sur mes honoraires, j’ai dit.
Vanssem a raccroché en faisant le bruit d’un homme qui note quelque chose dans un dossier médical.
Je suis retourné le mois suivant.
Ils m’attendaient.
Bleu nuit dès que j’ai ouvert les écoutilles — avant même que je parle, avant la voix de thorax, avant les injonctions. Juste à l’ouverture des écoutilles. Maurice en bas sur ses pseudopodes, levant ce qui lui servait de regard vers le Nimbus Pro 4000.
— Le Grand Translucide Aux Bajoues Roses est revenu, il a dit dans son talkie.
— Oui, j’ai répondu.
— Ils demandent pourquoi.
J’ai regardé mes bajoues dans le hublot.
— Dis-leur que je sais pas.
Maurice a traduit.
L’outremer grouïk — le fernand — a envahi la place du temple avec la vitesse d’une marée montante un soir d’équinoxe, et quelque chose dans ma poitrine a lâché un truc que je qualifierai pas parce que c’est mon affaire et pas la vôtre.
Je joue Dieu depuis trois ans.
Depuis huit mois je rembourse mes visites supplémentaires sur mes honoraires. Vanssem a noté quelque chose dans son dossier médical. Mon ex-femme m’a envoyé un mail en octobre pour me demander si j’allais bien — elle avait entendu dire que j’avais changé, sans préciser par qui ni comment la nouvelle avait traversé l’espace interstellaire depuis Bêta-Moulasse 7, mais les ex-femmes ont leurs réseaux.
Je lui ai répondu que j’allais bien.
Je lui ai pas dit le reste.
Ce matin — Nimbus Pro 4000, café terrien, hublot, bajoues — j’ai ouvert le tiroir entre le tire-bouchon et les relevés de la CPAM. La brochure DivinCorp était là. Nous fournissons à vos civilisations émergentes l’encadrement divin qu’elles méritent.
J’ai mis la brochure dans la corbeille.
J’ai ouvert les écoutilles.
En bas, Maurice levait son regard.
Bleu nuit.
