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26 mars 2026 — Le dibbouk

LA DERNIÈRE PHRASE

Je m’appelle Vera Solinas et je traduis pour les tribunaux interplanétaires depuis dix-neuf ans.

Je traduis du khorathi, du vreen, du pidgin de Ceinture, du dialecte des Confins version ancienne et version récente qui n’ont quasiment rien en commun sauf trois mots et une façon de former le pluriel par soustraction plutôt que par addition — ce qui donne une langue où plus vous avez de choses moins vous utilisez de syllabes, une logique que j’ai mis deux ans à accepter et que j’admire encore. Je traduis du suluri des plaines et du suluri des côtes qui sont deux langues différentes que personne n’a jamais eu le courage de recenser séparément parce que les locuteurs s’entretuaient avant qu’on puisse finir les formulaires.

J’ai traduit des aveux, des plaidoiries, des sentences, des traités de paix, des déclarations de guerre, des testaments, des insultes diplomatiques et une demande en mariage qui avait déclenché un incident interplanétaire parce que dans la langue du marié je t’aime et je te mange utilisent le même radical et que j’avais choisi le mauvais. Le marié m’avait pardonné. La mariée moins.

Mon bureau est au troisième étage du Tribunal Interplanétaire de La Haye, secteur langues rares et en voie d’extinction. La fenêtre donne sur un canal. L’eau est grise neuf mois sur douze. Je travaille debout depuis trois ans — un plateau réglable en hauteur, cadeau de ma directrice pour mes quinze ans de maison, que j’utilise à mi-hauteur parce que debout je traduis trop vite et assise je traduis trop prudemment. À mi-hauteur je suis juste au bon endroit entre les deux.


Les Sulhari ont disparu en février 2094.

Pas brutalement — il n’y a pas eu de catastrophe, pas d’extinction soudaine. Ils sont partis. C’est le mot que les anthropologues utilisent dans leurs rapports avec la prudence des gens qui ne comprennent pas ce qu’ils documentent : partis. Leur planète est toujours là, leurs villes sont toujours là, leurs affaires sont toujours là — les tables mises, les lits défaits, les archives ouvertes sur des pages en cours. Personne dedans.

Partis.

Les Sulhari parlaient le sulhari — une langue que je connais dans ses deux variantes, que j’ai apprise il y a douze ans sur le terrain avec une femme de quatre-vingt-trois ans nommée Thresh qui m’enseignait le sulhari côtier en échange de cours de français parce qu’elle voulait lire Proust dans le texte. Elle a lu les deux premiers volumes. Je ne sais pas si elle a eu le temps de commencer le troisième.

Le Tribunal m’a confié le dossier en mars. Protocole standard pour les espèces disparues — inventaire des archives, transcription des documents non traduits, rapport sur l’état de la langue au moment de la disparition. Je connais le protocole. Je l’ai appliqué six fois.

J’ai ouvert les archives sulhari le 3 mars 2094.


La dernière transmission enregistrée des Sulhari date du 14 février 2094 à 23h47, heure de La Haye.

C’est une phrase.

Une seule phrase, émise depuis la planète sulhari vers nulle part en particulier — pas une adresse, pas un destinataire, juste une émission large spectre dans toutes les directions, le genre de message qu’on envoie quand on veut que n’importe qui l’entende.

La phrase fait quatre-vingt-deux mots en sulhari côtier.

Je traduis du sulhari côtier depuis douze ans. J’ai traduit des textes juridiques, des récits historiques, des chants rituels, une encyclopédie en sept volumes dont j’ai fait les tomes trois et cinq. Je connais cette langue dans ses articulations, ses exceptions, ses zones d’ombre, ses plaisanteries intraduisibles et ses silences grammaticaux — le sulhari côtier a trois formes de silence grammatical selon qu’on se tait par respect, par refus ou par impossibilité, et les distinguer à l’écrit demande une attention que la plupart des traducteurs automatiques n’ont pas.

J’ai lu la phrase le 3 mars à neuf heures du matin.

À dix-sept heures j’avais produit onze versions préliminaires. Toutes insuffisantes.

Pas incorrectes.

Insuffisantes.


Voilà ce que je veux dire par insuffisantes, parce que la distinction compte et que les gens du Tribunal ont tendance à confondre les deux.

Une traduction incorrecte dit autre chose que ce que la phrase dit. Une traduction insuffisante dit exactement ce que la phrase dit — et ne fait pas ce qu’elle fait. Ce qu’elle fait dans la gorge de celle qui la prononce. Ce qu’elle fait dans l’oreille de celui qui l’entend. Ce qu’elle fait dans le silence après.

La phrase sulhari fait quelque chose dans le silence après.

Je n’ai pas encore trouvé comment le rendre.


Le sulhari côtier a une construction syntaxique que j’appelle dans mes notes personnelles la spirale — une structure où chaque proposition subordonnée modifie non pas la principale mais la proposition qui la précède, de sorte que le sens de la phrase entière ne se révèle qu’à la dernière syllabe et oblige à tout relire depuis le début avec les yeux de quelqu’un qui sait maintenant où il arrive.

La phrase sulhari est une spirale.

Quatre-vingt-deux mots. Sept propositions subordonnées imbriquées. Un sens qui se retourne trois fois avant d’arriver à sa destination.

Mes onze versions préliminaires arrivent à la même destination. Elles disent ce que la phrase dit. Elles ne font pas ce qu’elle fait.


J’ai appelé ma directrice le 15 mars.

— Combien de temps ? dit-elle.

— Je ne sais pas.

Silence.

— Vera. C’est une phrase.

— Je sais.

— Alors soumets le reste et on verra pour la phrase.

J’ai raccroché. Mes épaules tenaient quelque chose qu’elles tenaient depuis le 3 mars — une tension entre les omoplates, basse, régulière, le genre qui s’installe sans prévenir et repart de la même façon. Je me suis remise à mi-hauteur sur mon plateau réglable.

J’ai rouvert le fichier audio.


C’est là que j’ai commencé à écouter.

Pas à analyser. Écouter.

La voix sur l’enregistrement est une voix de femme. Vieille — pas vieille comme fatiguée, vieille comme quelqu’un qui a eu le temps d’apprendre à placer exactement le poids là où il doit être. Elle parle lentement. Chaque mot posé avec la conscience de ce qui vient avant et de ce qui vient après.

La première fois que j’ai écouté sans prendre de notes mes mains se sont posées à plat sur le plateau. Je les ai regardées. Je n’ai pas noté ça dans mon rapport.

J’ai pensé à Thresh.

J’ai écouté la phrase deux cents fois en trois semaines. Le matin avec mon café, le soir avant de fermer le bureau, parfois la nuit depuis mon téléphone, le casque sur les oreilles, allongée dans le noir, les quatre-vingt-deux mots sulhari qui déroulaient leur spirale jusqu’à la dernière syllabe et retournaient tout ce qui précédait.

Ma douzième version préliminaire était meilleure que les onze autres.

Toujours insuffisante.


Le 4 avril j’ai soumis le rapport au Tribunal sans la traduction de la phrase.

En annexe j’ai joint une note de trois pages avec les onze versions préliminaires et leur analyse comparative. J’ai conclu par une phrase que je n’avais jamais écrite en dix-neuf ans.

La traduction de cette phrase est en cours. Je ne suis pas en mesure d’en estimer le délai.

Ma directrice m’a appelée le lendemain.

— C’est quoi cette note ?

— Une note explicative.

— Vera. On a des délais. On a des procédures.

— Je sais.

— Une phrase. C’est une phrase.

— Oui.

Elle a raccroché.

Le canal était gris. La mouette sur sa bitte d’amarrage. Je me suis remise à mi-hauteur.


Je traduis pour les tribunaux interplanétaires depuis dix-neuf ans et je n’ai jamais rendu un travail en retard.

Ça c’était avant février 2094.

Maintenant j’ai sur mon bureau une phrase de quatre-vingt-deux mots en sulhari côtier, douze versions préliminaires, et un fichier audio que j’ai écouté deux cent quarante-trois fois. Le dossier sulhari attend dans sa chemise cartonnée avec les sept autres volumes du rapport, complets, classés, nominaux.

La mouette est revenue ce matin.

Le canal est gris.

Je me suis mise à mi-hauteur, les mains à plat sur le plateau, et j’ai remis le casque.

La phrase commence. La voix de la femme pose chaque mot. La spirale déroule ses quatre-vingt-deux mots, se retourne trois fois, arrive où elle arrive. Puis le silence — le silence grammatical par impossibilité, le troisième type, celui que le sulhari côtier réserve aux choses qu’on ne peut pas dire autrement qu’en se taisant.

Je n’ai pas encore trouvé comment traduire ce silence.

Je continue d’écouter.