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20 décembre 2025 — Le dibbouk

#enfances #03 | Aveuglé par le rêve

Aveuglé. Qui me l’a dit, sinon celle ou celui qui reste invisible ? J’imagine, je fuis, je cours parfois à perdre haleine ; je descends l’escalier en colimaçon quatre à quatre pour retrouver dehors, le ciel, vaste, et dessous les collines, et sentir la brise sur les joues, comme une preuve. Aveuglé — mais par quoi, et depuis quand ? Je ne sais pas répondre, parce que je ne sais même pas que je suis un aveugle. Les autres, eux, ont des phrases toutes prêtes : il ne fait attention à rien ; il est brouillon ; il répond à côté. Ils me regardent, ils tranchent, et à force d’entendre la même sentence je finis par l’avaler, par parler à travers elle, par fabriquer des mots qui rassurent, les mots qu’ils attendent. Des mots creux, qui font leur travail : cacher, détourner, faire écho. Aveuglé, j’avance à tâtons ; je connais le monde par les chocs, les peaux, les matières, les odeurs, les sons, et le bâton si l’on m’en donne un. Ai-je eu peur, ai-je eu envie de voir ? Je ne sais plus : il m’a guidé à la place du souvenir. Par la main, par une voix, par des absences répétées qui finissent par remplir toute la pièce. Il me dit : plutôt que voir, invente ; fabrique ; transforme. Grimpe dans l’arbre. Arrache une branche. Écorce jusqu’à l’aubier. Fais-toi un arc, fais-toi des flèches. Il grimpe avec moi : même élan, mêmes hésitations, mêmes genoux râpés ; le sang coule — il est rouge, dit-il — et malgré la douleur il y a ce plaisir brut d’être enfin plus haut, plus près des oiseaux, à se retenir aux branches. Puis il tranche : si tu n’y arrives pas, redescends ; essaie le lance-pierre. Aveuglé par l’idée du lance-pierre, je trouve l’atelier de couture, je tâtonne, je saisis les grands ciseaux ; je coupe dans une chambre à air des lanières noires. Il faut la fourche, le V : une branche qui accepte la main. J’attache le caoutchouc, je place une pierre — pas trop grosse — et j’entends encore sa phrase : lance, et tu verras. Alors je tire des flèches, je jette des pierres, je regarde sur l’eau des mares comment un caillou rebondit, comment il peut aller loin sans “viser” au sens des adultes : comprendre comment toucher sans forcer, comment atteindre sans imiter, comment se dégager du but qu’on nous plante dans la tête, cette obligation de réussir. Vaincre, d’un seul geste, la crainte et le désir. Et pourtant je sens revenir un désir plus nu : voir, une fois, vraiment ; retrouver l’éclat premier, quelque chose qui aurait été net, posé, certain — et aussitôt le doute : et si ce “vraiment” n’avait jamais existé ? si je l’avais rêvé ? Puis les paupières se durcissent ; ça fait comme des écailles ; on les ferme et ça claque, volet de fer. On revient à la nuit première : solitude sans étoile, silence épais. On sait, enfin, que l’on est aveugle. C’est un premier pas. On titube, on tombe, on se relève. Et dans ce noir-là, il y a une chose étrange : on voit tout cela. On les voit comme je vous vois. C’est, effectivement, du jamais vu.