#enfances #05 | Liste de merveilles dans l’enfance
En le faisant, on voit qu’il y a bien une difficulté. Écrire tout ce qui vient comme ça vient, dans cet ordre créé par le hasard de la mémoire ou de l’invention. Puis on se demande si on peut ordonner cette liste. C’est là le problème. Qui est-on pour s’imaginer plus fort, plus intelligent, plus malin que le hasard ? Déjà ça. Ensuite, la sensation que c’est une fabrication. Que si on commence à modifier cet ordre premier, si on se mêle de vouloir le changer, le modifier, on détruit quelque chose d’important. Pas loin de penser que c’est une transgression, que ce n’est pas bien parce que non naturel, artificiel. C’est là-dessus que je bute pour tout, pas que pour dresser une simple liste. Une volonté bizarre de non-ingérence dans la loi du hasard, quelque chose de fondamentalement primitif, certainement. Peut-être même de très sauvage. Donc j’écris comme ça vient, je choisis le hasard plutôt que de vouloir faire le malin.
Le rai de lumière, la porte de la chambre qui s’ouvre, sa silhouette, c’est elle. Et le bisou du soir sur le front, la joue ; ce baiser qui rend invulnérable pour traverser la nuit, rejoindre l’aube prochaine.
Tout ce qui surgit de l’ombre en pleine lumière, et doucement le fil de vierge qui passe lentement au-dessus de toutes ces choses.
Tout ce qui miroite et étincelle : lumière et ombres, contrastes, le mouvement et la fixité, les flaques d’eau et ce qui passe à côté.
L’odeur d’encaustique des vieux meubles ou du parquet.
L’odeur de l’essence dans le garage de Monsieur Renard.
Dans l’herbe encore humide de rosée, ces petits champignons blancs qui ont surgi comme par magie : des mousserons.
Le bruit d’une vesse-de-loup qui pète quand on marche dessus.
Une goutte de rosée prise dans les mailles d’une toile d’araignée : ça fait mouche.
Le saut d’une carpe dans l’étang, et sa gerbe d’eau et de lumière.
Un fruit mûr qui choit au sol, une pomme : quelque chose d’à la fois grave et gai, naturel en somme.
Le regard d’une petite fille qui s’arrête sur soi un tout petit instant, et c’est l’éternité.
Le vent sur la joue quand on pédale dans la descente en venant d’Hérisson pour rejoindre le vallon.
La cime des arbres quand on lève la tête et qu’on ne pense à rien.
La floraison du vieux cerisier en avril : la stupeur merveilleuse qui nous cueille tout à coup, l’éblouissement.
L’envol d’un oiseau : ce silence dans la partition inscrite sur les fils électriques.
La secousse qu’on ressent dans les mains quand on pêche un poisson dans le canal.
Faire la planche dans l’étang de Saint-Bonnet.
Nager sous l’eau en réussissant à ouvrir en grand les yeux.
La découverte épatante d’une pastille Pulmoll dans la boîte de pastilles Vichy.
Décocher une flèche au hasard et mettre dans le mille.
Le parfum du lilas au crépuscule quand on revient chez soi.
Le goût du citron.
Le goût de l’oseille.
Le goût d’un haricot vert cru.
Le goût d’un petit pois cru.
La fraîcheur quand on a bien chaud.
Regarder un insecte à l’aide d’une loupe.
Rêver qu’on a un cheval comme meilleur ami.
Réussir soudain à voler sans le faire exprès dans les rêves.
Marcher sans tomber sur la bordure du trottoir tout le long du chemin pour se rendre à l’école.
Sentir encore, dans une pièce, l’odeur de quelqu’un quand il n’est plus là.
Oublier un cauchemar quand il fait beau le matin.
Les grains de poussière qui traversent les volets de manière oblique.
Appuyer sur un interrupteur pour éclairer la pièce.
La première fois qu’on a le droit de se servir tout seul d’une fourchette.
La première fois qu’on réussit à couper son bifteck tout seul.
La première fois qu’on réussit à lire un mot.
La première fois qu’on écrit son prénom.
La première fois qu’on reçoit un bon point, une image.
La première fois qu’on réussit à faire des ricochets dans l’eau.
La première fois qu’on pédale seul.
Toutes les premières fois qu’on réussit à faire seul quelque chose sans effort.
La première fois qu’on a la sensation d’être entendu.
La première fois qu’on écoute vraiment.
Cueillir des cerises et les manger, puis pincer entre deux doigts le noyau pour l’envoyer promener.
Porter son premier pantalon long.
Avoir un cartable neuf.
Avoir une trousse et des choses à mettre dedans.
Écrire à la craie blanche sur une ardoise noire.
Observer un buvard, voir les lettres à l’envers, leurs nuances diverses, la profondeur que ça crée.