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13 janvier 2026 — Le dibbouk

L’accrochage

Un homme a longtemps cru qu’il avait raté sa vie.
Il n’avait rien de ce que les autres appellent une réussite : pas de titre à faire valoir, pas de trajectoire lisible, pas de phrase simple pour répondre quand on lui demandait ce qu’il faisait. Il avait emprunté un autre chemin, ou peut-être s’y était-il simplement retrouvé, sans jamais savoir dire quand cela avait commencé.

Quand la mort arrive, il n’y a ni bruit ni mise en scène. Elle est là comme quelqu’un qui entre dans une pièce déjà visitée. L’homme pense aussitôt à une phrase entendue dans l’enfance, une phrase sans visage, sans voix précise : qu’as-tu fait de tes talents ?

C’est alors que l’angoisse le saisit. Non pas parce qu’il va mourir, mais parce qu’il comprend qu’il ne saurait pas répondre. Il cherche une phrase, une justification, quelque chose qui tiendrait debout. Rien ne vient. Seulement une suite d’images disparates, sans ordre ni hiérarchie.

Mais la mort ne pose pas la question.
Elle ne demande rien. Elle commence à marcher.

Ils se trouvent dans un lieu qui ressemble à un musée, sans solennité ni faste. Un espace vaste, presque banal, éclairé d’une lumière uniforme. Aux murs, des choses sont accrochées. Des scènes, des gestes, des fragments. Rien de spectaculaire. Un salut échangé sur un palier, une phrase notée trop vite sur un coin de table, une journée entière passée à hésiter, un refus murmuré sans témoin, un entêtement inutile, un texte lu seul dans une cuisine, debout, le soir.

L’homme comprend peu à peu qu’il ne s’agit pas de souvenirs. Pas non plus de preuves. Ce sont ce qu’il a fait, ou plutôt ce qu’il a tenu, laissé là sans destination précise. Rien n’est classé par importance. Rien n’est expliqué. Tout est simplement accroché, parfois de travers, parfois trop bas, parfois presque invisible.

La mort avance lentement. Elle s’arrête, regarde, repart.
La lumière qu’elle déplace éclaire certaines pièces et en laisse d’autres dans la pénombre. L’homme comprend alors que ce qu’il prenait pour une vie ratée est devenu, sans qu’il le sache, un accrochage. Non pas une œuvre au sens noble, mais un ensemble de faits et de gestes qui, exposés ainsi, tiennent ensemble.

Il n’y a toujours pas de question.
Seulement cette circulation silencieuse, cette manière de regarder sans conclure.
Et pour la première fois, l’homme se dit que peut-être, finalement, rien ne manquait à cet ensemble — sinon quelqu’un pour en déplacer la lumière.

illustration Chaïm Soutine (1893-1943), La Raie – v. 1924 – Huile sur toile – 81 x 110 cm – Metropolitan Museum of Art, New-York

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