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15 mai 2023 — Le dibbouk

Voir du dehors quand on est mort

(Exercice d’écriture, notes, brouillon)

Ce que l’on peut voir du dehors, depuis la mort, est apaisant. Il ne sert strictement à rien de s’énerver. Il n’y a plus la moindre raison de s’énerver, ou d’avoir peur, ou de continuer à porter des œillères. Être vivant nécessite des œillères. L’illusion est à ce point totale du temps et de l’espace que, pour se diriger dans la vie, il faut des œillères quand on est dans la vie. Quand on est mort, plus d’espace-temps : pour voir, il suffit juste d’y penser, de vouloir voir. Et c’est instantané. La chose à voir nous est donnée aussitôt à voir. Comment voir une chose quand on est mort, sans tous les outils, les sens qui nous permettaient, vivant, de la voir ? C’est simple : il suffit de se détacher d’une ancienne vision subjective et donc fausse, la plupart du temps. Encore que, dans la mort, les choses à voir ne soient pas plus justes que fausses, ni agréables ou désagréables.

Les choses que l’on voit quand on est mort sont de la même neutralité que celui qui les voit. Et comment ne pourrait-on pas être neutre dans cet état-là ? Comment pourrait-on encore éprouver la plus petite préférence, le moindre engouement, de la déception, de l’aversion, ou on ne sait quoi encore qui ne cesse de casser les pieds des vivants ? Être mort et regarder les choses ainsi comme du dehors : mais c’est bien sûr une expression, car, mort, la notion de dehors et de dedans disparaît, elle aussi.

La question est ensuite de savoir si le phénomène se produit de façon instantanée. Est-ce que l’on perd immédiatement toute subjectivité envers ce que l’on voit quand on pense à quelque chose ? Est-ce que penser à quelque chose est encore possible durant un certain temps ? Le temps de la décomposition du corps, par exemple.

On pense tant qu’il y a à bouffer pour les vers, ou les asticots ; nos pensées transitent ainsi vers un monde d’invertébrés, les nourrissent, comme nos pensées nourrissent la terre, équilibrent les taux, le pH, fournissent suffisamment d’acide ou d’alcalinité aux sols. Ce n’est pas si sot de songer que la chimie de nos pensées, dans le phénomène de la décomposition, rééquilibre l’argile, la glaise, la faune, la flore. Ce serait un minimum, la moindre des politesses.

Regarder n’est pas le bon mot. Contempler le monde du dehors, peut-être. Peut-être que la décomposition mène à un certain « lâcher-prise » authentique, celui-là. Et une fois que tout nous sera parfaitement égal, on pourra enfin contempler du dehors le monde.

Terminés les liens de filiation, les hiérarchies, la peur des fins de mois, l’avidité des soldes, la course à l’échalote. Enfin, pas tout à fait. Ça continuera. Bien sûr que tout ça continuera. Mais on pourra le voir sans y prendre part, en étant parfaitement détaché du pourquoi et du comment. Alors c’est certain : on verra bien mieux tout ça du dehors que du dedans, autrefois. Ce sera comme un ballet, un tableau, un film d’auteur, un spectacle incessant, et qui durera le temps nécessaire, ou suffisant, satisfaisant ce désir de voir.

Car au bout d’un moment, plus ou moins long, quand le vent du désert soulèvera la poussière de nos os, nous n’aurons peut-être plus besoin de rien, pas même de voir. Il y aura une fête dans le dehors, à ce moment-là, chez les vivants. Les oiseaux s’ébroueront dans les mares, les étangs chanteront. Ce sera le signal. Le vent pourra nous soulever très haut dans le ciel ; peut-être que durant un moment on sera oiseau. Peut-être que tout finira ainsi en trille, en spirale, en volutes. On verra encore une toute dernière fois la terre et les habitants de la terre, puis les champs rapetisseront comme des mouchoirs, un patchwork irlandais. On sortira de la stratosphère, on continuera ainsi à s’élever, puis à sortir du système solaire, de la galaxie, de la Voie lactée ; on naviguera ainsi jusqu’aux confins de l’univers, puis on en sortira aussi, définitivement. On ne verra plus rien, mais on verra ça très bien, parfaitement, comme un nez au milieu d’une figure. Et ce sera fini, vraiment, une bonne fois pour toutes.

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