05 décembre 2019
Tu l’utilises à tire-larigot, ce mot, parce qu’il est plus simple de se réfugier dans une impression de sécurité que de faire l’effort de voir ou d’entendre.
« Ce n’est pas normal. »
« C’est normal. »
« Revenir à la normale. »
« Sortir du normal. »
Tu tournes là-dedans. Tu ne t’en sors jamais.
Il y a ce qui est normal au sens d’acceptable, et puis tout le reste : l’étranger, l’inconnu, ce qui dérange ta vision du normal.
Pas besoin de passer un test : il suffit de regarder en arrière, et de revenir jusqu’à ce jour où tu écris ces lignes.
Cette normalité dans laquelle tu as voulu entrer, te vautrer, te rassurer, ne t’a jamais convenu. Elle n’existe pas. Elle est irréelle.
Tu peux te l’avouer : rien de tout cela n’est vrai.
Et peut-être qu’il faut changer de point de vue.
Tous les efforts insensés que tu as entrepris n’ont-ils pas buté sur le même mur — un mur du son ? Tu as parlé, crié, hurlé : rien n’a traversé. Et en retour tu as obtenu une surdité à toute épreuve.
Tu ne sais plus comment tout a commencé. Tu es mort très vite. Tout ce qui te permettait de dire « moi » est mort rapidement. Une colère a tout balayé, un jour. Elle a tout emporté.
Tu ne te souviens même plus de la raison. Tu n’as gardé que le goût électrique sur la langue, l’électrochoc dans le corps. Foudroyé.
Cette rage ressemble à un tsunami : une catastrophe intime que personne ne voit. Elle te projette dans un monde parallèle, gris, peuplé de fantômes et de néant. Et le même monstre revient, sous des formes différentes, pour t’achever.
Quelle solitude, d’un coup, à chaque instant.
Et puis tu reviens — à coup d’oubli. Tu oublies ce que tu aimes, ce que tu n’aimes pas, ce qui te plaît, ce qui te déplaît. Tu inverses tes pôles. Tu reconstruis un « toi » mieux profilé pour entrer dans la norme. Une norme faite de “on-dit”, de rumeurs, de phrases ramassées dehors.
Ta première œuvre véritable, si tu y penses : un mensonge élaboré.
C’était moins douloureux que le rien.
Alors tu fais comme le Petit Poucet : tu déposes des cailloux pour ne pas te perdre complètement. Tu essaies de te souvenir de tes mensonges. Mais l’oubli travaille mieux que toi. L’inadvertance est son outil favori.
Tu n’as pas compris tout de suite. Il a fallu les douleurs. À cinq ans tu ne comprends pas : tu encaisses, tu restes bouche bée, sans préparation.
Tes parents, eux, ont “aidé” comme ils pouvaient : coups, insultes, humiliations, secousses. Ils ne pouvaient pas accepter l’échec. En regardant leur histoire, tu as compris qu’ils avaient lutté toute leur vie contre ce sentiment-là. Alors tu as pris sur toi. Tu t’es dit que c’était normal. Tu t’es dit que c’était la vie.
Et tu as menti pour survivre : sans cet amour, tu te serais détruit, ou tu aurais détruit quelqu’un.
Tu as rabâché des mea culpa. Puis tu as ajouté le pardon, comme une auréole. Tu t’y es accroché des mois, des années : une bouée inventée au plus noir du naufrage.
Aujourd’hui, quand tu regardes tous les subterfuges utilisés pour être acceptable, normal — et le peu de résultat obtenu — tu as de la peine, du chagrin. Tu serais presque prêt à t’en vouloir encore, parce que tu ne connais pas grand-chose d’autre.
Tu t’en veux de ne pas être normal, et en même temps tu comprends tellement bien de quoi elle est faite, cette normalité, que tu la trouves aussi conne que paradoxale.
Alors tu t’installes chaque jour, depuis des mois, à ton bureau — si proche du mot « bourreau ».
Tu laisses venir les mots sans trop les corriger, parce que tu espères remonter le fil, abandonner l’idée de normalité, et revenir enfin chez toi.
(fiction)
À la 999e tentative, il n’avait toujours pas compris.
Je ne sais pas si on peut appeler ça de l’endurance : obstination serait plus juste. Buté, ce serait parfait. Un type buté, qui se dirige en chancelant vers un petit bar de Suresnes.
Nabucho l’accompagne encore dans ma mémoire : une ombre de lui-même. Ils ont déjà bien bu et palabré, c’est sûr. Nuit d’hiver, nuit de janvier. Rue principale vide, fenêtres éteintes ; minuit passé. Le seul endroit qui peut encore les prendre, c’est chez Didine.
Nabucho gueule sa phrase de Pessoa, mais la magie ne prend plus. Le bistrot est plein de têtes inconnues : deals, putes en déshérence, petits maquereaux nerveux, pochetrons au zinc. AC/DC en fond. Et la fumée, une nappe au-dessus des crânes, parce qu’ici on peut encore s’en griller une sans risquer l’amende.
Derrière le bar : Didine. Cheveux longs et crasseux, blouson noir, peau crevassée, Levi’s 501, santiags pointues. Avant-bras tatoués. Sur les phalanges, les points bleus — trophées de zonzon.
Mon buté siffle son demi d’une gorgée, et se sent pousser des ailes. Didine ne l’impressionne pas… ou alors c’est exactement l’inverse. Il se met à l’asticoter, à le gratter, jusqu’à ce que Didine lui demande de la boucler.
Nabucho tente de calmer, mais trop tard : les pions sont avancés.
Didine sort de derrière le comptoir avec un pique à saucisses.
« Qu’est-ce que tu veux, connard ? »
Il pointe direct vers l’œil.
Ils se fixent. Longtemps.
Arrêt sur image.
Et le buté reprend, comme s’il avait attendu ça :
« Vas-y. Vas-y donc. Tu crois que tu me fais peur avec ta putain de pique à saucisses ? »
Didine ne rit même pas. Il avance la pointe, un peu, comme on titille une guêpe déjà écrasée.
« Putain mais t’es quoi, toi… T’es vraiment une merde. Je le vois dans tes yeux : t’es fini. Ouais, t’es déjà fini. Allez, casse-toi. »
Nabucho est gêné : il connaît Didine. Nabucho connaît tout le monde à Suresnes.
Il paye les bières, sent l’urgence, attrape le buté par l’épaule et, d’une voix très douce, lui murmure que ça va, que c’est idiot de déranger Didine, que Didine est un gars sympa, qu’il n’y a pas de raison.
Ils sortent.
Et dehors, la neige commence à tomber. De gros flocons, lents, comme si la nuit voulait effacer la scène.