13 décembre 2019
Il y a un homme, quelque part au fond de moi, que je ne parviens pas à mettre au monde. Je l’aperçois de temps à autre et, dès que je m’approche un peu de lui, il s’évanouit. Alors je me dis que j’ai rêvé, tout simplement, que j’ai pris mes désirs pour des réalités. Cet homme-là n’est que pur fantasme : il n’existe pas, n’a jamais existé, et n’existera jamais. Pourtant ça ne me lâche pas si facilement. Ça revient à la charge, régulièrement. Comme un bouchon, un flotteur quand le poisson mord : il coule brusquement, puis il remonte, cependant que je n’arrive plus à ferrer aussi facilement qu’autrefois. Je n’arrive pas à pêcher cet homme aussi bien que je pêchais les petits poissons de mon enfance, avec l’insouciance de l’enfance, avec cette prétendue innocence — ou naïveté, comme on dit. Parfois je vois très bien la séparation qui s’opère à chaque choix : toutes ces routes que propose chaque décision et leurs conséquences, et sur ces routes j’aperçois l’homme qui marche plus ou moins droit. Il y a cet homme intelligent, posé, pondéré, qui fait presque aucune erreur, et qui continue sans encombre son chemin, comme si nos vies — chacune de nos vies — se déployaient dans des dimensions parallèles et bifurquaient à chaque circonstance, à chaque fois que nous interprétons ces circonstances, ces événements, chacun à notre manière. Et bien sûr, j’ai longtemps cru qu’il pouvait exister une bonne et une mauvaise manière d’interpréter, comme de réagir ; j’ai longtemps cru qu’il pouvait y avoir de bons et de mauvais choix. Ainsi il y aurait un homme né de mes choix, celui qui les aurait interprétés de la meilleure façon possible, et qui, dans une strate du multivers, jouirait enfin du bénéfice que toutes mes pertes, mes renoncements, auraient occasionné. Car nul doute que tout soit interdépendant, que le bonheur des uns se construise sur le malheur des autres — je veux dire : sur ce que l’on interprète comme tel, à tort ou à raison, puisque tout n’est qu’affaire de pesée, d’équilibre, d’harmonie. Dans ce cas, suis-je si mal loti que je l’imagine ? Peut-être existe-t-il aussi le pire des hommes, celui qui s’est encore plus avili que moi dans une strate de basse fréquence, noire et glaciale. Peut-être que lui n’a choisi d’interpréter que la mauvaise part des choses, et que les conséquences de ses choix auront été la colère, la haine, le meurtre, la trahison. Ai-je été l’homme que je considère bien meilleur que je ne le suis en ce moment ? Le serai-je jamais ? Ou alors serai-je un jour cet homme qui a chuté si bas qu’il a perdu toute dignité et toute foi ? Ai-je vraiment le pouvoir de choisir la route que j’emprunte, par la seule acuité de mon regard, par mon discernement posé sur chaque décision ? Ou bien tout cela n’est-il qu’un jeu de hasard, une sorte de gigantesque casino dont on sort riche ou fauché, peu importe ? Cette vision pessimiste, je l’ai traversée bien des fois, et elle ne m’a mené qu’à une impasse, une sorte de mur du son : une constance de Planck. Et puis tout à coup je repense à ce texte que j’ai écrit récemment, celui qui fait référence à une tapisserie, à la dame à la licorne. Cette image raconte notre attachement aux cinq sens et notre isolement : la solitude de chacun sur son île, enchaîné par l’habitude de considérer la réalité. Comment se libérer de cet enfermement qui semble pourtant si dérisoire, sur cette tapisserie réalisée en six panneaux, si je me souviens bien ? Le sixième panneau, le dernier acte, c’est l’invention d’un sixième sens, symbolisé par le cœur. Le cœur serait alors l’axe du monde, l’origine et la fin de toute chose ; le comprendre serait la clef de l’énigme. Dans ce cas, tous les hommes que je suis “en même temps” peuvent bien perdre ou gagner selon l’interprétation de leurs cinq sens : cela n’importe pas vraiment, puisque tout finira par nourrir la profondeur infinie — apparemment inhumaine, incompréhensible — du multivers, ou de l’univers : le cœur du monde.
Cet “effondrement” dont parlent souvent Maître Eckhart et les grands soufis, il y repensait après avoir écouté une série d’interviews avec le peintre Claude Viallat. Il avait été profondément touché par les propos du vieux Nîmois quand celui-ci racontait son parcours compliqué avec la peinture. Cette agitation qui l’obligeait à s’emparer des œuvres des autres pour s’appuyer sur elles et pouvoir créer, il la comprenait trop bien. Et puis, à un moment, la voix de Viallat s’était brisée légèrement quand il avait dit : « Quand on a une idée, on ne la lâche pas. » Cette simple phrase résumait tout ce que, lui, refusait encore de faire, et dont il commençait pourtant à sentir l’importance : le chas de l’aiguille, qu’il interprétait encore comme une défaite, une résignation. Cela faisait bientôt deux ans qu’il n’avait rien peint qui puisse vraiment l’enthousiasmer. Il peignait machinalement, au gré de ses pulsions, avec une régularité qui, à elle seule, aurait pu lui indiquer qu’il était en route vers quelque chose. Car qu’il fasse beau ou mauvais, qu’il soit en forme ou pas, il ne se passait plus une seule journée sans qu’il aille travailler à l’atelier. Peu à peu, il avait restreint ses activités à une forme d’essentiel encore mal taillée. Il sentait qu’il devait être présent là, et nulle part ailleurs. Attaché à cette régularité, il avait produit un grand nombre de toiles que beaucoup de visiteurs déclaraient “réussies”. Mais il ne prêtait plus vraiment attention au jugement d’autrui. Lui savait qu’il était loin d’avoir “réussi”. Que tout cela ressemblait férocement à de la merde, ou à du flan. Ces toiles, au mieux, lui prouvaient qu’il avait été capable de s’attacher à un mât et d’écouter le chant des sirènes — et les sirènes, bien sûr, étaient mortes d’avoir été entendues. Il lui fallait encore lâcher du lest : commencer par lâcher cette curiosité insatiable qui ne cessait de le distraire de la source vive, encore inaccessible, de son travail. Les sirènes étaient mortes ; il fallait comprendre aussi que la curiosité qui l’avait mené vers elles n’avait plus lieu d’être. « Quand on a une idée, on ne la lâche pas », disait Viallat. Lui, il en avait trop : elles ne cessaient de le traverser. Quel courage lui faudrait-il, quel effondrement authentique devrait-il accepter pour ne plus laisser à la distraction ne serait-ce que l’espace d’un cheveu, et pour que, comme dans les vieux récits oubliés, la grâce s’introduise enfin en lui et le mette à terre une bonne fois pour toutes ? Il lui fallait creuser une idée comme on creuse un trou pour s’y enterrer.
Je prends appui sur la peinture pour parler de la sincérité, parce que c’est sans doute par elle — et par elle seule — que j’ai pu en comprendre la nature. Depuis que j’ai commencé à peindre, il y a plus de cinquante ans, la peinture en elle-même n’était qu’un prétexte : faire de jolis dessins pour obtenir une reconnaissance que je n’imaginais pas pouvoir recevoir autrement. Et puis je me suis aperçu, plus ou moins, que réaliser de jolies peintures canalisait ma volonté d’être aimé. Il me fallait m’asseoir, prendre le temps de faire, et pendant ce temps-là je ne me dispersais pas, comme j’en ai toujours eu l’habitude. Dessiner et peindre ne pouvaient s’effectuer que dans une durée que j’acceptais comme une concession, un compromis : il y avait un intérêt à la clef, celui d’être accepté et aimé. Je ne me souviens plus vraiment si j’avais un véritable amour du dessin ou de la peinture. J’ai beau tenter de me souvenir, je ne le pense pas. J’étais fasciné par les tableaux à l’huile que réalisait ma mère, mais l’ambiguïté de notre relation ne me permettait pas de considérer la peinture pour elle-même : elle était à la fois un lien et une barrière entre ma mère et moi. Sans doute, en mourant, ma mère m’a-t-elle permis d’approcher enfin la peinture autrement. La peinture avait aussi un rapport étroit avec le père de ma mère, diplômé des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, que je n’ai jamais connu, mais dont la légende familiale a fini par me dresser l’image d’un artiste raté. Je me souviens seulement qu’il m’était facile de dessiner ou de peindre pour obtenir un résultat qui semblait plaire aux personnes qui m’entouraient — famille, camarades d’école, professeurs d’arts plastiques qui parfois dressaient mes louanges en montrant mes travaux à la classe. Le dessin et la peinture n’étaient que des moyens d’obtenir une attention, de l’amour. Si j’étais “doué”, pourtant, je ne travaillais pas de façon régulière : je m’y mettais seulement quand je ressentais le vide, la solitude, la carence affective. On peut poser des mots là-dessus, mais sans définir vraiment cette sensation terrible de vide. Si j’avais vécu à une autre époque, saint Jean de la Croix aurait peut-être reconnu dans ce vide l’ennui propice à recueillir la grâce, et je dois bien avouer que cela m’a longtemps attiré aussi. En tout cas c’est à ces moments-là que j’éprouvais la nécessité de m’emparer d’une feuille de papier, d’un crayon, d’une boîte de couleurs, pour tenter d’attirer — à la périphérie de ce vide — l’attention qui, je l’espérais, le comblerait. Je n’avais pas encore, à cette époque, la sensation d’être un imposteur ; mon analyse de la situation ne me le permettait pas — et heureusement, sinon je crois que je n’aurais pas pu aller plus loin. J’aurais été un simple voyou, ou un homme d’affaires roué : ne pas choisir le doute. J’ai donc dessiné et peint par intermittence, quand cela m’arrangeait, sans penser avoir vocation à en faire un métier. À l’âge adulte, vers dix-huit ans, j’ai été attiré par la photographie, un peu par hasard : le choc des diapositives d’un voyage en Irlande, en 1980, m’a bouleversé. J’ai compris qu’on pouvait photographier ce qu’on appelle la réalité et que la pellicule la restituait sans l’émotion — ou l’état d’esprit — avec lesquels nous avons coutume, non pas de la regarder, mais de l’interpréter. Il me fallait consulter ces clichés pour m’apercevoir à quel point j’étais loin de saisir la réalité quand j’étais dedans, en train de la vivre. La photographie m’excluait du décor : il ne restait plus que lui, et c’était magnifique. Je ne connaissais pas grand-chose à la composition ; j’avais feuilleté des manuels, je me doutais bien qu’il existait des règles, mais la notion de cadrage, je crois, était déléguée au hasard la plupart du temps, comme pour m’extraire encore davantage. Ce n’est pas tout à fait juste : disons que j’ai essayé de faire de “belles photos” un moment, puis assez vite je suis passé à autre chose. Autour de moi, personne ne comprenait pourquoi je faisais des photos si étranges, qui “ne voulaient rien dire”. Pour résumer : la photographie m’a révélé quelque chose que je n’étais pas en mesure d’analyser ; il m’a fallu une quinzaine d’années à tourner autour du pot, en vain. Pour comprendre ce qui s’était passé, il a fallu encore des années : que je traverse la peinture à nouveau, que j’éprouve à nouveau un sentiment d’imposture, et qu’au final je me demande ce qu’est, pour moi, la sincérité comme la réalité — car au bout du compte les deux semblent se confondre, ou se rejoindre. Que peut bien être la sincérité, que peut bien être la réalité, quand on s’aperçoit que rien n’est stable, ni au-dehors ni en soi, sauf cette instabilité permanente des choses ? Ce fut une énigme, un casse-tête, une souffrance, parce que j’imaginais être le seul à n’être pas sincère. J’avais une admiration sans borne pour les personnes qui possédaient cette qualité — ou cette force d’âme, ou cette naïveté profonde — et je les admirais d’autant plus que je ne pensais pas posséder la moindre de ces facultés. J’avais le désir de m’accaparer la sincérité d’autrui pour la faire mienne, je crois. N’est-il pas habituel de passer par les autres pour se rejoindre soi-même, dans ce jeu de miroirs ? Quand je me regardais en face, je ne voyais qu’un imposteur, un tricheur, un menteur ; je n’avais guère d’estime pour moi, il faut bien le dire. Dans le parcours de survie que j’avais suivi, il m’avait fallu abandonner tant de choses précieuses, je m’en apercevais peu à peu : la confiance en l’autre, et la confiance en moi, n’étaient pas les moindres. J’avais poursuivi, sans m’en rendre compte, une maltraitance envers moi-même qui prenait sa source dans la petite enfance : je reprenais, de mon propre chef, les discours entendus, les plus blessants surtout, alors même que je croyais avoir fui bien loin. Comme il est difficile d’aimer vraiment qui que ce soit quand on doute de tout, et surtout de soi-même. On aime alors comme on lance une bouée à la mer, et le naufragé n’est autre que soi, que l’on voudrait confusément sauver. Combien de fois me suis-je réveillé sur une plage abandonnée ? Je ne compte plus. C’est le même scénario qui se répète jusqu’à ce que je comprenne, enfin, que je suis tout autant menteur que sincère — autant que les autres, ni plus ni moins. Je me suis posé beaucoup de questions, je me suis torturé les méninges sur la sincérité en peinture. C’est la même chose : à chaque tableau j’ai été menteur et sincère. Chaque tableau est une médaille à deux versants. S’attacher à un seul versant — cette fameuse “sincérité” — n’est-ce pas se couper à moitié de la peinture, s’obstiner à ne vouloir regarder que l’aspect “joli” et “plaisant” ? Non : la peinture m’a souvent fait passer par le mensonge afin d’estimer, à la surface de la toile, comment placer les valeurs, établir une profondeur, inventer des harmonies de couleurs. Les deux se valent et servent la peinture — pas le peintre. Ce n’est pas la sincérité qui peut me servir de moteur : elle donnerait trop de poids au mensonge en tentant de prendre le dessus sur lui. La sincérité, désormais, est un pinceau qui a perdu ses poils, et avec lequel je me gratte le dos : pas grand-chose de plus. Je préfère mille fois l’obstination et la régularité : elles m’apporteront l’idée plutôt que cette sincérité merdique dans laquelle j’ai perdu des années à me torturer. Il se pourrait, car la vie a de l’humour, qu’à la fin des fins obstination, régularité, idée et sincérité se rejoignent, et que je m’aperçoive de leur synonymie. Mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs : à chaque jour suffit sa peine.