29 mars 2026
S. est déjà partie lorsque je me réveille avec le mot aparté. Possible que ce soit un résidu de mes lectures d’hier et du constat (triste ?) que désormais la plupart des textes qui m’ennuient sont ponctués d’apartés. Réciprocité de la violence évidemment, puisque me relisant moi-même, je me cracherais bien dessus tant je manie l’aparté de façon éhontée. Enfin, la seconde chose à laquelle j’ai pensé était d’aller chercher le câble de chargement du téléphone, oublié hier dans l’atelier, parce qu’il fallait que le téléphone soit chargé au cas où. Au cas où quoi — j’élude toutes les possibilités inquiétantes, en m’interrompant tout à coup, parce que je n’ai pas encore bu mon café. Une fois assis à la table de la cuisine je me demande si j’ai envie d’écrire une énième note dans ces carnets, pesant le pour et le contre. Pas tellement. J’ai bien plus envie d’écrire des poèmes. C’est une nouveauté et je crois que ça m’est venu comme une envie de pisser en lisant ceux de Bukowski tout d’abord puis les Divagations de Mallarmé. Grand écart. Et donc j’ai repris ma rubrique poésie pour voir où j’en suis sur l’échelle de l’idée poétique restée appuyée contre le mur du fond. Je n’en suis pas bien haut. Et tant mieux. Ce tant mieux étant accueilli avec un tout petit peu trop d’enthousiasme pour être tout à fait honnête. Tu as raté, tant mieux. Tu n’es qu’un pauvre type, tant mieux, tu n’arriveras donc jamais à rien mon pauvre garçon, tant mieux ! tant mieux ! tant mieux ! et c’est à ce moment-là que j’ai envie d’une cigarette très exactement. Quand je conjugue pauvre type, renoncement, acceptation en expirant une bouffée d’air chargée de goudron dans un long soupir alcoolisé si possible (tant qu’à faire). Tout ça pour dire quoi au bout du compte. Que ma rubrique poésie ce matin ressemble à un jardin à l’abandon. Non, un terrain vague serait plus exact. Tant mieux. Mais j’ai plus envie d’être dans ce terrain vague, assis dans la boue entouré de cochons que d’être là dans ce carnet à jouer je ne sais quoi, à malin, malin et demi disait mon grand-oncle René, celui qui me disait aussi qu’il ne faut pas croiser les jambes et qui restait des heures aux toilettes le matin parce qu’il prenait son temps, tout son temps pour déféquer consciencieusement. Malin. Il faisait aussi semblant d’être dur de la feuille. J’imagine que tout cela mis bout à bout a forcément un sens. Pour moi seul certainement. Un cabinet de curiosités tout à fait égoïste. Quelques héliotropes et fulgurites posées à côté d’une tête réduite d’aparté. Donc oui, je disais que j’avais retrouvé ce terrain vague. Il suffisait de pas grand-chose, passer dans la rue, voir la palissade, écarter deux ou trois planches et entrer. Mais cette sensation de bien-être alors, comment me l’expliquer. Une sorte de retour chez soi, dans la bauge à gorets. Peut-être. Peut-être que je suis comme ce Chinois qui rêve d’être un papillon ou un papillon qui rêve qu’il est un goret. J’avoue que je ne cherche pas trop à le savoir non plus.
Ma carte bancaire est refusée un peu partout pour passer du goret à l’âne. C’est la première année où je me dis qu’il faut attendre d’avoir épuisé la durée de validité d’une carte bancaire avant d’utiliser la nouvelle. Sauf que comme un con j’ai payé sans faire attention avec ma nouvelle carte au Super U, il y a quelques jours de ça. Ce qui produit un effet boule de neige et une averse de messages — j’exagère, seulement deux messages, mais assez pour en faire une sorte de tempête dans un verre d’eau. Et aussitôt qu’ai-je fait pour mériter tout cela. La culpabilité, l’angoisse. J’ai encore dépassé trop longtemps la durée de découvert. Et tout et tout. Mais en fait non, je ne suis pas malin du tout. C’est tout à fait ce genre de petite expérience débile que je dois garder à l’esprit quand je veux écrire quoi que ce soit et peut-être et même surtout de la poésie. J’aime bien Mallarmé mais il ne me correspond pas. Je parlerais bien mieux d’oignons qui ont pourri à cause du froid que d’Un ciel pâle, sur le monde qui finit de décrépitude, va peut-être partir avec les nuages : les lambeaux de la pourpre usée des couchants déteignent dans une rivière dormant à l’horizon submergé de rayons et d’eau, ce qui ne m’empêche pas de le prononcer à voix haute parce que ça m’apprend que la poésie est composée de bien plus que d’un seul insensé. Voilà donc où j’en suis à 8h23, ne voulant pas écrire une note de carnet mais l’écrivant tout de même. Autour du fric comme toujours. Du nerf de la guerre, c’est le cas de le dire.
Lu une phrase après avoir écrit ce texte sur le site de remue.net à propos de mises en garde concernant la lecture des antiques. Article où je suis arrivé via le site de Karl Dubost.
Les structures du grec et du latin produisent des effets de sens qui ne se laissent pas entièrement reconduire dans nos langues modernes. La traduction opère toujours une décision interprétative ; elle choisit un monde possible parmi d’autres. Le texte source demeure alors comme un foyer d’indétermination que nos cadres ne saturent pas.
Il y a beaucoup d’expressions défensives : — "ne se laissent pas", "demeure", "ne saturent pas" — c’est un texte qui protège quelque chose, qui pose des limites à la traduction. La posture du spécialiste qui met en garde.
donc je dérive. D’accord, j’ai compris : le sens antique résiste et on perd quelque chose. Mais justement : il devient alors un foyer d’indétermination d’autant plus productif, il génère des mondes possibles plutôt que d’en interdire un seul vrai.
