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27 mars 2026 — Le dibbouk

ACCUSÉ DE RÉCEPTION

Je m’appelle Julio Santarém et je livre des colis sur des planètes vides depuis onze ans.

C’est un métier qui n’existait pas avant 2071. Avant 2071, quand une planète était évacuée, les commandes en transit étaient annulées, les marchands remboursés, les stocks réacheminés vers les dépôts régionaux. Simple, propre, efficace. Puis la loi Beltrán a reconnu aux commandes passées avant évacuation le statut de contrat en cours, ce qui veut dire que le vendeur reste tenu de livrer même si l’acheteur a disparu, et que la livraison doit être tentée jusqu’à ce qu’un tribunal prononce la résiliation du contrat — procédure qui prend en moyenne sept ans parce que les tribunaux interplanétaires ont d’autres chats à fouetter que les commandes orphelines d’une planète évacuée.

Sept ans de tentatives de livraison à raison d’une par an.

C’est là que j’interviens.

Mon camion s’appelle le Bélier. Seize mètres de long, propulsion ionique, soute réfrigérée pour les denrées périssables — qui ne le sont plus vraiment après sept ans mais le règlement dit réfrigérée alors réfrigérée. J’ai une route de dix-sept planètes évacuées que je fais dans l’ordre chaque année, de mars à novembre. Certaines sont mortes depuis longtemps — la végétation a repris, les bâtiments s’effondrent, il n’y a plus grand chose à reconnaître. D’autres sont juste vides — les rues propres, les lumières éteintes, les devantures intactes. Des villes en attente de quelque chose qui ne reviendra pas.

Je dépose les colis devant les portes. Je prends une photo pour le bon de livraison. Je repars.


Sénara-7 est la onzième étape de ma route.

C’est une petite planète — deux continents, un océan, une lune sans nom. Les habitants, les Sénariens, étaient des humanoïdes trapus avec une peau couleur ardoise et une façon de construire leurs maisons en hauteur plutôt qu’en largeur qui donnait à leurs villes l’allure de forêts de tours étroites. Ils sont partis en 2086. Raison officielle : instabilité géologique progressive, risque sismique majeur à horizon vingt ans.

Partis.

J’y vais depuis 2087. Huit ans. Toujours la même ville de dépose — Vérath, capitale administrative, cent quarante mille habitants avant l’évacuation. Je connais Vérath mieux que je ne connais ma propre ville natale. La grand-place avec la fontaine centrale aux trois vasques. La rue Oblique — ils appelaient toutes leurs rues par leur caractéristique géométrique — qui descend vers le port. Le marché couvert dont les armatures métalliques ont commencé à rouiller à partir de la troisième année. La tour de l’horloge dont l’horloge s’est arrêtée un jour entre ma deuxième et ma troisième visite et que je n’ai jamais vue en marche.

Cette année j’ai seize colis pour Sénara-7.

Seize colis commandés avant l’évacuation par des Sénariens qui n’habitent plus là. Du matériel agricole, des livres, trois appareils électroménagers, du tissu, un télescope, et — ma préférée depuis que je l’ai lue sur le bon de commande — une commande de graines de tournesol en quantité industrielle, quatre cents kilos, passée par quelqu’un qui visiblement avait des projets.

Les graines de tournesol j’y pense chaque année en approchant Sénara-7. Les projets que quelqu’un avait.


Cette année quelque chose était différent.

J’ai vu ça en approche orbitale — une fenêtre éclairée dans le quartier est de Vérath. Un rectangle jaune dans la façade grise d’une tour, au quatrième étage, bien visible dans la nuit de la planète.

J’ai vérifié mes instruments. Tout nominal. Pas d’activité thermique anormale, pas de signal radio, pas de mouvement détecté au sol. Juste cette fenêtre.

J’aurais dû noter l’anomalie dans mon carnet de bord, contacter la Fédération, attendre les instructions. C’est le protocole pour les planètes évacuées — toute activité inhabituelle doit être signalée avant toute action.

J’ai posé le Bélier sur la grand-place et j’ai pris mes seize colis.


Il faut que je vous explique comment ça se passe normalement, une livraison sur Sénara-7, parce que cette année ça ne s’est pas passé normalement et la comparaison compte.

Normalement je pose le Bélier sur la grand-place — le revêtement est solide, j’ai vérifié les six premières années et maintenant je le sais. Je prends les colis dans l’ordre de mon bon de livraison. Je marche dans les rues de Vérath avec mon chariot, les semelles qui sonnent sur les pavés, le vent qui passe entre les tours étroites avec un sifflement particulier aux villes sénarienne — les architectes avaient conçu ça intentionnellement, les espaces entre les tours canalisaient le vent pour ventiler naturellement les appartements. Même vide, Vérath siffle.

Je dépose les colis devant les portes. Je prends mes photos. Je repars.

Je mange un sandwich dans le Bélier avant de repartir, un sandwich que je prépare toujours la veille parce que c’est une habitude que j’ai prise dès la première livraison. Fromage et tomate. Je mange en regardant la grand-place par le pare-brise.

C’est tout.

C’est mon année à Sénara-7.


Cette année j’ai livré quatorze colis normalement.

Les deux derniers étaient pour une adresse dans le quartier est. Rue Perpendiculaire, tour 7, appartement 14. Quatrième étage.

La fenêtre éclairée était au quatrième étage de la tour 7.

J’ai sonné quand même — les interphones fonctionnent encore dans la plupart des immeubles, les batteries solaires durent longtemps. Silence. J’ai frappé. Silence. La porte de l’immeuble n’était pas verrouillée — elles ne le sont jamais, les Sénariens ne verrouillaient pas leurs immeubles, c’était culturel, un truc de confiance communautaire qui devait bien fonctionner quand il y avait une communauté.

J’ai pris l’escalier avec mes deux colis.

Quatrième étage. Couloir. Appartement 14, porte fermée, filet de lumière sous le battant.

J’ai frappé.

Silence.

J’aurais dû déposer les colis devant la porte, prendre ma photo, redescendre.

J’ai regardé les deux colis sur mon chariot. Le premier était du matériel de jardinage — des outils, des pots, des tuteurs. Le second était les quatre cents kilos de graines de tournesol, répartis en plusieurs sacs que j’avais montés en trois voyages.

Quelqu’un avait commandé quatre cents kilos de graines de tournesol et avait laissé une lumière allumée.

J’ai ouvert la porte.


L’appartement était vide.

Propre, rangé, vide. Des meubles sénariens — bas, larges, en bois sombre. Des livres sur une étagère. Une cuisine avec la vaisselle empilée. Une plante sur le rebord de la fenêtre — une plante sénarienne que je ne saurais pas nommer, avec des feuilles épaisses et grasses, vert foncé, qui n’avait manifestement pas besoin d’eau depuis huit ans.

La lampe était posée sur une table basse au centre de la pièce principale. Une lampe ordinaire, à pile — les piles sénarientes durent longtemps, eux aussi avaient résolu ce problème que nous cherchons encore. Elle éclairait le plafond bas et les murs gris et le parquet en bois sombre.

J’ai posé les colis dans l’entrée.

J’ai regardé la plante sur le rebord de la fenêtre.

J’ai regardé les livres sur l’étagère — des caractères sénariens que je ne lis pas.

J’ai regardé la lampe.

Ma gorge a fait quelque chose — un resserrement sec, pas douloureux, le genre qui arrive quand on retient quelque chose sans savoir quoi.

J’ai pris ma photo pour le bon de livraison. Le flash a blanchi la pièce une seconde.

Je suis redescendu.


J’ai mangé mon sandwich dans le Bélier en regardant la grand-place. Le vent sifflait entre les tours. La fontaine aux trois vasques était sèche depuis la deuxième année.

La fenêtre du quatrième était toujours allumée derrière moi. Je ne me suis pas retourné pour la regarder — je le savais parce que la lumière tombait en biais sur le pare-brise.

J’ai noté dans mon carnet de bord : livraison effectuée, Rue Perpendiculaire tour 7 appartement 14, anomalie lumineuse constatée à l’arrivée, source identifiée : lampe à pile, aucune présence humaine détectée.

J’ai refermé le carnet.

Dehors Vérath sifflait dans le vent.

J’ai pensé aux graines de tournesol dans l’entrée de l’appartement 14. Quatre cents kilos. Les projets que quelqu’un avait.

J’ai démarré le Bélier.


L’année prochaine je reviendrai.

Il me reste encore quatre ans de tentatives de livraison réglementaires. Quatre ans à poser le Bélier sur la grand-place, à marcher dans les rues de Vérath, à déposer des colis devant des portes.

La lampe sera peut-être encore allumée. Les piles sénarientes durent longtemps.

La plante sera encore verte.

Les graines de tournesol attendront dans leurs sacs dans l’entrée de l’appartement 14.

Je préparerai mon sandwich la veille. Fromage et tomate. Je le mangerai en regardant la grand-place par le pare-brise.

Je ne sais pas pourquoi je ne me suis pas retourné pour regarder la fenêtre en partant.

Je le ferai peut-être l’année prochaine.