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27 mars 2026 — Le dibbouk

LE LIEU

Je cherche toujours le lieu.

Je ne veux pas le trouver.

Voilà ce que je voulais dire depuis le début et que je n’ai pas dit dans mon rapport officiel parce que mon rapport officiel est un document juridique et que les documents juridiques n’accueillent pas ce genre de précision. Mais entre nous — entre moi et vous qui lisez ça, qui que vous soyez, archiviste de permanence un soir pluvieux ou chercheur du futur qui tombe sur ce texte dans les archives en cherchant autre chose — entre nous je peux me permettre d’être honnête.

Je ne veux pas trouver le lieu.

Je m’appelle Ossian Brûle. J’archive des souvenirs pour le Service Public de Mémoire Assistée depuis vingt-six ans, bureau de Lyon, fenêtre sur la Saône. L’eau est verte en hiver. Je connais mon métier mieux que je ne connais grand-chose d’autre dans ma vie, et mon métier dit que le dépôt 2094-LY-7734 est un dossier ouvert qui attend une résolution.

Mon métier a tort.


Le dépôt est arrivé le 3 mars 2094. Formulaire D-12 rempli correctement. Dépôt anonyme, ce qui est autorisé. Durée : quarante-sept secondes.

Un lieu. Extérieur. Lumière de fin d’après-midi — basse et oblique, les ombres longues, les façades en ocre. Une rue étroite avec des pavés inégaux. Une fontaine à gauche dont on entend l’eau avant de la voir. Des volets mi-clos sur une façade de pierre. L’odeur de pierre mouillée mêlée à quelque chose de végétal — basilic, menthe, impossible à trancher. Le bruit des pas. Le silence après.

Quarante-sept secondes. Puis rien.

J’ai lancé SIG-Mnémosyne — le logiciel de géolocalisation, 4,7 millions de kilomètres carrés de surface planétaire cartographiée au mètre près, précision de 94% sur les textures de pierre européenne depuis le XIVe siècle. Il reconnaît une fontaine médiévale dans un village de l’Ardèche, un caniveau vénitien, un sol de basalte dans les plaines de Nouvelle-Reykjavik.

Résultat : aucune correspondance identifiée.

J’ai relancé trois fois. Même réponse.

Le souvenir est authentique — nos scanners le confirment à 99,3%. Quelqu’un a réellement vécu ces quarante-sept secondes. Réellement entendu cette fontaine. Réellement posé les pieds sur ces pavés inégaux.

Dans un lieu que personne n’a cartographié.


J’ai demandé à Fouad Makhlouf, mon directeur régional, la levée de l’anonymat. Il a refusé — procédure non justifiée, intérêt public non documenté, article 7 alinéa d. Il n’avait pas tort sur la procédure.

Ce qu’il ne savait pas — ce que je n’ai pas dit dans ma demande — c’est que je voulais lever l’anonymat pour poser une seule question au déposant.

La question c’était : comment vous êtes-vous retrouvé là ?

Ce lieu n’a rien autour.

Il existe seul. Complet. Les quarante-sept secondes commencent avec la fontaine et s’arrêtent avec le silence et entre les deux il n’y a que le lieu, dense et fermé sur lui-même, sans porte d’entrée et sans porte de sortie.

Quelqu’un a vécu quarante-sept secondes dans un lieu qui n’existe nulle part et n’a gardé que ça.


J’ai dix-sept autres dossiers dans la sous-catégorie localisation impossible. Des souvenirs dont les lieux ne correspondent à aucune carte, dont les visages ne correspondent à aucun état civil. Des souvenirs orphelins.

Je les ouvre de temps en temps.

Celui que j’ouvre le plus c’est le 2094-LY-7734. La lumière oblique. La fontaine. L’odeur.

Ce matin — Saône verte, café sur le bord du bureau, les dossiers du jour qui attendent dans leur chemise — j’ai rouvert le souvenir pour la cent-dix-neuvième fois. Les pavés inégaux sous des pas qui ne sont pas les miens. Le silence après.

Ce silence-là, chaque fois, fait quelque chose dans le sternum.

Le sternum qui s’ouvre d’un centimètre.

Je ne veux pas trouver le lieu parce que si je le trouve il rejoindra les bases de données, il prendra des coordonnées GPS, il s’inscrira dans une ville dans un pays sur une planète, il aura un avant et un après, des passants, une adresse.

Il ne sera plus ce lieu-là.

Il sera un autre lieu.


Le dossier 2094-LY-7734 reste ouvert.

SIG-Mnémosyne tourne en tâche de fond — je ne l’ai pas arrêté, ce serait contraire au règlement. Si le lieu existe quelque part il finira peut-être par le trouver. Un nouveau relevé cartographique, une mise à jour des bases de données, un algorithme plus fin.

Ce jour-là je classerai le dossier. Je remplirai les formulaires. Je transmettrai au Bureau.

Mais ce matin l’eau de la Saône est verte et le souvenir tourne dans ses quarante-sept secondes et le sternum s’ouvre d’un centimètre et SIG-Mnémosyne cherche en silence.

Je ne l’aide pas.