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26 novembre 2021 — Le dibbouk

Ce n’est rien

Ma mère disait souvent cela : une fois que j’étais au sol, complètement défoncé par papa, elle disait : « Ce n’est rien », pour que ça pénètre en moi comme dans du beurre. « Ce n’est rien, ça va aller. » Puis elle m’attrapait par un bras pour m’aider à me remettre debout. Je les ai bien sûr détestés, la rage me permettant bien plus que ma mère de rester debout. Certainement que je n’étais pas un gamin facile non plus. Avec le temps, j’ai fini par me dire qu’il convient de faire la part des choses, que l’émotion aussi nous aveugle beaucoup sur le fondement véritable de toutes ces choses. Mes parents m’aimaient à leur façon ; c’était violent, brutal, parfois complètement con, et tout cela ne leur donnait ni tort ni raison, dans le fond. Je ne pouvais rien y changer. Je ne pouvais qu’apprendre à me calmer, à ne pas rester collé à la haine, à la colère, à la rage pour avancer. Pourtant, malgré toutes les années, à chaque fois que j’entends cette expression : « Ce n’est rien », tout me revient. La même rage exactement. Cela dure quelques minutes, une heure ou deux parfois, quand je n’ai pas bien dormi, et puis ça passe. Ça passe comme tout, et je me dis, moi aussi, à la fin : « Ce n’est rien. » J’aurais pu aller au fin fond des Indes ou de l’Himalaya encore une fois de plus que cela n’aurait absolument rien changé. Parce que cette expression me raccroche à mon enfance encore, et encore, à mes parents toujours, à cette histoire à dormir debout que je raconterai peut-être un jour sur le ton qui convient, un ton acceptable. Mais « ce n’est rien, ça va aller » : il suffit de le dire pour que ce soit ainsi.