Fais donc un effort
Je crois, car je ne suis jamais vraiment sûr de rien, qu’il prononçait cette locution comme un mantra, une prière. Plutôt que de pénétrer dans cette culpabilité perpétuelle encore une fois, je préfère croire que pour mon père cette information qu’il désirait me transmettre à tout bout de champ, avec laquelle il me martelait plusieurs fois par jour, notamment le dimanche (ce qui tombait comme un cheveu dans la soupe, il faut le préciser), cette information était précieuse, d’autant que lui s’abstenait d’en produire dans les domaines qui me semblaient alors les plus importants. J’aurais admiré à l’époque qu’il fît un effort pour m’emmener avec lui à la pêche juste avant le lever du soleil. J’aurais apprécié qu’il me parle un peu plus franchement des filles, et aussi qu’il fasse, lui, un effort pour être lui-même autrement qu’il ne le fit jamais vraiment devant nous. J’aurais apprécié qu’il cesse de s’acharner à vouloir incarner le bien, modelant en négatif tout ce mal que je me donnais, que nous nous donnions tous afin de tenter de lui plaire, ou tout du moins qu’il nous foute un peu la paix. Il s’était donné beaucoup de mal pour parvenir à imiter le plus parfaitement possible tous les codes de la bonne personne, à l’extérieur de chez nous surtout. Il insistait sur l’impeccabilité de ses costumes et de ses pompes, de sa voiture, et de nos toilettes à tous, notamment celle de ma mère qui ne pouvait pas sortir comme ça, maquillée comme une pute, avec sa jupe trop courte. Fais donc un effort, lui disait-il aussi. L’effort était donc une sorte de culte autour duquel chaque goutte de sueur, chaque renoncement, chaque plaisir et chaque joie étaient passés au crible afin d’en diminuer l’intensité excessive, pour que toute scorie inutile reste sur le tamis puis soit jetée aux orties. On ne pouvait pas lui en vouloir uniquement pour cela. Mais disons que ça n’arrangeait certainement pas les choses. Évidemment, aussitôt que je le pus, je pris le contrepoint, je devins hérétique, je me posais des questions sur l’effort en général et sa nécessité dans ma vie. Jeune adulte, j’allais emprunter, comme quasiment tout le monde, le schéma familial pour la bonne raison que je n’en imaginais pas d’autre, lorsque, soudain, je me retrouvai seul dans cette ville un soir d’hiver à contempler la fenêtre du petit appartement sous les toits que nous partagions alors, ma première amoureuse sérieuse et moi-même. Étrange sensation que celle d’être en couple et d’éprouver cette solitude immense. Et pratiquement tout de suite je me suis mis à songer à mon père à nouveau. Lorsqu’il rentrait le week-end et qu’il garait son véhicule de fonction devant le mur de la maison. Il ne sortait jamais tout de suite, il prenait toujours un moment comme s’il avait besoin d’un sas. Classait-il des documents, finissait-il une de ses sempiternelles cigarettes en attendant le final d’un air d’opéra (il adorait l’opéra), ou bien un spot d’information avait-il attiré son attention ? Nul ne le sut jamais. D’en bas, je voyais donc cette fenêtre allumée et, de temps à autre, une ombre qui passait au-delà. Je me souviens que cela m’est arrivé plus d’une fois de me retrouver face à cette étrangeté, je veux dire qu’à ce moment-là je ne savais plus qui j’étais, où j’étais et pourquoi je contemplais cette fenêtre à cet instant précis. Il fallait que je fasse un effort pour me souvenir de cela aussi, de cette vie de couple, de ce quartier, de ces sept étages à grimper sans ascenseur, d’effectuer les quelques pas ensuite qui m’amèneraient devant la porte de cet appartement, d’introduire la clé dans la serrure et d’entrer, puis, au final, de constater que cette fille, assise là, à la table à manger en train d’étudier, était celle avec qui je vivais alors.