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27 mars 2026 — Le dibbouk

LE CARNET

Je suis un pauvre type.

C’est la première chose que j’écris dans ce carnet et c’est vrai.

En 2091 les carnets papier coûtent cher. J’en achète quand même parce que ce qui est numérisé devient indexé et ce qui est indexé appartient à quelqu’un d’autre.


Je l’ai vue pour la première fois au Régulateur.

Le Régulateur c’est un bar du quartier sud, tables en bois, lumière basse, les gens qui travaillent dans les bureaux de mémoire viennent y boire après le service. Elle était au comptoir avec deux collègues. Brune. La quarantaine dans les mains et dans le visage mais pas dans la façon dont elle était posée sur son tabouret.

Ses collègues parlaient. Elle écoutait en tenant son verre.

Puis à un moment — rien ne l’annonçait, personne n’avait rien dit de particulier — son corps a fait quelque chose. Un mouvement qui partait du bas du dos et remontait jusqu’aux épaules. Lent. Involontaire. Ses collègues ne l’ont pas vu.

Moi si.

J’ai commandé un verre et je me suis assis plus loin.


On s’est parlé trois semaines plus tard.

Elle s’était installée seule cette fois. J’ai posé mon verre à côté du sien et je lui ai demandé si elle travaillait dans la régulation mémorielle. Elle a dit oui sans me regarder. J’ai dit que ça devait être un travail intéressant. Elle a dit que ça l’était moins qu’on ne le croyait.

On a bu en silence un moment.

Puis elle a posé sa main à plat sur le comptoir — large, les articulations marquées — et elle a regardé ailleurs en me parlant. Elle m’a dit qu’elle ne comprenait pas vraiment les hommes.

Elle avait les yeux de quelqu’un qui comprend parfaitement.

Au troisième verre l’ondulation est revenue. Elle répondait à quelque chose que j’avais dit, quelque chose de banal, et son corps a fait ce mouvement — le bas du dos, les épaules, la nuque. Elle ne s’en est pas aperçue.

J’ai regardé mon verre.

Elle s’appelait Mara.


Elle est venue chez moi un jeudi soir.

Elle avait apporté une bouteille de bon vin — elle avait de l’argent, moi pas. Elle a posé la bouteille sur ma table de cuisine et regardé mon appartement sans rien dire. Lentement, comme quelqu’un qui prend la mesure d’un endroit où il va rester.

On a bu. Elle a parlé de son ex-mari.

Je regardais ses seins quand elle buvait. Elle portait une chemise grise déboutonnée jusqu’au troisième bouton et quand elle bougeait la chemise s’ouvrait.

Elle continuait à parler de son ex mais ça ne m’intéressait pas.

À un moment elle s’est tue.

— Tu ne dis jamais rien.

— Non.

Elle a souri. Pas le sourire de quelqu’un qui trouve ça charmant. L’autre, le plus rare.


Ce qui s’est passé ensuite.

Son manteau sur la chaise. Ses chaussures sous la chaise. La lumière de la cuisine qui éclairait le couloir en orange. Sa peau dans cette lumière — plus sombre que je ne l’avais imaginé. Quelques marques sur l’épaule droite que je n’ai pas demandé à expliquer. Sa façon de garder les yeux ouverts.

Et l’ondulation — là aussi, dans le noir, à un moment qui n’appartenait qu’à elle. Involontaire. Comme au bar.

Vers trois heures du matin elle a dit — tu dors ?

— Non.

— Moi non plus.

Elle a regardé le plafond.

— C’est drôle, elle a dit.

Elle n’a pas dit ce qui était drôle.


Le vendredi matin elle a bu un café rapide debout dans la cuisine.

Elle avait remis la chemise grise et rien d’autre. Ses pieds nus sur le carrelage. Les cheveux défaits. Elle tenait la tasse à deux mains, les épaules remontées légèrement.

Elle était mieux comme ça.

À la porte elle a dit — on se rappelle.

— Oui.

La porte s’est fermée.

Mes mains ont cherché quelque chose à tenir. Elles ont trouvé le bord de la porte encore tiède. Je les ai laissées là.

Puis je me suis rassis à la table de cuisine. Ma bouche avait encore le goût de ses cheveux. Par la fenêtre il y avait le même ciel qu’avant qu’elle arrive.

Je n’ai pas bougé pendant une heure.

Puis j’ai fait la vaisselle.


Ce qui part avec elles je ne sais pas le nommer.

Pendant des semaines je fonctionne au ralenti. Je mange, je travaille, je dors. Mais quelque chose tourne à vide à l’intérieur.

Puis ça revient.

Puis je recommence.

Lena. Sora. Diane. Mara.

Toujours brune. Toujours cette ondulation que je suis le seul à voir parce que je suis le seul à chercher. Ou peut-être que je la fabrique. Je ne sais pas.

Ce carnet ne tranche pas. Ce carnet accumule.


Ce soir j’ai relu les pages précédentes.

À chaque fois — avec toutes — à un moment dans la soirée elles ont posé leur regard sur moi avec une expression que je n’arrive pas à classer. Quelque chose de calme. Comme quelqu’un qui reconnaît quelque chose.

Je reste assis avec ça.


Il est deux heures du matin.

Une bouteille médiocre, presque vide.

Elle m’a dit sois raisonnable en ouvrant ses cuisses.

Je ne sais plus laquelle. Peut-être toutes.


Je vais écrire une chose que je n’écrirai nulle part ailleurs.

Peut-être que ce qu’elles reconnaissent en moi c’est elles-mêmes.

Pas leur reflet. Quelque chose qui leur ressemble assez pour qu’elles le voient sans pouvoir le nommer.

Si c’est vrai alors l’ondulation — cette chose que Mara ne peut pas empêcher — elle est en moi aussi.

Je repose le stylo.

Je regarde le mur.

Je suis un pauvre type.