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28 septembre 2019 — Le dibbouk

Rencontre chamanique

C’est durant l’incendie de la forêt amazonienne que le hasard fit que nous nous rencontrâmes une fois encore.

Cette fois j’avais emporté mon appareil photographique et nous nous mîmes au travail derechef.

Le grand chaman je l’observe, penché sur son smartphone dans la pénombre de l’entrée, il vient de dérouler pour moi le grand rouleau long de 7 mètres de sa dernière œuvre traitant du drame.

La zone frontale juste au-dessus du nez, proéminente, vue de l’angle où je me trouve, les cheveux ébouriffés lui confèrent un air de hibou sage. Il raconte ainsi sur papier Lokta, ce papier issu d’une écorce d’arbre népalais, la geste de ses symboles et signes préférés, la femme papillon incandescente, le chaman brûlant de colère, la main cramoisie, le poumon rempli de cendres, la végétation en flamme, les animaux éperdus.

Enfin il se lève et part dans une pièce pour aller quérir un grand carton format raisin bourré de trésors que nous installons dans le salon à même le plancher juste devant la fenêtre.

Il feuillette tranquillement, extirpant une à une les œuvres colorées qui représentent les figures emblématiques de son œuvre monumentale. Il calcule le nombre d’années passées à voix haute, évoque la régularité disciplinaire de son ouvrage, chaque matin depuis 30 ans, il s’est assis et s’est resserré progressivement sur quelques symboles seulement qu’il a déclinés à l’infini.

Je photographie debout penché sur chaque œuvre qu’il fait défiler. Il ne lui faut guère de temps pour se repérer au bruit du déclencheur et nous adoptons de mieux en mieux un rythme de shoot. Chaque image entrevue l’espace d’un instant dans mon viseur me procure un shoot effectivement, un shoot d’adrénaline, et chose exceptionnelle, je peux ainsi assister à toute l’évolution du travail de cet homme qui s’est dévoué totalement à son art.

Il m’indique les premières recherches sur la femme papillon, gracile mais déjà tellement tellurique, les premiers chamans qui n’avaient pas encore sur eux le costume qu’ils emprunteront plus tard aux samouraïs.

Je suis émerveillé car j’assiste en direct et à rebours à la genèse de son œuvre.

Nous ferons ce jour-là plus de 300 photographies et c’est éreintés que nous finirons par nous asseoir dans la cuisine devant un bol de thé et quelques gâteaux pour échanger quelques mots aimables.

Sur la route du retour, empruntant les plus petites routes pour rejoindre mon atelier tranquillement, je mesurais le cadeau que le grand chaman m’avait offert ce jour-là.

Sur la banquette passager je jetais de temps à autre un coup d’œil à l’appareil photo posé et je réfléchissais au contenu précieux de la carte mémoire logée à l’intérieur.

« Et encore tu n’as rien vu » m’avait-il précisé lorsque je le quittais sur le seuil de sa demeure.

Je me posais bien sûr la question du but, pourquoi proposer ainsi mes services pour photographier son œuvre ? pourquoi tout ce temps passé à venir le rencontrer ?

Dans mon esprit il était le chaman qui avait plutôt bien tourné, qui avait su nourrir son esprit de la bonne manière et ce dernier avait produit du fruit grâce entre autres à une humilité formidable et à la redoutable ténacité de son détenteur.

Quant à moi j’étais le chaman vagabond, butineur, éparpillé et je sentais confusément que le destin, la chance, l’avait placé sur mon chemin afin de m’apprendre encore quelques fameuses leçons.

Le tout était de savoir si j’allais en tenir compte ou bien si, comme d’habitude, j’allais me débarrasser tranquillement de tout cela, gratuitement pour ainsi dire, à seule fin de satisfaire à ma curiosité et aussi apaiser une nouvelle fois mon appétit féroce de liberté.