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9 avril 2026 — Le dibbouk

Robert et Andrée

Robert se réveille à 3h du matin et allume une Gitane blanche sans filtre. Il aspire une bouffée et repose la cigarette dans un cendrier Cinzano sur la table de nuit. L’appartement est silencieux. Andrée son épouse dort dans une chambre à l’autre bout du couloir. Lorsqu’il allume le plafonnier de la cuisine, Andrée se lève pour venir préparer le café dans une cafetière en inox italienne.

Andrée pose les bols sur la table en formica appuyée contre un mur et sert le café. Elle allume le transistor. La voix grave et enjouée du speaker dit des choses horribles sur les « événements » en Algérie. Robert et Andrée font semblant d’écouter. Ils ont des nouvelles de leur fils C. qui est là-bas, militaire de métier.

Il est 4h quand Robert sort de l’appartement et prend l’ascenseur. Il jette un coup d’œil à la loge des concierges. À travers les rideaux de dentelle il aperçoit une lumière allumée. Il pousse la première porte. Elle est lourde et elle fait un clic mécanique quand elle se referme derrière lui. Il traverse un couloir entouré de grands miroirs qu’il ne regarde pas, puis ouvre la dernière porte, la plus massive, celle qui donne sur la rue pavée, l’odeur si particulière de la ville lui pénètre dans les narines, il allume une nouvelle cigarette et cherche son camion du regard — garé plus haut. La rue Jobbé-Duval est une rue légèrement en pente qui descend de la rue des Morillons vers Convention. Robert monte dans le véhicule, un vieux T.UB [1] Citroën, met le contact, enclenche la première et se rend vers son entrepôt où se trouvent les frigos. Il doit charger pas mal de marchandise car aujourd’hui il se rend boulevard Brune, c’est un dimanche, fin de janvier 1960. En s’arrêtant à un feu rouge Robert se regarde dans le rétroviseur intérieur du véhicule, il vient d’avoir 50 ans et d’être grand-père.

[1T.U.B : camionnette utilitaire Citroën produite de 1939 à 1962.

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