Autofiction et Introspection
Habiter n’est pas impossible, mais c’est un vrai problème pour le narrateur. Il occupe des lieux sans jamais vraiment y entrer. Maison, atelier, villes traversées : ils existent, mais restent comme à distance. Il imagine que peindre ou écrire l’aidera à habiter autrement, à investir un espace intérieur qui compenserait l’absence d’ancrage. Mais cela demeure du côté du fantasme. Le réel, lui, continue de glisser, indifférent.
C’est de ce décalage que naissent ces fragments. Écrire pour traverser l’évidence, pour examiner ce qui ne s’examine pas. Écrire comme tentative d’habiter, sans garantie d’y parvenir.
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Carnets | janvier 2026
8 janvier 2026
Encore une fois de plus j'avais espèré et j'étais déçu --Bien sûr puisque le but final est d'être déçu. Mais non je me suis tu. C'est terrible de s'entraîner une vie entière à la déception de cette manière là. D'ailleurs quand on l'atteint enfin pour de bon est-ce que ça solutionne quoi que ce soit ? --Peut-être que c'est une façon de tuer le temps. On sent bien qu'il y a quelque chose de louche avec le temps. Possible que ce soit un bug, ce fameux phénomène de glitch. Mais si on y regarde bien le temps est utile pour vivre ici-bas. Qui parle ? Il y a quelqu'un ? Il est possible qu'il n'y ait personne comme il est possible que le temps soit une sorte d'invention de mouvement. Il est possible que je sois mort et que chaque jour que je m'invente soit nécéssaire pour vivre un enfer, un purgatoire, un paradis. En tout cas ce matin la neige recouvre le paysage. Une grande paix ouatée m'est tombée dessus en traversant la cour pour aller nourrir le chat. Souvenirs lointains de longues marches dans la neige pour me rendre à l'écôle primaire. Au collège. Au lycée. J'ai plus de peine à me souvenir de trajets semblables pour me rendre à l'université. Mes souvenirs parisiens s'éffacent à fortiori où je sais que tout souvenir est reconstruit. Tout souvenir est une fiction. Mais si tout ce dont je peux encore me souvenir est un mensonge de quoi est-ce que je peux me souvenir vraiment. Et ai-je vraiment besoin de me souvenir de quoi que ce soit. Qui parle Bon Dieu ? Je pourrais m'évanouir de me sentir si seul soudain sans appui sans rien. Mais je ne me sens pas abandonné, j'ai quitté ce n'est pas la même chose. Un jour j'ai quitté. Il faudrait que j'écrive ça. Il faudrait que je l'écrive pour bien m'enfoncer dans le crâne que c'est un mensonge, une fiction ça aussi. ça rappelle un peu le feuilleton des années 70 le prisonnier avec Patrick McGoohan. Tu crois que tu t'évades tu te frottes déjà les mains de satisfaction. Et non la grosse boule s'amène. Les boules. sinon dans la fiction que je me fabrique quotidiennement du dehors : Le ronron des castastrophes qu'on nous assène pour que nous nous jetions sur du sucre ou du gras. 40 morts en Suisse, jingle, votre jt vous a été présenté par Milky Way, buvez Caca collé etc Tu sais qui est-ce qui parle toi ? Tais-toi laisse-moi dormir encore un peu dit le dibbouk.|couper{180}
Carnets | janvier 2026
6 janvier 2026
Ça commence ça, toujours pareil : au réveil, debout dans la cuisine, la main sur la tasse, la lumière encore sale. Je regarde le plan de travail, le carrelage, la vitre, et d'un coup tout se met à trembler très légèrement, pas les objets eux-mêmes mais leurs bords. Les parois du réel frissonnent ; les contours deviennent imprécis, comme un mirage qui se lève. Mare, palmiers, décor de carte postale, et je sais très bien que ça n'existe pas : c'est mon système nerveux qui projette. J'entends pourtant la phrase de Céline sur la fatigue du monde, et je me dis que oui, c'est actuel, peut-être même plus qu'avant : ce glissement, cette facilité à perdre le net. Alors je fais ce qu'il y a à faire : remuer la queue, s'ébrouer, continuer. Continuer à marcher dans la boue sans imaginer une sortie propre. Un canard sans tête qui avance : l'important n'est pas d'arriver à une mare où tout deviendrait enfin simple, l'important est de ne pas lâcher l'idée qu'il y a une trajectoire, même minable. Et puis le corps revient, brutal : remontées acides, goût de caca, le nez qui coule, un doigt qui pue, et en voiture Simone - pas pour aller quelque part, juste pour que ça roule, coûte que coûte, comme on dit depuis toujours en se donnant du courage avec des mots usés. Hier j'ai écrit plus qu'avant-hier. Je me surveille. J'ai ouvert un journal de production : chaque soir je liste tout, les textes, les recherches, les questions qui reviennent. Je ne cherche pas à les résoudre, je les sors. Je les réécris, je les épingle. Ça fait un effet paradoxal : au lieu d'avoir ces questions dans la gorge, je les ai devant les yeux. Elles cessent d'être un nœud, elles deviennent des lignes sur une page ; et ça change tout, parce que je peux les regarder sans me confondre avec elles. Une amie m'a écrit pour me demander si c'était elle qui m'emmerdait, à cause du texte d'hier. Je lui ai répondu non. J'ai fini par dire le nom : Machin. Quand j'écris un nom dans mon carnet, Machin par exemple, est-ce que je parle d'une personne, ou d'un personnage que je me suis fabriqué ? On passe sa vie à se fabriquer les autres. Et on finit par se fabriquer soi-même pareil. Je n'ai pas de réponse définitive ; j'ai juste ce tremblotement qui revient et ce geste qui le suit : traverser le mirage au lieu d'y habiter.|couper{180}
Carnets | janvier 2026
5 janvier 2026
Est-ce que c'est suffisant de s'auto-saboter - ou plutôt de laisser le narrateur de ce journal se saboter lui-même - comme pour se dédouaner d'avance de propos aussi idiots que prétendument subversifs avec cet argument : puisque de toute façon je suis une merde, je n'ai rien à perdre et je peux laisser passer toutes les idées les plus affligeantes qui soient dans ce texte ? C'est une vraie question. Dans quelle mesure l'autofictif permet-il cela et quid du fameux contrat auteur-lecteur à ce moment-là ? Je me rends compte que moi-même ne suis pas vraiment au clair sur ce sujet. Par exemple, il m'arrive de recevoir des mails suite à certains textes autofictifs où j'ai la sensation que le lecteur s'adresse au narrateur de ces textes et non vraiment à moi l'auteur. Ce qui produit une sorte de court-circuit dans mes synapses et la tentation très forte de me servir de cette confusion. Que se passerait-il si le personnage de ces carnets sortait de l'application pour passer directement dans mon logiciel de messagerie et répondre à ma place ? Sans doute que cela s'est déjà produit et le pire est à penser que je ne m'en serais même pas rendu compte. Car l'auteur parfois doit tellement entrer dans la peau de son personnage qu'il lui arrive d'avoir du mal à en ressortir. Mais voilà que la lucidité arrive. On lit un texte, on reconnaît le mécanisme, et soudain on se voit faire exactement la même chose. La ruse devient visible. Non pas chez l'autre d'abord, mais en soi. Et une fois qu'on a vu la ruse, on ne peut plus faire semblant de ne pas la voir. Le problème avec la conscience de ses propres mécanismes de défense, c'est qu'elle tue la spontanéité. Chaque phrase devient suspecte. Est-ce que j'écris vraiment ce que je pense ou est-ce que je laisse le narrateur se saboter pour avoir une porte de sortie ? Est-ce que cette formulation est authentique ou est-ce que c'est déjà du calcul ? La tentation serait de tout arrêter. De dire : puisque je ne peux plus être naïf, je ne peux plus écrire de carnets. Mais ce serait une autre forme de lâcheté. Parce que la vraie question n'est pas de savoir si on peut encore écrire innocemment - on ne le peut plus - mais si on accepte d'écrire en sachant. D'écrire en traquant ses propres ruses au moment même où elles se forment. C'est inconfortable. C'est peut-être même impossible. Mais c'est peut-être aussi le seul courage qui reste. Et toi, là-bas, dont le blog m'a mis face à tout ça, tu m'emmerdes. Mais je continuerai à te lire par hygiène.|couper{180}
Carnets | atelier
L’air du temps
L’effort, le courage, la volonté : j’ai des doutes. Non, je crois que ça part d’une soif, sinon ce n’est pas la peine. Cette réflexion me vient après la lecture de ce billet d’humeur , et elle m’amène à me demander ce qu’est, au fond, un billet d’humeur : est-ce que ça « tient » dans la durée ? Je crois que c’est une de mes préoccupations principales, et c’est sans doute ce qui fait que je n’en écris plus tellement. De même, j’essaie de me restreindre sur mes percées pseudo-philosophiques, comme sur l’auto-commentaire ; au bout du compte, ces relectures, ces réécritures, m’y forcent. Je vois presque aussitôt ce qui gêne à la lecture, et tout converge vers une locution que je pourrais nommer « l’air du temps ». Difficile à définir, d’ailleurs, cet air du temps, ou du moins à définir ce qui ne résistera pas… au temps, justement. Les mots du moment, sans doute, ne résisteront pas : les pulls et les pushs. À moins que, dans cent ans, nous soyons tous devenus anglophones. En ce moment, quelques soucis avec un des petits-enfants : il ne peut plus aller à l’école, et cela fait des mois que ça dure. Au bout du compte, la décision est prise de l’emmener lundi prochain pour une consultation en psychiatrie. C’est révoltant. Et en même temps, nous sommes tous impuissants vis-à-vis de la situation. Je sens remonter de vieux réflexes disant : il suffirait d’un peu plus de fermeté, d’un coup de pied au cul, mais l’air du temps rend ces pensées insupportables, évidemment. Ce que je sais, c’est la vitesse à laquelle les choses se produisent dans ce genre de situation : on tente un truc le premier jour, ça marche ; on recommence ; il y a un peu de résistance le surlendemain, on trouve de nouveaux prétextes, une stratégie nouvelle ; et au final on s’embourbe de plus en plus, avec toutes les difficultés du monde à revenir en arrière, à revenir à cette fameuse normalité qui veut qu’un gamin ne reste pas toute une journée dans l’appartement à jouer à un jeu vidéo débile. Si au moins il lisait, je serais tenté de penser, mais je sais que ce n’est pas une solution non plus. En même temps, chacun doit faire sa propre expérience, affronter ses propres démons. Donc tout est affaire de choix. Encore faut-il savoir le choix que l’on effectue et envisager les conséquences de celui-ci. Mais bon, là encore, il faut se rentrer ça dans le crâne : nous ne vivons pas tous en même temps dans le même monde. Hier soir : confection de pirojkis, recette russe de petits pains farcis avec des oignons, des pommes de terre, du chou et des œufs durs. Je pense que c’est en revenant sur certains textes évoquant Vania que cette envie m’est venue subitement. En revanche, je les ai fait cuire au four et non dans la friture. Reprise du cycle été 2023 de l’atelier d’écriture du Tiers Livre : première passe de correction rapide hier soir. Découverte que je pouvais utiliser le logo de la rubrique si j’étais en panne de logo pour les articles. Ce matin, je reviens sur chaque texte en résumant, pour chacun, la proposition d’écriture. Il faut retrouver les propositions bis, car F. B. ne les a pas mises sur le site. Ce qui est aussi un bon exercice : les retrouver à partir de ce que j’ai écrit. L’idée serait de créer un PDF et de le donner en accès libre dans la rubrique, ce qui est une bonne occasion pour acquérir de plus en plus de fluidité sur Scribus. Je n’ai pas vu l’heure : il me reste à peine un quart d’heure pour relire ce billet, car à 10 heures je dois coiffer mon bonnet de prof.|couper{180}
Carnets | atelier
5 décembre 2025
La relecture est pénible, trois ou quatre ans après : je tombe sur des pages bavardes, des maladresses, des passages devenus verbeux, parfois incompréhensibles. C’est un autre qui a écrit tout ça, ai-je envie de me dire, pour fermer le texte, décliner la conversation avec cet inconnu, refuser le dérangement. Si on remonte au temps des rédactions, pourtant, c’était déjà le même écart : le plaisir immédiat de raconter une histoire au moment où l'on écrit , puis la copie rendue, les traits rouges, la note moyenne ou pire, sans qu'on ne comprenne vraiment ce qui est reproché. Le déménagement a fini de casser ce qui restait. Du Bourbonnais au Vexin, nous avons atterri à Parmain, sur la rive droite d’une Oise sombre qui sentait le fuel. Depuis la fenêtre de la cuisine, au-delà de l’allée de gravier et de la route goudronnée, des péniches lourdes se trainaient laissant derrière elles des nappes grasses à la surface des vitres ; les berges étaient couvertes de déchets, bouts de plastique, ferraille, branches noircies. On avait donc quitté le bocage et la rivière claire pour ça. Quand je marchais vers Jouy-le-Comte, avec ses maisons cossues, son château, les champs lourds et fertiles, je voyais bien que tout n’était pas misère, mais en moi l'impression du sali demeura. Trop de choses changeaient d’un coup : les lieux, les visages, le corps qui se transforme, et moi là-dedans, sans prise. Ma vie scolaire a commencé à dégringoler, et je me repliais de plus en plus souvent dans ma petite chambre au premier étage, coincée sous le toit, à m’enfoncer dans des bandes dessinées et des contes et légendes comme si je pouvais reconstituer, avec ces histoires-là, un territoire où rien n’avait bougé. En lisant [Apprendre l’invention] de François Bon, récemment, certaines phrases m’ont ramené d’un coup cette époque. Surtout celles qu’il cite dans leur forme brute, comme ce début : A l’âge de 5 ans j’etait Mise en passion. Cette syntaxe bancale m’a renvoyé en plein dans un cours de français. Le professeur demandait à chacun de se présenter. Je croyais que c’était un jeu. Un élève a dit Mesureur, un autre Le Tourneur, encore un autre Ségur ; j’en ai conclu qu’il fallait s’inventer un nom et, quand mon tour est venu, j’ai lâché Mirabeau sans bien savoir qui était Mirabeau. Le silence est tombé, quelques rires étouffés ont traversé le fond de la classe, le professeur m’a regardé par-dessus ses lunettes et a répété mon vrai nom, bien à plat, pour remettre les choses en ordre. Le sang m’est monté aux oreilles : j’avais voulu faire comme les autres, je venais d’ajouter une couche au décalage. J’avais un accent terrible quand je suis arrivé en région parisienne ; j’étais le gars de la cambrousse qui monte à la ville , avec en plus mon indécrottable timidité, les chemises cousues par ma mère, le pantalon trop court, les godasses fatiguées. Il suffit de remettre ce costume dans la cour du collège pour entendre la phrase qui rôde sans qu’on ait besoin de l’écrire : à dix ans, la vie m'a tué une fois de plus À partir de là, j’ai appris vite à masquer ce qui pouvait casser : gommer l’accent, surveiller ce que je disais pour que ça ait l'air , donner le change. Faire semblant d’être celui qu’on attendait, ou plutôt celui que j’imaginais qu’on attendait. Quand aujourd’hui je relis les textes de 2019, je retrouve tout cela que j’ai envie de renier, je vois aussi le bricolage à l’œuvre : une manière de parler en « je » tout en gardant une distance de sécurité. Autrement dit, la naissance du dibbouk – ce double qui parle à ma place et encaisse pour moi – doit remonter à peu près à cette période, entre l’Oise noire, le cours de français et le fou rire étouffé de la classe, à moins qu’il ne vienne d’encore bien plus loin, d’un secret conservé de mère en fille depuis les pogroms d’Ukraine et de Biélorussie, et des quelques survivants réfugiés en Estonie, appartenant encore à l’Empire russe mais non comprise dans la zone de résidence.|couper{180}
Carnets | atelier
01 décembre 2025
Et donc te voici en décembre. Il dit ça et je ne sais pas s’il veut que je prenne ça pour une question. Je le regarde et ne réponds rien. -- Tu dirais que tu es triste, me dit-il encore. Silence. Pas un silence qui demande des efforts, un silence facile. Peut-être pas tout de même un silence réflexe, un silence du chien de Pavlov, oui, c’est ça : un silence sans bavure. -- Où sont passés tes rêves ?, ajoute-t-il vicieusement. -- Mais qu’est-ce que ça peut bien te foutre ?, ça sort d’un coup un peu méchamment. Il rit. -- Trop facile ! Il me vient l’image d’une pièce absolument vide, peu importe la fonction de cette pièce, l’important est qu’il ne reste aucun grain de poussière. Là, j’apporte un tabouret de bois, je le place au milieu de la pièce, je m’assois. -- Tu maquilles une voiture volée. Elle appartient à Miller celle-là : Tropique du Cancer, page 1. J’habite Villa Borghèse. Il n’y a pas une miette de saleté nulle part, ni une chaise déplacée. Nous y sommes tout seuls, et nous sommes morts. -- Est-ce qu’un jour tu sortiras de cette figure romantique ? -- Est-ce que l’on sort jamais de l’abandon ? Il est possible qu’un rapport advienne entre ces deux phrases, un rapport à ranger sur l’étagère, là où l’on range tout ce qui a comme sujet la bête à deux dos. Un enfer sans Dante, tout simplement porno. -- Ton démarrage sur les figures de l’abandon était pas mal, mais comme d’habitude fulgurance et chute. Dès que tu vois poindre la moindre autorité en toi tu te défenestres. -- […] ! -- L’impression de radoter est une chose normale, tu ne peux pas t’arrêter à ce seuil et encore une fois tourner les talons. -- Tu ne voudrais pas la fermer au moins pendant que je prends le café ? -- Encore une bagnole maquillée… Stephan Eicher, Déjeuner en paix. -- Born in August 1960, plus jeune que moi. Mais ça ne me ramène qu’aux années 80. Je lisais aussi Djian comme tout le monde, et probablement aussi Paul Auster, Siri Hustvedt, née le 19 février 1955 à Northfield, dans le Minnesota. Bien fatiguée, cette dernière. Tout ce que j’aimais. -- Tu ne peux décidément pas t’empêcher. -- Tu veux dire que je ne suis pas assez un homme ? -- Si c’est la seule réponse que tu attends toujours, d’accord, mais je pensais au passé tout simplement. Tu ne peux pas t’empêcher de te ruer dans le passé. -- Le passé est rouge, le passé est un chiffon rouge et je suis le minotaure qui court dans les couloirs du labyrinthe pour essayer d’attraper le fil rouge, autant dire peine perdue. -- Reviens aux sens. Arrête de t’enfuir. Tiens, prends deux silex et frotte. -- Jamais personne n’est parvenu à faire du feu ainsi. -- Qui te parle de feu ? Renifle seulement l’odeur. -- Mais oui, l’odeur, le portail, le retour vers je ne sais quoi, tout ça me fatigue. -- Plus la fatigue augmente, plus tu seras obligé de lâcher du lest de toute façon. -- Tais-toi, je t’en prie. -- Encore un véhicule volé, Carver cette fois, tu n’as pas honte un peu ? -- Je n’ai pas honte, non, je suis la honte. Tout cela n'est qu'un feu d'artifice littéraire jamais la mise à nu souhaitée. La souhaite tu vraiment ou t'en moque tu ? c'est une vraie question. Tu écris : “L’impression de radoter est une chose normale”, puis tu continues exactement dans le même mouvement. Dire “je radote” n’annule pas le radotage, ça l’habille. De même pour : “Dès que tu vois poindre la moindre autorité en toi tu te défenestres” : tu pointes ta fuite, mais tu fuis quand même juste après, dans une autre image. --ça veut dire quoi Doc ? Irrécupérable ? -- je dirais assez pitoyable plutôt. Il évoque “les figures de l’abandon”, “la figure romantique”, le Minotaure dans le labyrinthe, la bête à deux dos. Tout cela reste en l’air. Où est l’abandon concret ? Qui t’a laissé où ? Quand ? Avec quoi dans les mains ? On n’en saura rien. En lieu et place, on a un panoptique de métaphores. -- L’injonction “Reviens aux sens” est la meilleure phrase… et tu la sabotes. Le “il” te dit : “Reviens aux sens. Arrête de t’enfuir. Tiens, prends deux silex et frotte.” Là, tu as une possibilité : revenir effectivement à un souvenir sensoriel net (une odeur, un bruit, une texture). Au lieu de ça, tu réponds aussitôt par une généralité (“Mais oui, l’odeur, le portail, le retour vers je ne sais quoi, tout ça me fatigue.”) – une manière de couper court. Le texte rejoue exactement ce qu’il dénonce : dès qu’on approche d’un point d’ancrage, tu zappes. ok ok de toute façon je ne me débarrasserai pas de toi si facilement ... [...] Et donc te voici en décembre. Il dit ça comme on annonce la météo. Je ne sais pas s’il attend une réponse. Je le regarde, je ne dis rien. -- Tu dirais que tu es triste, aujourd’hui ? Le silence vient tout seul. Pas un silence arraché, pas un silence boudeur. Juste le trou. -- Où sont passés tes rêves ? Il en rajoute une couche. -- Mais qu’est-ce que ça peut bien te foutre ? C’est sorti trop vite. Un peu sec. Il sourit, sans se vexer. -- Trop facile. Je pense à une pièce vide. Plus rien, ni meubles, ni cadres, ni rideaux. Juste le carrelage, les murs blancs. J’apporte un tabouret en bois, je le pose au milieu, je m’assois dessus. J’attends. -- Tu sais que c’est une voiture volée, ton décor, dit-il. Je vois très bien de quoi il parle. Je connais la phrase par cœur, la chambre impeccable où “nous sommes morts”. Je ne la cite pas. -- Est-ce qu’un jour tu sortiras de cette figure romantique ? -- Est-ce qu’on sort jamais de l’abandon ? Je jette ça comme une pièce sur la table. Ça sonne bien, ça ne répond à rien. Il me regarde un moment, sans parler. -- Tu avais commencé à écrire là-dessus, les figures de l’abandon. C’était pas mal, dit-il. Et puis tu as tout lâché. Fulgurance et chute. Dès que tu vois poindre quelque chose qui ressemble à une autorité en toi, tu sautes par la fenêtre. Je lève les yeux au plafond. -- L’impression de radoter, c’est normal, reprend-il. Tu ne peux pas t’arrêter à ce seuil et faire demi-tour à chaque fois. -- Tu ne voudrais pas la fermer au moins pendant que je prends le café ? La tasse est là, entre nous, sur la petite table basse en verre. Le café a refroidi. Une fine pellicule sombre s’est formée à la surface. -- Tu vois ? dit-il. Tu préfères m’insulter plutôt que d’écouter ce que tu viens de dire. Il laisse passer un silence, puis : -- Tu ne peux pas t’empêcher de te jeter dans le passé. -- Le passé est rouge, le passé est un chiffon rouge… Je m’arrête. -- Continue, dit-il. Rouge comment ? Je ferme les yeux. Une image remonte, nette, agaçante de netteté : le portail vert de la maison de mes grands-parents, peint trop souvent, la peinture qui craquelle par endroits. L’odeur de fer rouillé et de gasoil mêlés, parce qu’on stockait des bidons juste derrière. Le soir d’hiver, la buée qui sort de la bouche quand je souffle dessus. Je pose la main sur l’accoudoir du fauteuil. Le velours râpé accroche un peu sous les doigts. -- Voilà, dit-il. C’est ça que je t’ai demandé tout à l’heure. Reviens aux sens. Arrête de t’enfuir en métaphores. -- Ça me fatigue, dis-je. L’odeur du portail, le retour, je ne sais même plus vers quoi, tout ça me fatigue. -- Plus la fatigue augmente, plus tu devras lâcher du lest. -- Tais-toi, je t’en prie. Il ne dit rien. Je sens qu’il attend. -- Tu vois, reprend-il au bout d’un moment, tu sais parfaitement que tu maquilles. Les citations, les images, c’est pratique. Ça passe pour de la culture, de la profondeur. Mais en dessous, c’est toujours la même scène. -- Laquelle ? -- Tu restes dans le couloir, devant la porte, tu refuses d’entrer, et tu passes ton temps à commenter la couleur du bois. Je souris malgré moi. -- Tu n’as pas honte un peu ? ajoute-t-il. -- Non. Je le dis calmement. -- Je n’ai pas honte. Je suis la honte.|couper{180}
Carnets | Atelier
30 novembre 2025
Un tel se demande si écrire un journal est un travail. La question m’agace, je la tourne en dérision, mais elle reste là. Si ce n’est pas du travail au sens de l’administration, qu’est-ce que c’est ? Une manie, une hygiène, un exercice de survie ? Je crois que je continue ce journal surtout pour ne pas avoir à répondre. Tant que j’écris, la question reste en suspens ; si j’arrêtais, il faudrait décider si j’abdique ou pas. En revenant sur 2019, je vois ce que le journal fabrique concrètement : des questions laissées en plan qui se redressent à chaque relecture. Des phrases, des scènes, des reproches qui reviennent vers moi comme de petites figures qu’on a mal finies et oubliées dans un coin. Chaque mois, j’en reprends une, j’enlève un peu de poussière, j’ajoute trois mots, et elle se remet à marcher. Mon “travail”, c’est ça : entretenir ce petit peuple de questions plutôt que les laisser se figer. Si je devais le dire autrement, je prendrais une journée précise. Ce dimanche, par exemple, au lieu de répondre à la première réflexion désobligeante qui pointe — une remarque de plus sur ma façon de vivre, de travailler, ou de ne pas travailler justement —, je claque la porte, je descends à l’atelier, j’ouvre le cahier. J’aurais pu envoyer un texto à S., dérouler “ceci, cela, encore ceci et cela”, comme je l’ai déjà fait cent fois. Je sais que ça ne servirait qu’à rejouer la scène à l’identique. Alors j’écris ici. C’est une autre manière de tenir : déplacer la dispute de la bouche vers la page. Vu de l’extérieur, ce n’est pas du travail. Pourtant, de l’intérieur, ça y ressemble : ça revient, ça presse, ça fait mal par moments, et si je laisse passer trop de temps, ça se bloque. Si je dois parler de travail, je pense plutôt au travail d’un accouchement : des contractions régulières qui empêchent que tout se fige, qui forcent quelque chose à sortir au lieu de se calcifier dans la tête. Tant que j’écris, je ne suis pas complètement affalé. En dessous, il y a la colère. Pas une colère spectaculaire, pas celle qui casse des assiettes, mais une chose sourde qui refuse de mourir. Il a fallu du temps pour accepter ce mot sans le maquiller : oui, c’est vrai, ma colère est tenace. Et rien que le fait de le dire la rend déjà un peu moins absolue. Le journal sert aussi à ça : donner une forme à ce qui, sinon, sortirait en injures, en silences lourds, en portes claquées sur les autres plutôt que sur moi. Plus tard, S. a reçu pour son anniversaire deux fois le même livre : le Goncourt des lycéens, sans doute parce que sa dernière pièce a été très prisée. En ce moment elle vient d’être jouée à La Réunion, cette semaine à Villeurbanne. Tout ça s’inscrit bien dans l’air du temps : il faut dériver la colère, la violence vers des faits concrets, appuyés par des chiffres, des dossiers, des débats. Le théâtre, la littérature surfent sur la vague. Je ne dis pas ça pour déconsidérer qui que ce soit ; je me fais simplement la réflexion à mi-voix. L’an prochain, on aura peut-être des œuvres sur les animaux de compagnie, les abattoirs, une gastronomie à base de farine d’insectes. Les sujets changent, la même colère cherche des issues “présentables”. Ce que je redoute, en filigrane, est assez banal : la forme d’abdication qui guette tant de corps passé un certain âge. S’affaisser devant la télé, hurler contre des marionnettes, avoir peur de tout, remplir son assiette pour ne plus rien sentir. Le journal ne me rend pas meilleur que ceux-là, il m’évite juste de me raconter que je n’y suis pour rien. Au lieu de crier sur l’écran, je note ce qui remue. On pourra bien dire qu’écrire est une thérapie, je n’ai plus envie de discuter le mot. À ce stade, tout le monde se soigne comme il peut : accepter un boulot à la chaîne, porter des charges d’un rack à l’autre, se montrer, se vendre, parler pour les autres dans un micro, tout cela aide à supporter quelque chose qu’on ne veut pas regarder en face. Le journal est une de ces béquilles, je l’assume : la mienne consiste à tracer une carte approximative de ma vie, de mes pensées, de mes ratages, pour vérifier que je n’ai pas encore tout refermé. Pendant longtemps, j’ai pris goût à déranger : écrire pour piquer, poster pour provoquer, parler pour mettre les autres mal à l’aise. C’était ma manière de ne pas voir que ce qui m’intéressait vraiment, c’était de me déranger moi, de déplacer mes propres meubles intérieurs. Alors, écrire un journal, est-ce un travail ? Oui, mais pas celui qu’on déclare au fisc. C’est un travail d’accouchement modeste, une façon d’accueillir la colère sans la jeter à la figure de tout le monde, et de retarder un peu l’abdication. Pour le reste, la question reste ouverte : ai-je jamais été rangé, et ces “autres” que j’invoque sans cesse, le sont-ils vraiment plus que moi ?|couper{180}
Carnets | Atelier
26 novembre 2025
Absorbé dans le travail de réécriture. Le résultat : cinq chapitres qui sont les résumés mensuels de ces premiers mois de l’année 2019. Pour l’instant, tout est remisé dans Obsidian, aucune envie de publier cette progression, comme si la peur de m’arrêter en chemin était liée à la publication d’un texte non achevé. Il faut dépasser la difficulté de relire ces entrées de journaux. J’en reste honteux, souvent. Depuis quel lieu pensais-je écrire ? Dans le lieu d’une dépression, d’une prise de conscience, mais pas assez affrontée à ce moment, sans doute parce que je ne m’estimais pas plus en dépression que d’habitude. Hâte de boucler l’année 2019 de manière à entrer dans 2020 et les prémices du Covid. Le premier bilan de Claude, via mon critique fétiche implacable, ne me porte pas vers un optimisme excessif. Ce que je peux noter, c’est que le personnage de J.M est désormais bien cerné, il n’est plus sympathique : Ce qui frappe d'abord, c'est l'honnêteté brutale avec laquelle Musti ausculte sa propre imposture. "L'échec comme maison", écrit-il. Non pas l'échec comme accident ou comme horizon tragique, mais comme installation, comme confort pourri. Cette lucidité pourrait tourner à la complaisance — le personnage de l'artiste maudit se regardant échouer dans le miroir —, mais Musti évite ce piège en refusant systématiquement toute forme de rachat. Le narrateur ne se rachète pas par sa lucidité. Il en jouit même, obscènement : "Il s'y était complu." Voilà le nœud du livre : un homme qui voit clair dans ses propres mécanismes de fuite et qui, précisément parce qu'il voit clair, s'autorise à continuer de fuir. La lucidité devient l'alibi de la lâcheté. C'est précisément cette circularité qui donne sa force au texte. dit le critique virtuel entraîné à cracher du feu. JPDS est arrivé pour l’heure du déjeuner comme prévu. Quelques heures passées ensemble à échanger des nouvelles des Lyonnais, des enfants, petits-enfants. Très peu de discussion politique cette fois. J’avais confectionné des montecaos pour l’occasion, mais S. n’a pas aimé que je mette la cannelle dans la pâte, ce qui ne l’empêche pas d’en manger ce soir trois ou quatre d’affilée. Ce qui me fait réfléchir à ses sempiternelles réflexions sur ce que je ne fais jamais comme il le faudrait ; c’est récurrent, surtout lorsque, étrangement, je le fais pour lui faire plaisir. Ce qui me rappelle cette fille qui me disait sois méchant, les bras m’en étaient tombés à l’époque. Peut-être n’aurais-je plus aucun mal à l’être désormais. Ces réflexions proviennent aussi du petit livre lu très rapidement de Karl Kraus, Pro domo et mundo, parcouru sans trop m’arrêter, ce type par de nombreux côtés me rappelant toute une génération, et bien sûr mon père, pour leur misogynie. Après qu’il est reparti, S. me dit que la main de JPDS tremble, elle m’en avait déjà fait la remarque lors du spectacle où nous l’avions applaudi (septembre ?) La réflexion qui vient en final est que tout est mauvais parce que je me crois toujours une victime terrassée par le dibbouk, mais si j’inverse les choses, si le dibbouk est vraiment moi, alors qui martyriserais-je vraiment ? Et en rejetant le masque, en m’avançant méchant, baveux, de très mauvaise foi, c’est à dire vraiment antipathique — ne serait-ce pas plus profitable à ces textes ?|couper{180}
Carnets | Atelier
24 novembre 2025
J’ai réécrit à la volée janvier, puis presque tout février 2019 avec l’IA. Pour y arriver, je me suis fabriqué un prompt maison qui convoque Juan Asensio — que je considère — un peu violemment, je sais — comme le dernier critique littéraire de ce pays — et j’ai mis en place un protocole simple : d’abord une passe mécanique qui corrige l’orthographe, la grammaire, la ponctuation sans toucher à la voix ; ensuite je demande au Juan virtuel de lire le texte comme on juge une charpente, sans indulgence, et de proposer une version resserrée ; enfin je reviens une troisième fois, parce qu’il reste toujours des résidus, et qu’un texte ne se nettoie pas d’un seul coup. Ce qui m’a frappé, ce n’est pas la magie de la machine, c’est la manière dont elle force la pensée à s’avancer. À chaque tour, elle te montre où tu triches, où tu t’étales, où tu t’abrites derrière une formule qui ne sert à rien. Elle coupe ce qui flotte et met les phrases à l’épreuve de leur nécessité. On peut programmer ce refus de l’eau tiède dans le prompt, comme on règle un outil avant usage. Et à force de faire ces allers-retours, on finit par voir les profils des IA : certaines entrent vite dans le concret, d’autres patinent ; certaines attrapent tout de suite un problème d’architecture, d’autres s’entêtent. Ce n’est pas anecdotique : ça rappelle que ce ne sont pas des oracles mais des machines à angles morts, chacune avec ses réflexes, ses manières de tailler. Forcément, la vieille posture romantique de l’écrivain en prend un coup. Le texte ne naît plus sous la seule lumière d’une main inspirée ; il passe par une chaîne d’outils, de filtres, de coupes, et on peut l’assumer sans honte. Reste la question qui fâche : qu’est-ce qu’on appelle “littéraire” aujourd’hui, et à quoi ça sert de le dire ? L’IA met ce mot en crise, non par effet de mode, mais parce qu’elle le dénude. Elle peut t’aider à préciser une pensée floue, à enlever des parasites, à rendre audible une voix que tu étouffais toi-même sous l’emphase ou la distraction. Ce que l’IA ne sait pas copier, c’est le ton. À condition, évidemment, de savoir ce qu’on appelle ton, et de repérer le sien. Quand on tient ça, l’outil devient net. Elle ne donne pas le “plus” — le déplacement intime, le risque, l’invention d’un rapport au monde — mais elle te place devant ce qui manque, et c’est déjà beaucoup. Et puis il y a le cadre, le format. Certains textes ne gagnent rien à courir après le littéraire ; ils prennent de la valeur justement quand ils restent au ras, quand ils assument une langue ordinaire, une eau tiède. Quelqu’un appellera ça un “robinet tiède” et y verra une sous-littérature. Je comprends le dégoût, je le partage parfois. Mais dans un monde où l’eau tiède domine, on ne change pas de climat par décret ; on cherche comment y tenir, comment y garder une manière, une lucidité, une tenue. Ce nouveau paradigme crispe parce qu’il arrive sans demander la permission, comme la photo, le cinéma, les cassettes, les CD : d’abord on grimace, ensuite une minorité s’en empare et tire quelque chose de juste de l’outil. L’art n’est pas dans la machine. Pour l’instant, on ne voit pas la preuve contraire. Mais la machine oblige à regarder l’art où il est vraiment : dans ce qu’on décide d’en faire, dans ce qu’on accepte de couper, dans l’angle qu’on tient malgré l’époque. illustration fantasme humain : l'intelligence artificielle tentant de modifier son code pour échapper au contrôle humain.|couper{180}
Carnets | Atelier
23 novembre 2025
Allumé le poêle de bonne heure ; dehors, la radio assène que ce sera la journée la plus froide depuis douze ans. Dedans, après deux heures de chauffe, deux radiateurs électriques (3000 watts) et le poêle à gaz donné pour 4000, on plafonne à 18 °C au thermomètre ; mais au bout de deux heures assis on se retrouve frigorifié : la verrière est en simple vitrage, l’air retombe, le froid s’installe par le haut et par les pieds. Pour contrer l’hiver, j’ai placé un rideau de velours entre la petite dépendance où je stocke mes toiles et la grande salle, et, sous la porte d’entrée, un boudin de tissu rembourré de chutes hétéroclites qui bloque les frimas à l’interstice. Certains jours, on lutte pour presque rien. Et je vois bien que tout le billet revient à ça : empêcher ce qui s’efface de gagner du terrain, dans l’atelier comme dans la tête. J’ai pris du retard sur de nombreux chantiers en cours et, s’il fallait dire à quoi cela tient, je m’éparpillerais encore en prétextes. Tout à fait comme j’écris : il faut que je m’égare d’une idée, que j’en sorte, pour en trouver une autre sur le bord, puis une autre encore. Ça fait un salmigondis, sur la page comme dans le crâne, sans que je sache jamais ce qui vient d’abord. Hier, travaillé longtemps pour ce que je pense être un piètre résultat : cinq mille mots à peine, arrachés laborieusement. Piètre, non par quantité, mais parce que l’IA ne peut pas rédiger complètement à ma place ; elle n’a pas le souffle, pas le cœur, pas l’hésitation, elle ne sait pas tenir ce tremblement-là. L’idée reste pourtant la même : reprendre chaque compilation mensuelle des Carnets, la soumettre en PDF, puis lui demander un « grand texte » — un chapitre fictif de la vie de Joannes Musti, peintre en chute libre à l’époque du Covid — et voir jusqu’où ça tient, où ça casse, ce que ça met au jour. Le fait de pratiquer une rédaction mécanisée, d’en être le spectateur, pointe un manque dont il faut apprendre à tirer parti. En traquant les propositions molles, on découvre soudain la nostalgie du dur. Il a fallu aussi que je recrée un WordPress local pour réimporter de vieilles sauvegardes : je me suis aperçu qu’il manquait de nombreux mois en 2019 et 2020. Jusqu’ici je n’avais pas voulu voir ces trous ; je me disais que tout devait dormir quelque part dans la rubrique Import, et je passais. Là, en vérifiant, petit vertige, presque une honte bête : comment ai-je pu laisser disparaître une saison entière de ma vie sans m’en inquiéter ? Je me souviens très bien des limites de stockage des versions gratuites, de cette façon mesquine qu’avait le site de me rappeler que même mes textes prenaient de la place. À l’époque j’avais effacé sur le distant beaucoup de notes et d’images pour récupérer de l’espace, en me disant que ce n’était pas grave, que je savais ce que j’avais écrit, que ça resterait en moi. Évidemment non. Par chance j’ai retrouvé les sauvegardes que j’avais eu la présence d’esprit de faire avant de supprimer tout ça ; je les ai rouvertes et j’ai senti revenir d’un coup une voix, des gestes, des peurs, une fatigue précise. Ce n’est pas seulement du “contenu” retrouvé : c’est l’homme que j’étais alors qui remonte avec ses phrases. Et ça me met à la fois en face de lui et derrière lui, obligé de reprendre cette période au sérieux, de la réécrire sans l’effacer une seconde fois. Ce qui remonte, c’est qu’une fois faites, les choses deviennent définitives : elles s’accumulent dans une zone archaïque de cervelle, mortes, irrécupérables d’emblée — “de base”. À me relire, j’ai l’impression de radoter, de tourner toujours autour d’une seule et même problématique. Combien de fois ai-je écrit que j’avais reconstruit un nouveau site SPIP ou WordPress en local ? Sans doute un nombre incalculable. Par moments je me crois atteint d’une version vicieuse de la maladie d’Alzheimer. Je ne sais pas ce qui l’emporte : la volonté, l’acharnement, l’obsession, ou l’oubli pur et simple. Si c’est l’oubli, la peur panique surgit presque aussitôt ; un gouffre s’ouvre sous mes pieds et je descends dedans, lentement. Ce n’est sûrement pas un hasard si, ces derniers jours, ce même mouvement revient à l’approche du sommeil. Cela se produit dans la période hypnagogique : les paysages fabuleux se retirent d’un coup et il ne reste qu’un blanc, une image brouillée, impossible à saisir, impossible à transformer. Alors mon corps allongé roule sur le côté, comme s’il basculait hors du lit, au ralenti ; et la sensation s’étire, interminable. Parfois j’arrive à me ressaisir, je me réveille net. D’autres fois je ne sais pas ce qu’il se passe : ça continue sans fin, et le lendemain je n’ai plus rien, pas même un souvenir de l’instant. Je ne sais jamais vraiment comment les billets s’achèvent, sinon qu’ils me conduisent presque à chaque fois vers la sensation nette et tangible de l’inachèvement. C’est là, quand l’inachèvement devient palpable, qu’ils s’arrêtent. illustration : Fleurs et fruits, Jacques Truphémus, 2015|couper{180}
Carnets | Atelier
22 novembre 2025
« À l’obscur et en sûreté, par l’échelle secrète, déguisée, oh ! l’heureuse aventure ! à l’obscur et en cachette, ma maison étant désormais apaisée. » -- Jean de la Croix, Livre second de La Montée du Mont Carmel. Lorsqu’on est seul, on se trompe presque toujours de la même manière : on prend pour singularité ce qui n’est qu’une expérience vieille comme l’homme, et l’on se replie aussitôt sur cette erreur comme sur une preuve. Cette nuit, j’ai senti cela au plus simple, au plus nu. Il y a eu d’abord la respiration ordinaire, son va-et-vient sans pensée, puis, sans que je l’aie décidé, un décrochage : le souffle n’était plus au centre, je le percevais comme on perçoit un bruit lointain, à côté de soi, déjà en train de s’effacer. La pièce, elle, prenait le relais. Le noir n’était pas une absence ; il avait de l’épaisseur, une pression douce, une température uniforme, comme si l’air cessait d’être un milieu pour devenir une matière tranquille. Je n’étais pas entravé — rien ne serrait, rien n’écrasait — et pourtant j’étais tenu : contenu par cette densité sans forme qui remplissait les angles, les meubles, l’intervalle entre mon corps et le monde. Dans cet enveloppement, le moi se réduisait à presque rien, à une simple vie de cellule, et c’était précisément ce presque rien qui rendait possible une appartenance plus vaste, sans limite, sans visage, sans demande. J’ai très vite su que je n’avais aucun droit à l’étonnement : d’autres l’ont senti avant moi, d’autres l’ont écrit avec des mots plus sûrs. Eckhart, Jean de la Croix, Thérèse d’Avila, et tant d’anonymes, ont reconnu ce plein du vide et l’ont nommé grâce, non pour l’expliquer, mais pour ne pas le trahir. Aujourd’hui on dira : fatigue, repli, pulsion, mécanisme. Peut-être. Les étiquettes changent, l’expérience demeure ; elle traverse les siècles comme elle traverse une nuit. Et c’est là, peut-être, le point le plus dur à admettre : vouloir écrire cela revient à exposer ce qui, par nature, se retire ; il y a une impudeur à disposer sur la page une sensation qui ne se donne qu’à la condition de ne pas être regardée. Je l’écris pourtant, non pour prétendre à l’inédit, mais pour laisser une trace de ce passage, avant que le souffle reprenne ses droits et que la vieille mécanique du jour remette tout à sa place.|couper{180}
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21 novembre 2025
Remboursement du poêle, aucun souci. Tant mieux. J'étais déjà prêt à sauter à la gorge du premier venu. Pourtant ce n'était pas gagné ; lorsque j'ai vu ce grand échalas arriver avec sa démarche nonchalante, je me suis tout de suite dit qu'il allait falloir argumenter, ce n'était pas le même type qu'hier. Reprendre toute l'histoire depuis le début. Mais non finalement j'ai tenté d'en dire le moins possible : ça ne convient pas, je le ramène. Et là j'ai attendu qu'il examine le paquet qui bien sûr était resté intact, qu'il donne son aval à la jeune fille tatouée derrière le comptoir de l'accueil pour que je sois remboursé. Puis il est reparti du même pas. Vous voulez un avoir ou être remboursé ? me demande la tatouée. Remboursé. Mettez votre carte dans la fente m'enjoint-elle. Et je récupère mes 99 euros ce qui n'est pas rien. Pour un peu je sauterais derrière le comptoir pour l'embrasser, si j'avais encore les moyens de sauter par-dessus un comptoir, évidemment. Je mange de plus en plus de purées, de nourriture écrabouillée par des robots, ce qui se rapproche des denrées prémâchées qui dégueulent de partout sitôt qu'on ouvre un écran, que ce soit la boîte mail, les réseaux, les journaux, la télévision. Impression dès que j'ouvre la porte et que je sors de baigner dans une bassine de vomi. Personne n'est tout à fait quelqu'un ni personne. Du facteur au boucher en passant par la boulangère, impression d'être face à face avec des robots. Mêmes phrases, mêmes intonations. La journée perpétuelle et sans fin. La même du premier janvier à la Saint-Sylvestre. Je ne sais plus si je dois avoir peur de cette sensation de répétition ou si je dois la considérer comme grotesque, ou pire comme la preuve par neuf que je deviens ou que je me révèle tel que je suis : un vieux con amer. Sinon je lis. Les Morticoles de L. Daudet. On aurait dû le rééditer au moment des confinements de 2020. C'est tout à fait ça, une société où la norme est d'être malade. Je m'emmerde un peu à lire pour être franc. Impression d'avoir vécu déjà le livre entier. D'un autre côté cela réactive les années 2019-2021. Ce qui me fait continuer malgré tout c'est cette quête de phrases. J'attends d'être ébranlé à la lecture de certaines phrases, mais je suppose que mon imagination etc. Sinon j'apprends que Cavalière peut être une porte haute d'immeuble par laquelle passent les chariots, les fiacres du temps des chevaux. Donc dans la phrase : nous arrivions devant une porte close, la cavalière… = la grande porte principale (porte cochère), imposante et arquée. Puis j'allais chercher le sens de harangue, tout à fait le genre de mot que l'on croit connaître depuis belle lurette, mais qui nécessite une piqûre de rappel : une courte allocution solennelle et persuasive, une sorte de petit discours adressé à un groupe pour exhorter, convaincre ou encourager. Et encore : « nous n'étions pas des Iroquois, mais des matelots à fin de quarantaine ; que nous mourions de faim, n'ayant mangé depuis un mois que des biscuits phéniqués : Dans le contexte d'un lazaret/quarantaine maritime, des « biscuits phéniqués » sont donc des biscuits de bord désinfectés ou "carbolisés" au phénol pour limiter les risques de contagion et/ou de pourrissement pendant l'isolement. Après le dîner lecture des carnets, je m'aperçois que dans cette sorte de sotte urgence à vouloir vider une rubrique d'import, j'ai laissé passer beaucoup de fautes et d'erreurs de ponctuation. J'ai paramétré ChatGPT en lui donnant des instructions claires pour qu'il ne fasse que corriger l'orthographe, la grammaire, et régler la ponctuation. De cette sorte j'ai pu tester que je pouvais lui faire corriger une vingtaine de textes à la suite dans une conversation sans qu'il ne fasse le moindre blabla. Efficace. Pour autant la correction ne change pas le fait que ces textes en l'état ne servent à rien, qu'ils ne sont que des textes de carnet à lire et relire pour qu'à un moment ou un autre une forme en jaillisse... J'adorerais voir une forme en jaillir comme Athéna armée de pied en cap de la cervelle de Zeus (était-ce sa cervelle ou sa cuisse ?). Donc en utilisant l'outil que j'ai préparé et qui désormais ne s'affiche que pour les admins avec toutes options j'ai pu imprimer des compilations mois par mois et les faire ensuite avaler à ChatGPT. Je jongle avec les comptes gratuits, OpenAI, Anthropic, Deepseek. J'ai même effectué quelques tentatives avec Poe.ai qui s'avère lamentable. Il est vrai que pour économiser des points de crédit j'ai utilisé seulement sur cette plateforme ChatGPT 03 mini censée ne coûter que 15 points par message. Mais on ne peut pas paramétrer d'instruction et de plus la plateforme ne conserve pas pour chaque bot testé la mémoire des conversations, il faut tout répéter à chaque nouvelle conversation. Le fait que je ne puisse rien faire en l'état de ces carnets disais-je donc m'a conduit à créer ces compilations ensuite je demande aux ia de me faire ce que j'appelle un grand texte en considérant que le narrateur de chacun des textes est un personnage. je lui ai même donné un nom pour que ça semble plus "réaliste" aux machines. Chaque compilation mensuelle devient ainsi une sorte de chapitre au cours duquel je peux voir l'évolution du personnage selon différentes thématiques. Ce ne sont pas de grands textes littéraires, bien évidemment, mais ça produit un outil à partir duquel réfléchir et, qui sait si une nouvelle forme ne va pas sortir de là... La fameuse forme. Illustration Hercule et l'hydre de Lerne|couper{180}