voix de pouvoir
Je ne me souviens pas vraiment de tout, juste de cette voix. Les traits du visage deviennent flous, la couleur des cheveux, la taille, plutôt grande et svelte je dirais, et sa fonction : psychanalyste. Le décor, c’était dans son appartement, une grande pièce lumineuse, boisée, parquet et moulures au plafond, peut-être une espèce de lustre au-dessus de nos têtes. Elle buvait du thé. Elle portait un parfum qui me rappelait les parfums des années 70. Peut-être un fond de patchouli. Mais ce que je n’ai pas oublié c’est la lenteur avec laquelle elle s’exprimait. C’était sa manière de dominer ses interlocuteurs je crois. Parfois j’avais de drôles de flashs qui me traversaient l’esprit. Une sacrée envie de la secouer. Crache-la ta valda merde. Mais non je restais là bouche bée n’en croyant pas mes oreilles. Ainsi on était donc en mesure d’imposer une temporalité, une emprise par la voix. Et soudain tout s’est éclairé. Les dictateurs aux allures énervées n’étaient rien à côté. Pour un peu on ne s’en rendrait même pas compte. On dirait c’est sa nature, elle parle lentement. Voilà.
Dans la cour de l’école primaire de ce petit village de l’Isère où je donne des cours de dessin une fois par semaine, les ATSEM s’égosillent sur les gamins. Et ça ne leur fait rien du tout aux gamins. Ils s’en fichent. C’est comme s’ils n’entendaient rien. Sûr que ce n’est pas la bonne méthode je me dis en voyant ça. Puis c’est mon tour. Il faut y aller les enfants. Je m’asseois à une table, j’attends. Il y a bien sûr du chahut. J’attends. Une petite fille me demande quand est-ce qu’on va commencer à dessiner. Une autre me demande qu’est-ce que l’on va dessiner. Je les regarde et je parle tout doucement, presque un chuchotement. Le chahut s’atténue, d’autres enfants s’approchent intrigués sans doute. C’est comme ça que mon premier cours a commencé.
J’étais apprenti à l’époque, à 25 ans. Je n’étais pas payé, je faisais ça parce que je voulais apprendre. Et D. m’avait fait cette fleur de m’accepter. J’étais déjà très brouillon, tête en l’air, mal organisé. Je ne faisais que des conneries. Le boulot principal du studio était la photographie d’instruments de musique. Principalement des guitares Vigier, du bon matos. D. avait de ces silences qui sont parfois plus terribles que les mots. Lorsque j’avais fait une bêtise il venait se planter devant la catastrophe, il plaçait ses mains sur ses hanches et comme c’était un gros homme on aurait pu imaginer une grosse jatte comme celles qu’on imagine je crois dans les bazars des mille et une nuits. On s’attendait bien sûr à en prendre pour son grade mais non, il regardait l’éclairage, il regardait les balcars puis il me regardait et là il ne disait rien, il levait les yeux au ciel, il émettait un soupir puis il repartait. C’est comme ça que j’ai appris l’éclairage des instruments de musique, exactement. Une fois j’ai fait une grosse bêtise. C’est bien la première fois que j’ai vu hurler D. Mais là il avait perdu tout pouvoir sur moi je crois. Très peu de temps après je suis parti.