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11 février 2026 — Le dibbouk

Acte I- La fissure -chapitre 1- Nathan au Cern

Le badge magnétique émit un bip aigu et la porte vitrée coulissa avec un soupir pneumatique. Nathan Goldstein s’engouffra dans le couloir du bâtiment 40, un gobelet de café tiède dans une main, son ordinateur portable coincé sous l’autre bras. Il était vingt-deux heures passées et les néons du couloir principal baignaient le linoléum gris dans une lumière sans ombre. Au CERN, il faisait toujours le même jour — un jour sans aube ni crépuscule, suspendu dans un présent éternel qui sentait le plastique et le café réchauffé.

Il aimait venir à cette heure. Le jour, le laboratoire ressemblait à une ruche polyglotte — des physiciens de quarante nationalités s’interpellant en anglais approximatif, des groupes d’étudiants agglutinés devant des tableaux blancs couverts d’équations, le brouhaha permanent de la cafétéria où l’on pouvait surprendre, entre deux bouchées de sandwich, une conversation sur la supersymétrie ou les derniers résultats du détecteur ATLAS. Mais la nuit, le CERN devenait un monastère. Les couloirs se vidaient. Les écrans continuaient de clignoter dans les salles de contrôle, surveillés par une poignée de chercheurs aux yeux rougis. Et dans ce silence, Nathan avait l’impression d’entendre le pouls de la machine, quelque part sous ses pieds, à cent mètres sous terre — le Grand Collisionneur, vingt-sept kilomètres de tunnel dessinant un cercle parfait sous la frontière franco-suisse.

Il poussa la porte de la salle de contrôle du projet Gateway et trouva, sans surprise, Marco Bellini déjà installé devant son triple écran.

— Tu dors ici maintenant ? lança Nathan en posant son café.

Marco leva les yeux. Italien, la quarantaine, une barbe de trois jours perpétuelle et des cernes qui semblaient gravés dans la peau, il était ingénieur en instrumentation et le partenaire de nuit le plus fiable que Nathan ait jamais eu. Ils partageaient le shift de 22 heures à 6 heures du matin depuis le début du projet, six mois plus tôt.

— Ma femme dit que je sens le tunnel, répondit Marco avec un sourire fatigué. Que je ramène l’odeur de la machine à la maison. Tu crois que c’est possible ?

— Le collisionneur est sous vide. Il n’a pas d’odeur.

— C’est ce que je lui ai dit. Elle m’a répondu que c’est justement ça que je ramène. L’odeur du vide.

Nathan sourit malgré lui et s’installa à son poste. Trois écrans, lui aussi. À gauche, le flux de données brutes du détecteur. Au centre, les modèles de simulation. À droite, la messagerie interne et les logs du système. Il ouvrit sa session, lança les protocoles de vérification, et attendit que les chiffres commencent à couler sur l’écran.


Le projet Gateway. Officiellement : Extra-Dimensional Detection Experiment — EDDE, un acronyme que personne n’utilisait. Le nom Gateway avait été inventé par un post-doctorant australien lors d’une soirée arrosée à la cafétéria, et il était resté. Parce que c’était exactement ce qu’ils cherchaient : une porte.

La théorie des cordes, dans certaines de ses formulations, prédisait l’existence de dimensions supplémentaires — six, sept, peut-être davantage — enroulées sur elles-mêmes à des échelles si infimes qu’aucun instrument ne pouvait les détecter directement. Mais on pouvait, peut-être, en observer les effets indirects. Si l’on parvenait à produire des collisions de particules à des niveaux d’énergie suffisants, certaines particules pourraient fuir dans ces dimensions cachées, emportant avec elles de l’énergie et de l’impulsion. On observerait alors un déficit — une énergie manquante, une signature dans le vide.

C’est ce que Gateway cherchait. Et c’est la Dr. Élena Voss qui avait convaincu la direction du CERN de financer le projet.

Nathan se souvenait de sa première rencontre avec elle, lors d’un séminaire à Genève, un an plus tôt. Il était encore en deuxième année de doctorat, incertain de sa direction, noyé dans des calculs de section efficace qui ne menaient nulle part. Elle avait donné une conférence sur les signatures gravitationnelles des dimensions supplémentaires. Après, il était allé la voir.

— Vous travaillez sur quoi ? avait-elle demandé.

— Les corrections radiatives dans le modèle standard. Troisième ordre.

— C’est utile. Mais ce n’est pas ce qui vous passionne.

Ce n’était pas une question. Nathan n’avait pas eu le temps de répondre qu’elle enchaînait déjà :

— Je monte un projet. J’ai besoin de quelqu’un qui sait lire les données sans préjugés théoriques. Quelqu’un qui regarde les chiffres avant les modèles. Vous êtes comme ça, je crois. Les gens qui font des corrections radiatives au troisième ordre sont soit des perfectionnistes névrosés, soit des gens qui veulent voir ce que les autres négligent. Vous êtes lequel ?

— Probablement les deux, avait répondu Nathan.

Elle avait souri — un sourire bref — et lui avait tendu sa carte.

Six mois plus tard, il était dans cette salle, à regarder des données couler dans la nuit.


Le collisionneur tournait. Quelque part sous la plaine de Genève, sous les champs, les vignes, les villages endormis, des paquets de protons lancés à 99,9999991 % de la vitesse de la lumière parcouraient le tunnel circulaire onze mille fois par seconde, guidés par des aimants supraconducteurs refroidis à moins 271 degrés. Et à des points de croisement précis, ces paquets se percutaient dans des gerbes d’énergie pure, recréant pendant une fraction de seconde infinitésimale les conditions qui régnaient un milliardième de seconde après le Big Bang.

Nathan y pensait parfois. Sous les pieds des Genevois qui dormaient, sous les berceaux des enfants et les caves à vin, des petits univers naissaient et mouraient des millions de fois par seconde.

Son grand-père aurait détesté cette idée.

Ou peut-être l’aurait-il trouvée fascinante.

Il repoussa cette pensée. Rav Shlomo Goldstein appartenait à un compartiment de sa mémoire qu’il gardait soigneusement fermé — rangé quelque part entre l’odeur du tabac à pipe et le souvenir d’une main osseuse posée sur une page couverte de caractères hébraïques, dans une maison de Strasbourg où le temps semblait s’être arrêté en 1850. Il n’avait pas vu son grand-père depuis quatre ans. Pas depuis l’enterrement de sa mère.

— Nathan, regarde ça.

La voix de Marco le tira de ses pensées. L’Italien s’était redressé sur sa chaise, les yeux fixés sur l’écran central. Nathan fit rouler son fauteuil jusqu’à lui.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Le run de 21 heures. Les données du calorimètre hadronique. Regarde le spectre d’énergie transverse.

Nathan regarda. Le graphique montrait la distribution habituelle — une courbe descendante, prévisible, conforme aux modèles du modèle standard. Mais dans la queue de distribution, là où les événements devenaient rares et les énergies extrêmes, il y avait quelque chose.

Un excès. Une bosse dans la courbe. Le genre de chose que la plupart des analystes auraient attribuée à une fluctuation statistique, un caprice du hasard, un artefact du détecteur.

— Tu as vérifié la calibration ? demanda Nathan.

— Deux fois. Tout est nominal.

— Le bruit de fond ?

— Modélisé. Ce n’est pas du bruit, Nathan. Regarde la significance. Trois sigma.

Trois sigma. Cela signifiait qu’il y avait moins de 0,3 % de chances que ce signal soit dû au hasard. Pas suffisant pour crier à la découverte — en physique des particules, on exigeait cinq sigma, soit une chance sur 3,5 millions — mais suffisant pour que le cœur de Nathan accélère d’un demi-battement.

— Et ce n’est pas tout, continua Marco en faisant défiler les données. Regarde l’énergie manquante.

Le graphique suivant montrait l’énergie totale mesurée par le détecteur pour chaque collision. En principe, elle devait être conservée — tout ce qui entrait devait ressortir, sous une forme ou une autre. Mais pour les événements de l’excès, il manquait de l’énergie. Pas beaucoup. Quelques gigaélectronvolts. Mais de manière systématique, comme si, à chaque collision dans cette gamme d’énergie, quelque chose partait ailleurs.

— C’est exactement la signature, dit Marco. Énergie manquante dans les événements à haute énergie transverse. C’est ce que Voss prédit pour la fuite dimensionnelle.

Ils se regardèrent. Les écrans continuaient leur flux imperturbable de données.

Nathan sentit quelque chose se déplacer dans sa poitrine. Non pas de l’excitation — pas encore. Plutôt un malaise, diffus, qu’il n’arrivait pas à nommer. Comme si, en regardant ces données, il avait aperçu non pas une porte, mais l’ombre de quelqu’un derrière.

— J’envoie ça à Voss, dit-il.

Marco le regarda, surpris.

— Maintenant ? On n’a qu’un run. On devrait attendre d’avoir plus de statistique.

— Si c’est réel, elle doit le savoir.

— Et si ça disparaît demain ?

— Alors on aura l’air de deux idiots. Mais si ça ne disparaît pas...

Nathan n’acheva pas sa phrase. Il ouvrit sa messagerie, attacha les graphiques, et tapa un court message : Dr. Voss. Run 21h, calorimètre hadronique. Regardez la queue de distribution. N.G.

Il cliqua sur Envoyer avant de pouvoir changer d’avis.

Marco soupira.

— Tu sais ce qui va se passer si c’est réel, dit-il. Le projet va exploser. Les médias, les conférences, toute la machine. Plus de nuits tranquilles.

— Je sais.

— Alors pourquoi tu as l’air inquiet au lieu d’être content ?

Nathan ne répondit pas. Il retourna à son poste et se remit à écrire du code. Les chiffres défilaient. La nuit s’étirait. Au-dessus d’eux, Genève dormait, paisible et ignorante, sous un ciel d’hiver sans étoiles.


Nathan quitta le CERN à six heures du matin. Le froid de février le saisit dès qu’il franchit la porte du bâtiment — un froid alpin, tranchant, qui sentait la neige et le lac. Le ciel était encore sombre, mais une lueur pâle commençait à ourler les sommets du Jura, à l’ouest. Il traversa le parking presque vide, les mains enfoncées dans les poches de son manteau, et rejoignit sa voiture — une Peugeot 208 grise dont le chauffage mettait vingt minutes à fonctionner.

Il s’assit, démarra, et resta un moment immobile, les mains sur le volant, le souffle formant de petits nuages dans l’habitacle glacé.

Trois sigma.

Ce n’était probablement rien. Les fluctuations statistiques à trois sigma apparaissaient régulièrement dans les données du collisionneur et disparaissaient avec davantage de statistique, comme des mirages dans le désert des grands nombres. Tout physicien expérimental le savait.

Et pourtant.

Il y avait quelque chose dans la forme de cet excès, dans la régularité de l’énergie manquante, qui ne ressemblait pas à du bruit. Nathan avait passé trois ans à regarder des données de physique des particules, et il avait développé ce que les vieux expérimentateurs appelaient un « œil » — une intuition non verbalisable, un sens de la donnée qui allait au-delà de la statistique formelle.

Son œil lui disait que ce signal était réel.

Il mit la première et sortit du parking.


Son appartement se trouvait à Saint-Genis-Pouilly, une petite ville française à quelques minutes du CERN, de l’autre côté de la frontière. Un deux-pièces fonctionnel au troisième étage d’un immeuble sans charme, avec vue sur un autre immeuble sans charme. Les murs étaient blancs, les meubles d’occasion. Sur le bureau s’empilaient des articles imprimés, des cahiers de calcul, une tasse oubliée avec un fond de café solidifié. La seule touche personnelle était une photo punaisée au-dessus du bureau — une femme brune, souriante, les yeux plissés par le soleil, assise sur un muret quelque part en Provence. Sarah Goldstein, née Lévy. Sa mère.

Nathan posa son sac, retira son manteau, et s’assit sur le bord du lit sans allumer la lumière. L’aube filtrait à travers les volets, découpant des lames pâles sur le mur.

Il pensait à son grand-père.

Rav Shlomo Goldstein. Kabbaliste, érudit, figure respectée de la communauté juive de Strasbourg. Quand Nathan avait annoncé, à seize ans, qu’il voulait étudier la physique, son grand-père n’avait rien dit. Il s’était contenté de le regarder longuement, puis avait posé la main sur un vieux volume et avait murmuré :

La physique te montrera comment le monde fonctionne. Mais pas pourquoi il existe.

Nathan avait haussé les épaules avec l’arrogance magnifique de ses seize ans.

Les années avaient passé. Les visites s’étaient espacées. Le fossé entre le monde du vieux rabbin — un monde de textes anciens et de prières murmurées — et celui de Nathan — un monde d’équations et de preuves reproductibles — s’était creusé jusqu’à devenir un silence.

La mort de Sarah les avait achevés.

À l’enterrement, Rav Shlomo avait récité le Kaddish d’une voix brisée, et Nathan était resté debout à côté de lui, la mâchoire serrée, muet. Après, son grand-père l’avait pris par le bras et lui avait dit :

Ta colère, je la comprends. Mais ne laisse pas la colère devenir ta Torah.

Nathan avait retiré son bras et était parti.

Quatre ans. Pas un appel, pas une visite. Des messages de son grand-père, parfois — de courts SMS écrits en lettres majuscules maladroites : « NATHAN. J’ESPÈRE QUE TU VAS BIEN. TON GRAND-PÈRE QUI T’AIME. » Nathan les lisait et ne répondait pas.

Il s’allongea sur le lit, ferma les yeux.

Quelque part dans les données, entre les lignes de chiffres, quelque chose palpitait — quelque chose qui n’avait pas de nom dans le modèle standard, pas de masse, pas de charge, pas de spin, mais qui était là, indéniablement.

Il s’endormit juste avant que le soleil ne franchisse la ligne des toits.

Quand son réveil sonna, à quatorze heures, ses mains tremblaient.

Mots-clés novella S.F