Chapitre 3 — Strasbourg
Rav Shlomo Goldstein n’avait pas dormi depuis trois nuits.
Ce n’était pas l’insomnie ordinaire de la vieillesse — ce compagnon familier qui s’installait vers deux heures du matin et le tenait éveillé jusqu’à l’aube, l’esprit flottant entre les prières et les souvenirs, le corps raide dans des draps qui sentaient la lavande et le vieux papier. Cette insomnie-là, il la connaissait depuis vingt ans. Il avait appris à l’habiter, à en faire une veille productive — il se levait, allumait la lampe de son bureau, ouvrait un volume du Zohar ou du Talmud, et étudiait dans le silence épais de la nuit strasbourgeoise.
Non. Ce qui l’empêchait de dormir depuis trois nuits était différent. Un malaise qu’il n’arrivait pas à nommer. Pas un bruit, pas une vision, pas un signe que l’on pouvait montrer du doigt. Quelque chose de plus subtil — comme un déplacement dans l’équilibre des choses, une note fausse dans une mélodie par ailleurs familière.
Il était assis dans son bureau, au premier étage de la maison de la rue Kageneck — une maison à colombages du XVIIe siècle, étroite et profonde, dont il occupait seul les trois niveaux depuis la mort de Miriam, sa femme, quinze ans plus tôt. Le bureau était une pièce encombrée dont les murs disparaissaient derrière des étagères surchargées de livres. Des volumes reliés de cuir, des éditions jaunies du Talmud de Babylone, des commentaires de Rashi empilés à côté de traités de Kabbale lourianique, des manuscrits sous verre, des cahiers couverts d’une écriture fine et penchée — la sienne, soixante ans de notes, de réflexions, de correspondances avec d’autres érudits dispersés entre Jérusalem, New York et Safed. L’air sentait le papier ancien, la cire de bougie et le tabac froid — il avait arrêté de fumer la pipe dix ans auparavant, mais l’odeur avait imprégné les murs et les livres si profondément qu’elle semblait faire partie de l’architecture.
Rav Shlomo avait quatre-vingt-neuf ans. Son corps le trahissait méthodiquement depuis une décennie — les yeux d’abord, une dégénérescence maculaire qui avait réduit sa vision centrale à une tache floue, de sorte qu’il voyait le monde comme à travers un verre dépoli. Puis les mains, une arthrose qui rendait l’écriture douloureuse et la page du Talmud difficile à tourner. Puis les jambes, raides le matin, incertaines le soir.
Mais l’esprit restait. L’esprit restait avec une clarté qui le surprenait parfois lui-même, comme si, à mesure que les sens du corps se retiraient, ceux de l’âme prenaient leur place.
Et depuis trois nuits, quelque chose dans ce qu’il percevait avait changé.
Il l’avait senti pour la première fois mardi, pendant la prière du soir. La Amidah — les dix-huit bénédictions récitées debout, face à Jérusalem. Il connaissait ces mots depuis l’enfance, les avait prononcés des dizaines de milliers de fois. Mais ce mardi soir, à la sixième bénédiction — Selah lanou, Avinou, ki hatanou — « Pardonne-nous, notre Père, car nous avons fauté » — les mots avaient semblé résister. C’était la seule façon de le décrire. Comme si la prière, au lieu de monter naturellement, avait rencontré un obstacle.
Il avait rouvert les yeux, troublé. Sa petite synagogue personnelle — un coin du salon aménagé avec une armoire à Torah miniature, un pupitre de lecture, et un rideau de velours bleu brodé d’étoiles dorées que Miriam avait cousu quarante ans plus tôt — était inchangée. La flamme de la veilleuse brûlait, régulière.
Mais quelque chose était différent.
Peut-être rien. Peut-être juste la fatigue, l’âge, le poids de quatre-vingt-neuf ans de vie qui finissait par déformer même les perceptions les plus fines. Rav Shlomo connaissait les pièges de l’esprit vieillissant — la tendance à voir des signes partout, à projeter ses angoisses sur le monde, à confondre l’intérieur et l’extérieur.
Et pourtant.
Le mercredi, il avait passé la journée dans ses livres. Le Zohar d’abord — les passages sur le Sitra Achra, l’Autre Côté, ce domaine d’écorces vides et de formes creuses qui existe en miroir inversé du monde de sainteté. Puis le Etz Haïm — l’Arbre de Vie de Rabbi Isaac Louria, qui avait décrit au XVIe siècle la structure de la création avec une précision qui tenait à la fois de la cartographie et de la vision mystique.
Louria enseignait que lors de la création, la lumière divine avait été émise dans des Kelim — des vases — destinés à la contenir. Mais la lumière était trop puissante. Les vases s’étaient brisés. C’était la Shevirat HaKelim — la brisure des vases — l’événement cosmique fondateur dont toute la création portait encore les cicatrices.
Les fragments des vases brisés étaient tombés dans les mondes inférieurs, emportant avec eux des étincelles de lumière divine emprisonnées dans la matière. Et les coquilles vides — les Klipot — étaient devenues le domaine du Sitra Achra, des forces qui cherchent perpétuellement à aspirer la lumière qui leur manque.
Mais le plus important, ce que Louria et ses disciples avaient décrit avec insistance, c’était la barrière. Les Mehitzot — les cloisons, les membranes — séparant les mondes de sainteté du Sitra Achra. Ces barrières n’étaient pas physiques au sens ordinaire. Elles étaient maintenues par l’équilibre même de la création — par la Torah, par les prières, par les actes justes.
Rav Shlomo avait relu ces passages plusieurs fois, cherchant quelque chose qu’il ne trouvait pas. Ou plutôt, cherchant à comprendre pourquoi ces textes qu’il connaissait par cœur résonnaient soudain différemment.
Ce soir-là, tard, alors qu’il étudiait le Sifra diTzni’uta — le Livre de la Modestie Cachée, l’un des textes les plus anciens et les plus ésotériques du Zohar — sa loupe glissa de ses doigts arthritiques et tomba sur la page.
Il se pencha pour la récupérer et relut le passage sur lequel elle était tombée. Un commentaire de Rabbi Haïm Vital sur la nature des Klipot. Un passage qu’il avait lu cent fois.
Mais ce soir, une phrase lui sauta aux yeux — pas nouvelle, pas modifiée, simplement là, comme si elle avait toujours été là mais qu’il ne l’avait jamais vraiment vue :
« L’homme qui ouvre la porte sans savoir ce qui se tient de l’Autre Côté — qu’il prenne garde, car l’ignorance n’est pas une protection. »
Rav Shlomo resta immobile un long moment, la loupe serrée dans sa main. Il relut la phrase trois fois. Les mots étaient ceux du Zohar, authentiques, documentés. Mais leur sens semblait pulser, comme s’ils ne décrivaient pas seulement une vérité théologique abstraite, mais quelque chose d’immédiat.
Il prit son cahier de notes et recopie la phrase, lentement, soigneusement. Puis il referma le livre.
Peut-être devenait-il sénile. Peut-être que quatre-vingt-neuf ans d’étude intensive avaient fini par brouiller la frontière entre le texte et la vie, entre la métaphore et le réel. Peut-être qu’il voyait des connexions qui n’existaient que dans sa tête fatiguée.
Ou peut-être pas.
Le jeudi matin, il appela Jérusalem.
Rabbi Yaakov Peretz, quatre-vingt-trois ans, vivait dans le quartier de Mea Shearim. Ils se connaissaient depuis cinquante ans — ils avaient étudié ensemble, s’étaient retrouvés sur le chemin de la Kabbale, guidés par des maîtres différents mais convergents.
— Yaakov, dit-il sans préambule. Tu sens quelque chose ?
Un silence. Puis la voix de Peretz, rauque, prudente :
— Depuis quand ?
— Trois jours. Mardi soir.
— Mardi soir, répéta Peretz.
Un autre silence. Au téléphone, Rav Shlomo entendait le bruit de fond de Mea Shearim — des voix, un klaxon, le chant lointain d’une étude talmudique.
— Je ne sais pas, dit Peretz lentement. Peut-être. Ou peut-être que nous devenons de vieux hommes qui voient des ombres.
— Tu le sens ou non ?
— Je sens... quelque chose. Comme une tension. Mais Shlomo, à notre âge, la moitié de ce qu’on sent vient de l’intérieur. Les articulations qui craquent, le cœur qui bat irrégulier. Comment savoir si ce qu’on perçoit est dans le monde ou dans nos vieux corps ?
C’était exactement la question qui tourmentait Rav Shlomo.
— Tu as une idée de ce que ça pourrait être ? demanda-t-il. Si c’était réel.
Peretz hésita.
— Si c’était réel... on dirait que quelque chose pousse. Pas de l’intérieur de la Kedousha. De l’extérieur. Ou quelqu’un de notre côté qui tire. Mais je ne sais pas, Shlomo. Je ne sais pas.
— Mon petit-fils travaille au CERN, dit Shlomo après un long silence.
— Le physicien.
— Le physicien. Il travaille sur un projet qui cherche à détecter des dimensions cachées. Des dimensions supplémentaires, c’est le terme qu’ils utilisent. Ils font des expériences avec des énergies... j’ai lu un article dans Le Monde. Des énergies colossales. Ils disent qu’ils cherchent des parties de l’univers qu’on ne voit pas.
Un silence plus long cette fois.
— Les Olamot cachés, murmura Peretz. Ils cherchent les Olamot cachés.
— Ou c’est moi qui fais des connexions absurdes parce que je m’inquiète pour Nathan. Parce qu’il ne me parle plus et que je cherche des raisons de croire qu’il a besoin de moi.
— Peut-être, dit Peretz doucement. Ou peut-être que les physiciens ont trouvé avec leurs machines ce que nos ancêtres ont trouvé avec leurs prières. Et qu’ils ne savent pas ce qu’ils touchent.
— Tu crois vraiment ça ?
— Je ne sais pas ce que je crois. Mais Shlomo... si tu as le moindre doute, parle à ton petit-fils.
— Il ne me parle plus. Pas depuis la mort de Sarah.
La voix de Peretz s’adoucit.
— Alors peut-être que c’est le moment d’essayer encore.
C’est ainsi que Rav Shlomo Goldstein, à quatre-vingt-neuf ans, presque aveugle, les mains tremblantes, prit son téléphone et tapa, lettre par lettre en majuscules maladroites :
« NATHAN. APPELLE-MOI S’IL TE PLAÎT. TON GRAND-PÈRE QUI T’AIME. »
Il relut le message trois fois avant de l’envoyer. Pas de mention d’urgence. Pas de drame. Juste une demande simple. Peut-être que Nathan la lirait et penserait que c’était juste un vieil homme seul qui voulait parler. Peut-être qu’il ne répondrait pas.
Mais au moins il aurait essayé.
Il posa le téléphone sur son bureau et attendit.
La réponse ne vint pas.
Ni le vendredi, ni pendant le Shabbat — pendant lequel il n’aurait de toute façon pas consulté son téléphone — ni le dimanche. Le lundi matin, quand il ralluma l’appareil, l’écran était vide.
Le silence de Nathan. Ce silence qu’il connaissait si bien, épais et douloureux comme un mur de verre à travers lequel on voit sans pouvoir toucher.
Mais Rav Shlomo était un homme qui avait passé sa vie à écouter des silences. Et celui-ci lui disait quelque chose. Nathan n’avait pas répondu — mais il n’avait pas non plus supprimé le message, ni bloqué le numéro. Le silence de Nathan n’était pas un refus. C’était une hésitation.
Et une hésitation est une porte entrouverte.
Les jours passèrent. Le malaise ne s’atténuait pas. Chaque soir, pendant la prière, Rav Shlomo sentait cette même résistance, comme si les mots devaient traverser une épaisseur qui n’existait pas avant. Ou peut-être que c’était son imagination. Ou peut-être que c’était l’âge.
Il ne savait plus.
Le mardi — exactement une semaine après le premier malaise — il était assis dans son bureau, tard le soir, le volume du Zohar ouvert devant lui. Il lisait avec sa loupe, lentement, péniblement. Ses yeux le faisaient souffrir.
Il ferma le livre, retira ses lunettes, se massa les paupières.
Quand il rouvrit les yeux, son regard tomba sur le tiroir inférieur de son bureau — celui qu’il n’ouvrait presque jamais, fermé par une petite clé en laiton qu’il portait autour du cou.
Il resta immobile un long moment, la main sur la clé.
Puis il secoua la tête et se leva.
Pas encore. Il n’en était pas là. Peut-être que tout cela n’était qu’une angoisse de vieil homme. Peut-être que Nathan allait rappeler et lui expliquer que tout allait bien, que son projet avançait normalement, qu’il n’y avait rien d’inquiétant.
Peut-être.
Il éteignit la lampe et resta assis dans l’obscurité de son bureau, entouré par l’odeur des vieux livres et le poids des siècles. Au-dehors, Strasbourg dormait. Les flèches de la cathédrale se découpaient contre un ciel sans lune. L’Ill coulait en silence sous les ponts couverts.
Et quelque part — dans le monde ou dans son esprit, il ne savait plus — quelque chose tremblait.