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21 septembre 2021 — Le dibbouk

Naviguer et vivre

Ce voyage est une suite de voyages. C’est le terme générique qui dissimule plus ou moins habilement le pas de côté que j’ai effectué des centaines de fois pour ne pas vivre seulement comme un con.

Ce que j’appelle vivre comme un con, c’est ne plus se poser de question. C’est suivre le train-train quotidien sans broncher vraiment, en grognant par habitude sans rien faire véritablement, sans s’opposer.

J’ai vécu comme un con, je sais tout à fait ce que c’est. Et il m’arrive de le faire encore pour me détendre !

Quand je dis « comme un con », c’est gentil ; ce n’est pas du tout une insulte gratuite. Un bon con, un con comme toi et moi.

Mais j’aurais pu très mal finir et devenir, au bout du compte, un sale con.

Je ne sais toujours pas si c’est cette inquiétude-là qui m’a fait réfléchir ou bien si c’était tout simplement ma nature d’être, dans une grande part de moi, attaché à l’obsession de naviguer.

Sans doute un peu des deux.

Ai-je réfléchi d’ailleurs ?

Pas vraiment ; cela a toujours été pulsionnel. Envoyer bouler ce qui ne me convenait plus sur un coup de tête, la plupart du temps. Sans réfléchir justement aux conséquences. Cela me fascinait. Je me voyais faire, je me disais à chaque fois : « Non, tu ne vas tout de même pas... » et si : paf ! je le faisais.

Pour la plupart des gens, j’étais ce type inconséquent qui disparaissait des cartes sans plus donner la moindre nouvelle.

C’est ainsi qu’ils voyaient les choses, et c’est ainsi que, de mon côté, je tentais de m’en défendre en luttant contre la culpabilité que ce point de vue collectif en moi provoquait.

Je me disais : « Ce n’est pas tout à fait vrai, ce n’est pas vraiment ça. » Je me trouvais des raisons, des excuses, mais tout ça ne servait strictement à rien. Dans ces voyages, j’emportais ma culpabilité ; j’emportais la vision du monde sur le pauvre type qu’il avait décrété que j’étais. Il fallait faire avec ça. Il fallait traverser tout le misérable dont « on » et moi-même m’affublaient.

C’est en lisant Fernando Pessoa un jour, dans une bibliothèque, que j’ai commencé à voir au-delà de cette culpabilité, à regarder plus loin, au-delà de ce malaise.

Il écrivait : « Vivre, cela n’est rien ; naviguer seulement est précieux. »

À partir de là, et grâce à la poésie toute entière, j’ai commencé à me sentir mieux. La poésie semblait valider ma démarche. Il fallait s’égarer, naviguer, se perdre sans doute pour se détacher de quelque chose et tomber soudain sur autre chose d’inédit et de familier pourtant : soi-même.

Quoi de plus naturel, ensuite, grâce au dessin, à la peinture, de continuer cette navigation, cet égarement, en parallèle d’une vie de con ? Car évidemment, je ne me suis pas mis soudain à marcher sur l’eau.

J’ai continué à travailler, à l’usine, sur les chantiers, dans les bureaux, une grande partie de mon existence. Mais pas de la même manière qu’auparavant. J’étais plus tranquille parce que j’avais cette autre vie de navigateur que tout le monde ignorait.

Et puis un jour, le corps a lâché. Ce que je disais être « tranquille » ne l’était en fait pas du tout. L’acuité que m’apportait la poésie et la peinture, par un effet de ricochet, me sortit de mon égocentrisme, de mon narcissisme, pour tomber face à l’absurde dans lequel je vivais, nous vivions tous, que ce soit en entreprise comme ailleurs ; tout cela me sauta au visage.

Une part de moi a décidé de mourir ; cette part que je donnais aux loups, cette part que j’appelle « vivre comme un con ».

C’était sans doute prétentieux encore, à bien y réfléchir. Mais il fallait que ça passe par là ; je ne serais pas le même homme sinon.

Il fallait naviguer différemment, sans doute prendre des risques plus grands, se détacher plus encore, plus loin.

Sans doute est-ce à partir de là que le voyage intérieur véritable a commencé. Par l’acceptation totale d’être un navigateur.

Tout quitter devint alors une sorte de discipline. Non plus par peur, par inquiétude, par ennui ou par fatigue. Tout quitter, c’est cette formule magique qui permet de naviguer de rêve en rêve, de poème en poème, de tableau en tableau.

Évidemment, on ne quitte jamais tout totalement ; c’est encore une vue de l’esprit que de l’imaginer.

On se prépare néanmoins à un voyage ultime.

Peut-être que tout cela permet de l’aborder plus sereinement, sans regret ni remord, voire même avec amour, qui sait ?

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