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6 septembre 2021 — Le dibbouk

contre-don

Contre-don

Il existait une langue sous la langue. Celle du frottement d’ailes et de la palpitation des étoiles. Je croyais que peindre était la parler.
Puis vint le temps où le don lui-même devint une marchandise. Où la gratuité fut mise en scène, likée, monétisée. Un grand dégoût m’a saisi. J’ai déposé les pinceaux. Je ne pouvais plus offrir ce qui était déjà volé, recyclé, prostitué dans la grande mascarade connectée.

L’innocence était morte.

Alors j’ai compris que le vrai combat ne commençait qu’après. Qu’il fallait cesser de chercher à « bien parler » cette langue, et accepter de barbouiller contre. Contre le calcul, contre la possession, contre le spectacle du don.
Le gribouillage, l’écriture automatique, le n’importe quoi qui surgit : ce ne sont plus des prières naïves adressées à la lumière. Ce sont des actes de sabotage. Des gestes vains, héroïquement vains, comme celui de Don Quichotte chargeant les moulins. On ne peint pas pour atteindre la langue. On peint pour délimiter son absence. Creuser le vide qu’elle habite. Tracer, par la répétition du geste, un périmètre sacré autour de ce qui nous manque.
Le résultat n’a aucune importance. La toile aboutie est une illusion de plus. Ce qui compte, c’est la lutte elle-même. La qualité de l’attention, la férocité du désir de donner malgré tout.
Je ne peins plus pour me souvenir de la langue.
Je peins pour résister à l’oubli de son existence.
C’est un contre-don. Une offrande faite dans la pleine conscience de son inutilité radicale. C’est là, dans ce geste sans espoir, que réside peut-être la dernière parcelle de vérité.

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