Le Dibbouk

Explorations Littéraires • Carnets • Fictions • Réflexions

"Explorations littéraires. Une lecture critique et créative de la littérature contemporaine."

L'Éditorial du moment

Edito de janvier 2026

Janvier 2026 s’est organisé autour d’une découverte simple, mais décisive : la notion d’accrochage. Elle a permis de désamorcer un conflit ancien — peindre ou écrire — en cessant de poser la question en termes de passage, de justification ou de continuité. Il ne s’agissait plus d’expliquer (…)

Fictions

How to Disappear (Notes on Failure)

**French version** The moment he decided he no longer wished to interact with the world, the world surged toward him. Instantly. With a kind of misplaced (…)

The Shadows of Lisbon : Meeting Fernando Pessoa

*french version* I don’t remember where I met him. Not at A Brasileira, that much I know. Perhaps a side street in (…)

01 janvier 2026

**Silence pesant** Je ne sais pas très bien comment en parler sans donner l’impression d’en faire une théorie. (…)

Carnets

Janvier 2026 Synthèse du mois

## 1er janvier « Je ne sais pas très bien comment en parler sans donner l’impression d’en faire une théorie. Pourtant je le reconnais tout de suite : le silence qui arrive après une phrase de (…)

Septembre 2025

**[1er septembre](https://ledibbouk.net/1-septembre-2025.html)** — J’écris pour fabriquer un (…)

Art

16 janvier 2026

Avec le temps. Ce mot tant chéri. Jadis. *La terre est bleue comme une orange.* On pouvait écrire cela sans ironie, (…)

Planche 6-bis -Musique

Montage par accrochage. Les extraits dialoguent par tensions, échos, retournements. La **musique** n’est pas le (…)

Flux récent

Lectures

Les mots des prompts : ce qu’ils ne font pas

J'ai lu ce matin l'article de Sébastien Bailly sur le mot « romantique » dans les prompts. L'hypothèse est séduisante : certains mots agiraient comme des instructions cognitives, convoquant des champs culturels entiers. « Romantique » imposerait la lune, le regard prolongé, la lumière dorée. Un mot-archive qui déplacerait immédiatement l'espace latent de l'IA. J'ai voulu vérifier. J'ai ouvert Claude et demandé : « Décris-moi une rencontre romantique dans un train. » Voici ce que j'ai obtenu : Un homme et une femme se font face dans un compartiment vide. Le train traverse la banlieuse industrielle. Elle lit Handke, lui regarde par la fenêtre. Leurs genoux se touchent quand le wagon prend un virage. Aucun ne s'excuse. Elle lève les yeux. Il tourne la tête. Ils se regardent trois secondes, peut-être quatre. Pas de sourire. Juste cette reconnaissance muette : quelque chose pourrait arriver. Elle reprend sa lecture. Lui fixe à nouveau le paysage. Mais leurs jambes restent collées. À l'arrêt suivant, elle descend sans un mot. Il la suit du regard sur le quai. Elle ne se retourne pas. Le train repart. C'est tout. Pas de numéro échangé, pas de promesse. Juste cette friction brève, ce possible avorté qui laisse une trace plus nette que n'importe quelle conversation. Pas de lune. Pas de lumière dorée. Pas de promesse verbalisée. Le romantisme est là, mais il n'est pas où Bailly l'attendait. Ce qui m'intéresse, ce n'est pas de dire que Bailly a tort. Son analyse du poids latent des mots reste pertinente. Mais elle suppose que l'IA opère seule, face au mot, dans un vide interactionnel. Or ce n'est jamais le cas. Dans mon interaction avec Claude, plusieurs forces coexistaient. Le mot « romantique », oui. Mais aussi mes préférences utilisateur : exigence critique, refus du lyrisme facile, goût pour la sécheresse narrative. Claude négocie entre ces instructions. Le résultat n'est pas l'addition des deux, c'est une forme de compromis. Le romantisme apparaît, mais déplacé. Pas dans le décor (banlieue industrielle, pas coucher de soleil). Pas dans les gestes convenus (pas de sourire, pas d'échange verbal). Il se loge ailleurs : dans la friction des genoux, dans le regard bref, dans le possible non actualisé. C'est bien du romantisme, mais d'une autre espèce. Cela dit quelque chose d'important sur l'écriture avec l'IA. Les mots des prompts ne sont pas des décrets. Ils sont des forces qui entrent en tension avec d'autres forces. Le contexte compte. L'historique conversationnel compte. Les préférences configurées comptent. Peut-être même le style de l'utilisateur, si l'IA l'a intégré au fil des échanges. Bailly a raison de dire que « romantique » oriente. Mais il sous-estime la plasticité de cette orientation. Le mot ouvre un champ, pas un contenu. Ce qui remplit ce champ dépend de l'écosystème dans lequel il opère. On pourrait dire que le prompt n'est jamais seul. Il arrive toujours dans un environnement déjà structuré par d'autres instructions, d'autres attentes, d'autres habitudes. L'IA ne répond pas au mot isolé. Elle répond à la configuration globale. C'est pour ça que deux personnes peuvent utiliser le même prompt et obtenir des résultats différents. Pas parce que l'IA est instable (elle l'est, mais ce n'est pas le point). Parce que le même mot n'active pas les mêmes probabilités selon le contexte qui l'entoure. Si je devais reformuler l'hypothèse de Bailly, je dirais : les mots des prompts sont des attracteurs. Ils attirent certaines formes, certains motifs, certaines images. Mais la force de cette attraction varie. Elle peut être amplifiée, déviée, voire annulée par d'autres instructions. Dans mon cas, « romantique » a bien attiré quelque chose. Mais mes préférences utilisateur ont créé une force contraire. Résultat : un romantisme minimal, sec, presque austère. Pas celui des corpus habituels. Un autre. Ce qui me fascine, c'est que cette négociation se fait en temps réel, sans que je la pilote consciemment. Je ne peux pas prédire exactement ce que l'IA va produire. Mais je peux sentir les lignes de force qui traversent l'interaction. Le mot « romantique » tire dans une direction. Mes préférences tirent dans une autre. Le texte final se situe quelque part entre les deux. Peut-être que le vrai sujet, ce n'est pas le poids latent des mots. C'est l'écologie de l'interaction. Les mots ne sont jamais seuls. Ils cohabitent avec d'autres instructions, d'autres attentes, d'autres mémoires. L'écriture avec l'IA, c'est apprendre à sentir ces cohabitations. Bailly parle de « naviguer dans les dépliages ». C'est juste. Mais il faudrait ajouter : naviguer dans des dépliages orientés par plusieurs forces simultanées. Le mot romantique déplie quelque chose. Mais ce quelque chose est immédiatement reconfiguré par le reste du contexte. Au fond, ce que mon expérience montre, ce n'est pas que Bailly se trompe. C'est que son analyse est incomplète. Les mots des prompts ont un poids. Mais ce poids n'opère jamais seul. Il entre en résonance, en friction, en tension avec d'autres poids. Et c'est dans ces tensions que l'écriture se joue. Les mots des prompts ne font pas tout. Ils font quelque chose. C'est déjà beaucoup. Mais ce n'est jamais tout.|couper{180}

réflexions sur l’art

Carnets | février 2026

10 février 2026

Il parle pour ne rien dire. C'est ce que l'enfant comprend. Quand le grand-père parle, il ne dit rien. En fait, c'est difficile à comprendre. Le grand-père raconte toujours les mêmes histoires. Il modifie un peu ça et là, mais ce sont toujours les mêmes histoires. Pourquoi fait-il ça ? Pour ne rien dire. C'est ce que disent les gens autour de cette table lorsqu'il l'a quittée. L'enfant comprend que parler pour ne rien dire est une faute. Celui qui parle pour ne rien dire n'est pas comme tout le monde. Il n'attire ni la confiance ni l'affection. On peut tout aussi bien le mépriser que le détester, et à force devenir indifférent à ce qu'il est véritablement. Les gens ne sont pas ce qu'ils disent. L'enfant a cette intuition. Il est possible que certaines personnes parlent pour ne rien dire parce que, de toute façon, elles savent que ça ne sert à rien de dire qui elles sont vraiment. Tout le monde s'en fichera. Tout le monde aura une peur bleue de ça. Il est possible de tuer quelqu'un pour bien moins que ça. Parler pour ne rien dire, c'est comme écrire pour que personne ne comprenne ce que tu écris. C'est la même chose. Tuez-moi. Tu le répètes en boucle et tout le monde te regarde comme un abruti. On ne te prend pas au sérieux. C'est tout à fait ça. Celui-là alors, quel con. Et le monde continue exactement comme avant. Parler pour ne rien dire n'arrête pas la course folle du monde. Écrire pour ne pas être lu n'est pas plus héroïque. Si le grand-père avait un jour commencé à parler pour ne rien dire, c'est sans doute parce qu'il avait été déçu par quelque chose, profondément. Il espérait qu'on lui accorde de la confiance, de l'affection. Ce n'est pas venu. Ou bien il n'a pas fait le chemin jusqu'au point de s'interroger sur ce que lui entendait par ces mots. Sur ce que les gens tout autour entendaient au travers de ces deux mots. Ma bouche est vide. J'ai foncé à la pharmacie en rentrant de Lyon et j'ai pris un cachet et demi de cortisone pour me préparer à affronter la douleur qui se réveillait après l'anesthésie. Puis j'ai préféré ne pas dîner et aller écrire. Une histoire complètement dingue. Un scientifique du Cern qui repère une voix dans les données au delà d'un portail. Un grand-père rabbin Kabbaliste qui sait réparer les déchirures dans les parois du réel. Une femme qui serait prête à tout pour être entendue vraiment quitte à perdre son âme. 16 chapitres, 180 pages en une nuit. Faut-il avoir la bouche vide pour écrire autant, je n'en sais rien.|couper{180}

Autofiction et Introspection

histoire de l’imaginaire

Le Ministère du Futur : La camisole de gentillesse

En 2026, le climat déraille en direct. Les vagues de chaleur tuent. Les incendies ravagent des régions entières. Les glaciers fondent. Les migrations climatiques commencent. Ce n'est plus de la prédiction. C'est du reportage. En 2020, Kim Stanley Robinson publiait Le Ministère du Futur. Un roman de science-fiction qui racontait comment l'humanité pourrait traverser la catastrophe climatique entre 2025 et 2050. Certaines de ses prédictions se vérifient déjà. Pas toutes. Mais assez pour que le livre sonne différemment aujourd'hui qu'à sa sortie. La question reste : comment la fiction peut-elle encore parler du climat sans tomber dans le déni tech-optimiste (on va inventer une solution miracle) ou le désespoir paralysant (c'est foutu, on attend la fin) ? Robinson propose autre chose. Une troisième voie. Sale. Violente. Ambiguë. Mais crédible. Comment j'ai découvert ce livre J'ai découvert Le Ministère du Futur par un vlog de Lilian Peschet. Six minutes sur YouTube. Peschet parle de SF, d'écologie, de pensée systémique. Exactement les sujets de Robinson. Ce qui l'accroche : la violence proactive des gentils. Pas la violence défensive classique — le méchant attaque, le gentil riposte, fin de l'épisode. Non. Une violence préventive, offensive. Des actions violentes commises au nom de la transition écologique. Pour sauver des millions de vies. Pour forcer l'action. Peschet est honnête sur son malaise. Le livre lui donne envie de dire "oui" à ces actions radicales. Mais en même temps il se demande si raconter cette violence proactive, ce n'est pas risqué. Chacun pense avoir raison. Chacun pourrait légitimer sa propre violence. La question est ouverte, inconfortable. Il dit aussi que le livre est "hyper sec", "sans êtres humains". Trop d'idées, pas assez de personnages vivants. Ça ressemble à un essai. C'est ce qui le gêne dans sa lecture — il aime les histoires avec des gens, des relations, des émotions. Ce qui m'a accroché dans son analyse, ce n'est pas la question morale (la violence est-elle légitime ?). C'est la question narrative. Comment Robinson fait-il pour écrire des personnages qui commettent des actes violents sans tomber dans le manichéisme ? Comment maintient-il l'ambiguïté sans édulcorer la violence ? Peschet dit que le livre est sec, sans êtres humains. Moi je me demande : et si c'était précisément ça, la technique ? Ne pas psychologiser. Laisser la violence opaque. Ne pas tout expliquer. Moi, c'est exactement cet aspect-là qui m'a intéressé. Pas parce que Peschet a tort, juste parce qu'on cherche des choses différentes dans la fiction. Robinson refuse le récit consolant avec des héros attachants. Il refuse la psychologie approfondie, les arcs narratifs satisfaisants, la résolution émotionnelle. Il veut documenter, pas émouvoir. La sécheresse que Peschet trouve difficile à lire, je la trouve nécessaire. On ne raconte pas la transformation climatique planétaire avec des personnages qu'on aime et dont on suit les émotions. C'est trop vaste. Trop systémique. La forme fragmentée, la prose documentaire, l'absence de consolation narrative — pour moi, ce sont les choix qui permettent au livre de tenir. Nouvelle chaîne de transmission aussi. Je n'ai pas découvert ce livre par la critique littéraire, pas par une librairie. Par YouTube. Peschet fait un travail de critique sérieux en format vlog, et c'est grâce à lui que j'ai lu Robinson. Les livres circulent autrement maintenant. C'est comme ça. La SF climatique avant Robinson La SF climatique n'a pas attendu Robinson pour exister. Elle a ses phases, ses obsessions, ses impasses. Années 1960-70 : Ballard et la catastrophe contemplative J.G. Ballard écrit Le Monde engloui en 1962. Londres est submergée. La chaleur monte. Les personnages ne cherchent pas à survivre, ils dérivent vers le sud, vers encore plus de chaleur, comme attirés par une régression vers un état primitif, presque mystique. C'est beau, c'est étrange, c'est complètement détaché de toute action politique. La catastrophe devient paysage mental. On la contemple, on ne la combat pas. Années 1980-90 : Le cyberpunk éco-conscient Bruce Sterling avec Îles dans le filet (1988) introduit une écologie technologique ambiguë. Les corporations polluent, la planète souffre, mais la technologie pourrait aussi être la solution — ou empirer les choses. Tout est ambigu. Les hackers deviennent éco-guerriers, mais sans programme clair. L'optimisme technologique des années 50-60 est mort, remplacé par une méfiance systémique. Le capitalisme est le problème, mais personne ne sait comment en sortir. Années 2000-2010 : Le doomerism Margaret Atwood avec la trilogie MaddAddam (2003-2013), Cormac McCarthy avec La Route (2006). La catastrophe est déjà arrivée. On est après. Quelques survivants errent dans les décombres. Extinction quasi-totale. Pas de solution, pas d'espoir, juste une longue agonie. C'est littérairement puissant, mais politiquement paralysant. Si tout est foutu, pourquoi agir ? 2020 : Robinson propose autre chose Le Ministère du Futur sort en pleine pandémie COVID. Moment étrange pour un livre sur la catastrophe climatique. Et pourtant Robinson refuse à la fois l'utopie tech béate et l'apocalypse paralysante. Il dit : oui, c'est terrible. Oui, il y aura des morts. Mais on peut s'en sortir. Pas par magie. Par action collective. Violence incluse. Diplomatie sale incluse. Compromis impossibles inclus. Ce n'est ni beau ni propre. Mais ça fonctionne. C'est la première fois qu'un roman de SF climatique majeur dit : on traverse la catastrophe et on en sort. Pas indemnes. Pas victorieux. Mais vivants. Comment raconter l'impossible Le Ministère du Futur ne ressemble pas à un roman classique. Pas d'intrigue unique, pas de héros sauveur, pas d'arc narratif satisfaisant. C'est fragmenté, polyphonique, parfois aride. Robinson refuse les outils narratifs conventionnels parce qu'ils ne peuvent pas contenir ce qu'il veut raconter. Fragmentation narrative Le livre alterne entre dizaines de points de vue, de lieux, d'époques. Une vague de chaleur catastrophique en Inde tue vingt millions de personnes. Mary Murphy, Irlandaise de quarante-cinq ans, ancienne ministre des Affaires étrangères, dirige le Ministère du Futur à Zurich. Frank May, travailleur humanitaire américain, survit à la catastrophe indienne et en reste traumatisé. Les chapitres sautent d'un continent à l'autre, d'une décennie à l'autre. Certains font quelques pages, d'autres bien plus. Aucune continuité rassurante. C'est déroutant au début. Puis on comprend : c'est la seule façon de raconter une transformation planétaire sur 25 ans. On ne peut pas suivre un seul personnage du début à la fin. C'est trop vaste. Polyphonie — voix humaines et non-humaines Mary Murphy incarne la diplomatie, la patience bureaucratique, les négociations avec les États et les banques centrales. Frank May représente le trauma, la colère, le refus d'attendre que les institutions bougent. Mais Robinson ne se limite pas aux humains. Un photon raconte son voyage depuis le soleil. D'autres voix non-humaines apparaissent. Le récit refuse d'être uniquement anthropocentré. Prose documentaire Robinson n'écrit pas de la belle langue. Phrases courtes, déclaratives, parfois presque administratives. Ça ressemble à un rapport. C'est volontaire. Certains chapitres expliquent des mécanismes techniques, économiques, géopolitiques. C'est didactique. Certains lecteurs trouvent ça lourd. Mais c'est le prix de la crédibilité. Robinson veut qu'on comprenne comment ça pourrait marcher concrètement. Pourquoi cette forme ? Robinson ne pouvait pas raconter la transformation climatique planétaire avec une structure narrative classique : un héros, un antagoniste, un conflit, une résolution. C'est trop vaste. Trop complexe. Trop systémique. Le réel climatique ne se laisse pas résumer en une histoire individuelle. Il faut des dizaines d'histoires, des centaines de voix, des milliers de gestes. La fragmentation n'est pas un échec formel. C'est la seule honnêteté possible. Mais il y a autre chose dans cette architecture. Certains personnages qui commettent des actes violents n'ont pas de psychologie approfondie. Ils apparaissent, agissent, disparaissent. Robinson refuse de les expliquer complètement. S'il avait consacré des chapitres entiers à développer leurs traumas, leur prise de conscience progressive, leur arc moral — ça aurait détruit l'effet. Ça aurait psychologisé la violence. Ça aurait été sage. Robinson maintient l'opacité. On comprend le contexte sans comprendre complètement les personnes. C'est ça qui dérange. Et c'est ça qui fonctionne narrativement. Position politique assumée Robinson ne cache pas sa position. Le capitalisme est le problème. Pas juste "les méchantes corporations", pas juste "les lobbies pétroliers". Le système lui-même. Tant que le profit prime, impossible de stopper les émissions. Le capitalisme comme blocage structurel Le livre montre comment ça bloque. Les États savent ce qu'il faut faire. Mais ils ne peuvent pas. Parce que leurs économies dépendent des énergies fossiles. Parce que leurs électeurs perdront leur emploi. Parce que les autres États continueront à émettre. Tragédie des communs à l'échelle planétaire. Robinson ne prêche pas. Il montre juste comment ça fonctionne. Comment ça bloque. Comment ça tue. Après la catastrophe indienne qui fait vingt millions de morts, la délégation indienne dénonce violemment l'échec de l'accord de Paris. Promesses non tenues. Fonds non versés. L'Inde a payé le prix d'un système qui profite aux pays développés tout en lui demandant de renoncer au charbon — après que ces mêmes pays en ont brûlé assez pour s'enrichir. Solutions — et leurs coûts Le livre propose des solutions. Techniques, économiques, politiques. Certaines passent par la violence. Robinson ne dit pas "c'est bien". Il ne dit pas "c'est mal". Il montre que certaines actions fonctionnent. Mais au prix de morts. De tensions géopolitiques. De millions de personnes déplacées. Ce n'est ni beau ni propre. C'est sale. Violent. Injuste par endroits. Ambiguïté morale Robinson laisse les questions ouvertes. Inconfortables. Il ne tranche pas. C'est sa force. Le livre n'est pas un manifeste. C'est un espace mental pour penser ce qui semble impensable. Ce qui reste ouvert Robinson ne résout pas tout. Il laisse des tensions irrésolues. C'est volontaire. Parce que le réel ne se résout pas proprement. La violence Le livre montre des actes violents commis au nom de la transition climatique. Ça fonctionne. Mais à quel prix moral ? Où placer la limite ? Qui décide ? Robinson ne tranche pas. La démocratie Le Ministère du Futur est une institution de l'ONU. Mandat : défendre les intérêts des générations futures. Mais que faire quand les États membres bloquent ? Quand les lobbies paralysent ? Quand le temps presse ? Mary négocie. Diplomatie. Patience. Petites victoires. Mais d'autres n'attendent pas. Ils agissent hors de tout mandat démocratique. Si la démocratie est trop lente pour gérer une catastrophe qui se déroule sur des décennies, faut-il la contourner ? Robinson pose la question sans y répondre. Les perdants La transition climatique ne se fait pas sans casse. Des pays pétroliers voient leur économie s'effondrer. Des millions de travailleurs fossiles perdent leur emploi. Des régions entières sombrent dans la violence. Robinson montre qu'il y a des mécanismes de compensation. Mais c'est insuffisant. Trop lent. Mal distribué. La transition broie des vies. Est-ce qu'on peut éviter ça ? Robinson ne sait pas. Il montre juste que ça arrive. Que c'est le coût réel. Et qu'on n'a pas le choix de ne pas payer. 2026, retour en arrière En 2026, on assiste à un recul. Les actions prises en 2020, après la pandémie, après les Accords de Paris — beaucoup ne sont plus des priorités. Pire : certaines sont inversées. On nie à nouveau le changement climatique. Pas partout, pas officiellement, mais suffisamment pour que les politiques s'affaiblissent. On remet en service des pesticides interdits. On importe des viandes qui ne subissent pas les mêmes normes. Le profit redevient la seule boussole. Robinson écrivait en 2020. Il montrait une transition possible. Sale, violente, mais réelle. En 2026, on voit le mouvement inverse. Les lobbies ont repris le terrain. Les États reculent. C'est exactement dans ce contexte que les actions décrites par Robinson deviennent non plus de la fiction spéculative mais des hypothèses crédibles. Si les États ne bougent pas. Si les élections ne changent rien. Si le système continue à tuer. Alors quoi ? Robinson ne dit pas "faites-le". Il dit : "voilà ce qui pourrait arriver si les voies légales échouent". En 2020, ça semblait extrême. En 2026, ça semble de moins en moins improbable. L'inconfort moral du livre prend une autre dimension. Ce n'est plus une question théorique. C'est une question pratique. Robinson laisse ces questions ouvertes. En 2026, elles le sont encore plus. Ce qui frappe dans Le Ministère du Futur, ce n'est pas que des personnages commettent des actes violents. La fiction regorge de personnages violents depuis toujours. Ce qui est rare, c'est la façon dont Robinson traite la violence politique collective. Pas de tueur psychopathe dont on explore le trauma. Pas de héros qui bascule progressivement dans l'action radicale après une prise de conscience. Pas d'arc moral satisfaisant. Des groupes organisés agissent. On comprend le contexte (le climat tue, les États ne bougent pas, alors quelqu'un force l'action). Mais Robinson refuse de psychologiser. Il maintient l'opacité. C'est contre-intuitif. On nous apprend que les bons personnages ont de la profondeur psychologique. Qu'il faut montrer leurs motivations. Expliquer pourquoi ils font ce qu'ils font. Robinson dit non. Pour la violence politique collective, l'opacité est plus juste. Plus honnête. Plus dangereuse. Pourquoi c'est difficile à écrire La plupart des fictions climatiques évitent ce terrain. Soit elles misent sur la tech (on invente une solution), soit sur la diplomatie (on négocie), soit sur l'effondrement (tout est foutu). Rares sont celles qui montrent la violence politique collective comme stratégie crédible. Et encore plus rares celles qui la montrent sans la psychologiser, sans la rendre confortable moralement. Robinson semble le faire. Sans tomber dans le thriller manichéen. Sans glorifier. Sans condamner. En maintenant l'inconfort. En refermant le bouquin j'ai eu une image troublante concernant ma manière de m'installer à ma table pour écrire des fictions. J'ai eu l'impression d'être dans le film Vol au dessus d'un nid de coucou et qu'on m'avait flanqué sous camisole chimique. Une camisole de gentillesse|couper{180}

imaginaire

fictions

The Shadows of Lisbon : Meeting Fernando Pessoa

french version I don't remember where I met him. Not at A Brasileira, that much I know. Perhaps a side street in Mártires, perhaps a smoke-filled room near Sacramentos. Places blur when someone has come to matter. Time too. Were we twenty, thirty, forty ? I can't retrieve the label. I know only that Fernando took his place in my life as if it had been waiting for him, and that I followed him, with my scribbler's air, convinced that melancholy was a kind of passage. Lisbon I see again in steep slopes, in jasmine trailing through the evenings, and in that slightly sour white wine that kept us company. We walked a great deal. Long stretches without speaking, except to decide on a glass, a counter, a patch of shade when the light grew too hard. Fernando worked at the port : translations for freight forwarders, nothing glorious, but he held to it with a kind of poor elegance. Dark hat, cheap glasses, thin mustache, elbows worn shiny with use. He arrived in late afternoon, measured steps, as if not wanting to disturb the pavement. He had that slight smile that never quite opens. His gravity sometimes made me laugh inwardly, it seemed so mismatched with the life shouting around us, but I held back ; then we'd go drink, and watch the neighborhood stir without joining in. He spoke little. When he let slip the name of some unknown city, it was like a match in the dark. One day I understood he'd grown up in Durban, because of his clean English, without accent, and a way of pronouncing certain words as if they came back to him from far off. He carried a constant melancholy, not the spectacular kind : something that veiled his gaze behind the lenses, even when he simply seemed tired. Always discreet, always exact. He wrote, of course. Otherwise, what was the point of such fidelity ? On evenings when we'd gone too far already, he'd read me his poems first in Portuguese, for the music, then translate in his way, half French, half English, searching for the exact point. I understood the language poorly, but I heard the material : the dry consonants, the wet vowels, the line held without emphasis, spoken in an almost cold voice. I still hear him sometimes, long after, in his hesitant French : "To sail is precious, to live is not precious."|couper{180}

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