Tu n’es rien
Cette petite phrase qui tourne depuis toujours dans ma tête depuis l’enfance, je crois qu’elle a fini par prendre une place centrale. En fait je cherche un axe en peinture et je me disperse sans arrêt pour lui échapper. À chaque fois c’est un château de sable plus ou moins adroitement créé avec courage et cœur — c’est ce que je me dis — mais je pourrais tout autant parler d’une obligation de survie, et qui s’effondre avalé par la mer et le temps.
« Tu n’es rien » et puis associé « tu ne vaux rien », « tu ne devrais pas exister », « à quelques centimètres près tu n’étais qu’une crotte », « tu n’y arriveras jamais ».
À quoi ? sinon à leur ressembler, à être comme eux, aussi bon, aussi monstrueux ? mystère béant d’où sourd la violence, la haine, le désespoir, toute une vie de désordre.
Bien sûr mon orgueil en a pris un bon coup. J’en fus conscient plus tard, pas tout de suite cependant. Alors j’ai déployé des stratégies, des stratagèmes pour compenser le vide inouï.
Mais rien n’y faisait jamais. Que ce soit n’importe qui face à moi qui me rappelle ma note fondamentale, mon vide ontologique, tout s’écroulait en silence irrémédiablement, sans mot dire, et je retournais in petto dans un terrier quelconque pour me désagréger lentement, m’éroder encore un peu plus, devenir arbre sec dans l’ignorance du fruit, dans le refus du fruit.
L’amour fut longtemps un fanal, un drapeau à ne pas perdre du regard durant la boucherie et cela hier encore me donnait de l’espoir.
Parvenir à sauver l’amour coûte que coûte, n’était-ce pas faire la nique au destin ? pardonner pour rebondir vers les étoiles, la métaphysique, l’art ?
Je n’ai jamais effectué que de pâles soubresauts de puce. Plus assez de foi, plus assez de vigueur, une fatigue de tout pour me réfugier à nouveau bien au chaud dans le rien.
Tous ces personnages inventés de toutes pièces, du prince charmant à l’amant, du bon père de famille au traître sans vergogne, du voyou, de l’escroc, du bon employé servile, du mauvais payeur, du bon professeur et de l’artiste raté, tout cela ne fut que passe-temps, diversion pour échapper au maelström du rien.
En explorant tous ces costumes j’ai appris que le rien m’était aussi une force, j’ai été surpris par la crédulité, la naïveté, la confiance qui m’étaient accordées comme des crédits bancaires pratiquement toujours. Et bien sûr pendant longtemps j’ai oublié de payer les échéances, les intérêts, combien de fois ai-je déménagé à la cloche de bois de mes amours, de mes amitiés ?
Je me suis dit, récité, j’ai inventé des mantras pour ne pas oublier que le rien m’appartenait. Avec rien j’ai fait bien plus que certains avec tout, sans oublier de m’en enorgueillir copieusement par manque ou excès affreux de confiance en moi, ce qui est du pareil au même.
« Tu n’es rien », on ne réfléchit pas à la langue enfant, peu importe la négation et l’affirmation, cela pénètre directement le subconscient.
Si je me penchais un peu plus aujourd’hui sur cette phrase, si je la décortiquais patiemment sans peur, je me demande si soudain elle ne signifierait pas bien autre chose. Une maladresse cachant une adresse logée dans un futur radieux de chaleur et d’amour vrai enfin, car dans le fond celui et celle qui autrefois me la rappelaient sans cesse, n’étaient pas des linguistes chevronnés, ils n’étaient que mes parents et ils devaient inconsciemment tenter de formuler une affirmation malgré tout.
Car « tu n’es rien » ce n’est pas « tu es rien ». « Tu n’es rien » laisse percevoir un tout que je n’ai jamais voulu voir, aveuglé par le vide dans lequel j’ai sauté la tête la première.
D’un autre côté, on m’aurait dit « tu es tout », je ne suis pas sûr du tout que je m’en serais sorti mieux.