C’était quoi déjà ce poème ?
Je perds la mémoire, je ne sais plus en quelle année je me suis installé là, il me faudrait faire cet effort, recouper les choses, retrouver des points de repère, réinventer une fois de plus toute l’histoire.
J’étais dans cette ville tellement triste aux façades abîmées. Je marchais des pentes et des gouffres à ne plus finir. J’adorais m’asseoir à la terrasse de ce petit café, un peu en retrait de la cohorte des touristes, de là j’apercevais le grand pont enjambant le Douro.
Il y avait peu de bruit, pas d’effusion, juste la paix ravivée de temps à autre par l’irruption d’un klaxon dans le lointain. Je savourais cette paix.
Les hommes qui étaient installés à la table d’à côté aussi, ça se lisait sur les traits de leurs visages, ils étaient silencieux et de temps en temps attrapaient leur verre de bière pour en boire une gorgée, ils se regardaient peu, car leurs regards étaient posés sur le fleuve.
C’est ce jour-là, je crois, que j’ai écrit ce poème sur mon petit carnet. Je l’ai perdu évidemment, le carnet et tous les poèmes à l’intérieur. Cela me plaît de songer à cette perte tout à coup.
J’ai la sensation d’avoir des trésors encore intacts, enfouis tout au fond, et qu’il faut laisser ainsi, sans y toucher.
Mais tout de même je suis curieux. C’était quoi déjà ce poème ?
Cela parlait, je crois, des caravelles, de Vasco de Gama, de tous les conquérants partis conquérir quelque chose à l’extérieur d’eux-mêmes, et de cette terre ici.
Partis poussés par je ne sais quel rêve, quelle chimère qui consumera et dévastera un monde par-delà les mers.
Ils sont revenus. Ils sont là tout à côté.
Et ils n’ont pas l’air d’être plus avancés que ça.
Ils posent leurs regards sur le fleuve sans parler.
Et moi je me dépêche de me souvenir encore une fois de tout cela parce que j’ai peur de l’oublier.