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5 avril 2026 — Le dibbouk

L’art de la fiction note 4

Résumé & notes de travail en français, The Art Of Fiction - John Gardner 1983

Chapitre 4 – Métafiction, déconstruction, et « jazzing around »

Metafiction, Deconstruction, and Jazzing Around (pp. 82–96)

Chapitre plus court, plus polémique. Gardner élargit la perspective historique avant de régler ses comptes – avec nuance – avec les courants expérimentaux de son époque.


La fiction n’a pas toujours fonctionné selon les principes du chapitre 3

« Not all fiction, old or new, works by the principles we’ve been examining so far. »

L’Iliade n’a pas de “personnages” au sens moderne. La Divine Comédie et Beowulf n’ont pas d’intrigue au sens aristotélicien – pas de séquence causalement liée d’événements. Gilgamesh, Paradise Lost, les Cantos de Pound procèdent non par actions dramatisées mais par discours.

La raison : les changements de méthode narrative reflètent des changements dans la façon dont les humains perçoivent le monde. Dans une société autoritaire, la fiction tend à fonctionner comme véhicule d’instruction – la vérité est sucrée et transmise d’en haut. D’où la littérature allégorique.

Exploration vs. démonstration

La distinction centrale du chapitre :

— Exploration : l’écrivain ne sait pas à l’avance où il va. La fiction est un moyen de découverte. C’est le mode de la fiction aristotélicienne – dramatiser un conflit, explorer causalement ses implications.
—  Démonstration : l’écrivain illustre, prouve, exprime ce qu’il sait déjà. La profluence vient non de l’energeia mais d’une logique abstraite (de a vers b vers c).

Exemple : Beowulf. La profluence y est abstraite, pas dramatique. Grendel représente le dysfonctionnement de l’intellectuel (l’une des trois parties de l’âme platonicienne). La mère de Grendel représente l’irascible. Le dragon représente le concupiscible. Le poète montre ces trois parties au meilleur et au pire. Ce n’est pas une dramatisation d’un conflit – c’est une expression allégorique d’une idée.

Ce n’est pas inférieur – c’est différent. La fiction a existé pendant des siècles sur un continuum entre autoritaire et existentiel. Depuis la Deuxième Guerre Mondiale, on a vu partout une montée de la fiction non-proflue (Beckett) et de la fiction sans fin (Fowles).

Métafiction, déconstruction, « jazzing around » – distinctions

Métafiction : fiction qui, dans son style et son thème, enquête sur la fiction elle-même. Elle brise délibérément le rêve fictionnel – les ruptures dans le rêve sont aussi importantes que le rêve. Ce n’est pas un phénomène nouveau : Tristram Shandy de Sterne, Tom Jones de Fielding, l’Argonautique d’Apollonios de Rhodes. Aujourd’hui : Ionesco, Beckett, Barth, Barthelme, Borges, Fowles, Calvino, Gass.

Pourquoi la métafiction ? Parce que la fiction conventionnelle est un instrument qui peut dysfonctionner – comme un microscope défectueux, elle peut nous convaincre de choses fausses. Exemple frappant : le dénouement de la romance conventionnelle (Jane Austen) peut subtilement persuader le lecteur inattentif que pour chaque femme il existe un homme parfait. Rien au monde n’a plus de pouvoir d’asservissement que la fiction. La métafiction est un rempart contre ce pouvoir.

Déconstruction fictionnelle : parallèle au révisionnisme historique – elle raconte l’histoire depuis l’autre côté ou depuis un angle insolite qui compromet les valeurs généralement acceptées. Hamlet de Shakespeare en est un exemple : la pièce déconstruit la tragédie de vengeance, genre par nature autoritaire et sûr de lui (« la vengeance est le devoir du héros »). Shakespeare nous rend progressivement de plus en plus sceptiques quant à l’autorité du fantôme, de plus en plus incertains si Hamlet a le droit de tuer Claudius – et Hamlet lui-même, au fil de la pièce, devient de plus en plus coupable.

Distinction importante : toutes les métafictions sont des déconstructions, mais toutes les déconstructions ne sont pas des métafictions. La déconstruction non-métafictionnelle peut atteindre une plus grande puissance émotionnelle. Raconter Beowulf du point de vue de Grendel (comme John Gardner le fait lui-même dans Grendel) permet d’obtenir toute l’émotion possible de la tragédie de Grendel, ET le deuil que peut ressentir le lecteur cultivé en voyant les grands idéaux de la civilisation occidentale révélés comme grossiers, manipulateurs et tyranniques.

« Jazzing around » : la forme la plus légère et la plus irresponsable – l’écrivain joue avec la fiction sans véritable engagement intellectuel ou émotionnel. Gardner est sévère ici : certains écrivains expérimentaux font de la métafiction non pas pour critiquer la fiction mais parce que c’est amusant, ou pour montrer qu’ils sont plus malins que le genre. C’est une déperdition de talent.

La démonstration par l’exemple : Alex Strugatsky

Gardner illustre l’intérêt et les limites du point de vue à la troisième personne limitée par un exemple inventé savoureux : Alex Strugatsky, qui prend son cours de ballet le samedi matin, voit sa maîtresse – la femme du chef de la police locale – entrer dans la salle. En omniscience (à la Tchekhov), on obtient immédiatement les faits essentiels et on passe à ce qui est vraiment intéressant. En troisième personne limitée, on s’enlise dans la paranoïa hystérique d’Alex. La métafiction montre que ce point de vue force l’écrivain à un faux suspense – et le lecteur rit de soulagement en voyant l’absurdité mise à nu.

La déconstruction du langage lui-même

La déconstruction au sens philosophique (Heidegger, Derrida) repose sur des faits indiscutables : le langage véhicule des valeurs avec lui, parfois des valeurs qu’on ne remarque pas. En anglais, le mot “friend” porte des connotations néo-platoniciennes et chrétiennes. Presque tous nos mots et images les plus résonnants ont des traces de néo-platonisme et de christianisme. La forme même d’une histoire – début, milieu, fin ordonnés – suggère une métaphysique chrétienne.

Ce n’est pas une raison de paniquer ou de tout déconstruire. C’est une raison d’être conscient.

( il y a une réflexion de Lilian Peshet entendue ce matin sur son vlog qui évoque un peu ça )

Conclusion : chacun a sa valeur

Gardner refuse de hiérarchiser :

« What we enjoy we enjoy ; dispute is useless. »

La métafiction, la déconstruction, la fiction conventionnelle – chacune a ses valeurs propres, chacune a ses partisans sincères. Ce qui compte, c’est de comprendre ce que chaque mode peut faire et ne peut pas faire, et de choisir consciemment.

Mais Gardner maintient sa position fondamentale : avant de maîtriser la métafiction, il faut maîtriser la fiction. On ne peut pas « jazzer around » de manière productive sans avoir d’abord pleinement compris comment fonctionne la forme qu’on est en train de subvertir.


Mots-clés du chapitre

Anglais Français
metafiction métafiction
deconstruction déconstruction
jazzing around improvisation irresponsable
authoritarian / existential continuum continuum autoritaire / existentiel
exploration vs. demonstration exploration vs. démonstration
allegory allégorie
the intellectual / the irascible / the concupiscible l’intellectuel / l’irascible / le concupiscible (Platon)