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17 décembre 2025 — Le dibbouk

L’asile

La salle de lecture baignait dans l’obscurité, sauf à l’endroit où la poussière s’agitait à l’oblique, cherchant à s’évader de la lumière. C’était la fin d’après-midi. La chaleur de l’été déclinait, et la lumière des hautes fenêtres venait mourir sur le visage de l’homme sans en réchauffer la pâleur de pierre. Immobile, il fixait le même ouvrage qu’il lisait chaque matin.

Hésitante, comme tendue par une trop forte poussée de désir qu’elle ne pouvait contrôler, la main de l’homme — une main de maçon, épaisse — contrastait avec la fragilité de la page qu’elle allait tourner. Le regard brûlant, il voulait savoir la suite. C’était ce passage particulier où l’homme comprend qu’il n’a plus rien à perdre, que la société l’a rejeté comme une scorie, et que dès lors, toute action, fût-elle la plus terrible, n’est plus qu’un geste de liberté reconquise, un défi absolu lancé à […]

Soudain, une cloche sonna l’heure de rendre les ouvrages, et la main lentement reflua vers l’arrière.
Ce passage, l’homme le connaissait déjà, bien sûr. Il n’avait pas besoin de tourner la page. Depuis toutes ces années qu’il végétait entre ces murs, il avait lu déjà plus de mille fois Souvenirs de la Maison des Morts du très grand Dostoïevski.
Il n’en tournait pas moins la page, chaque jour, au même endroit, comme on vérifie la présence d’une clé en poche avant de commettre l’irréparable.

Madame Ch. leva les yeux de ses registres. Une femme en gris, taillée au cordeau, dont le visage semblait avoir été repassé avec les règlements qu’elle appliquait depuis trente ans. Ses lunettes, deux cercles d’acier froid, trichaient avec la lumière. Ses mains, sèches et précises, reposaient sur les colonnes de noms et de dates comme sur des preuves à charge. Elle était le règlement fait chair : l’ordre, la discipline, l’obéissance aveugle à la consigne, un univers où chaque chose devait être à sa place, surtout les hommes.

Elle le vit s’avancer vers elle. Il se mouvait dans un silence de poussière, comme s’il déplaçait de l’ombre avec lui. Son corps, large et noueux, semblait fait pour fendre le vent ou soulever des pierres, pas pour se glisser dans les couloirs étroits de l’asile. Tout en lui disait la force contrariée, l’animal pris au piège d’un monde qui n’était pas le sien. Il survivait ici, oui, mais en rampant, en lisant, en ruminant une colère de granit. Chaque pas qu’il faisait dans ce couloir propre et ciré était une trahison de sa nature véritable.

Il s’arrêta devant le bureau. Un silence.
Puis il posa le livre entre eux, non pas comme on rend un objet, mais comme on dépose une offrande ou un ultimatum. La couverture usée toucha le bois ciré avec un choc sourd qui sembla sceller quelque chose.
Alors que sa main droite reposait encore sur le volume, comme pour en retarder l’abandon, sa gauche, dissimulée sous le rebord de bois, serrait la lame plate cachée dans l’ourlet de son pantalon. Il ne souriait pas. Il fixait la gorge de Madame Ch., là où battait un pouls frêle, à peine visible sous la peau pâle. Il calcula la distance : un mètre peut-être. Le saut, le geste, l’effort — rien. Moins qu’un souffle.
Le granit devient lave.

L’homme parla d’une voix douce bonsoir Madame Ch. belle soirée n’est-ce pas, l’automne viendra un peu plus tard cette année, ne le pensez vous pas, puis, sans attendre la réponse, il pivota vers l’allée et d’un même pas nonchalant se dirigea vers la sortie où des gardiens en blouse blanche surveillaient les mains des aliénés afin de constater qu’elles étaient vides.

L’acte passa presque inaperçu. Il fallut attendre quelques instant pour qu’un des fous ne ne se mette à hurler le sang le sang, l’un des gardiens gisait au sol la gorge entaillée, personne n’avait rien vu, l’homme avait continué sa route sans se presser jusqu’à l’angle du couloir au bout duquel se tenait sa cellule.

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