La peur du vide
La toile est vide et il faut la remplir de quelque chose. C’est sans doute ce que je me dis lorsque j’entreprends de peindre à mes débuts. C’est-à-dire à partir du moment où je me mets à penser, où la conscience devient le capitaine du bateau, qui répudie les rêves, les fantasmes, la naïveté à fond de cale.
Cette conscience capitaine se dit à elle-même qu’elle aura besoin, pour exister, de tellement de serviteurs et d’outils, de détracteurs comme d’admirateurs... Il lui faut remplir quelque chose afin de dissimuler ce qu’elle estime être le manque.
Il lui faut comparer, rivaliser, construire des échelles de tout acabit pour se positionner ainsi sur tel ou tel barreau de celles-ci... se mettre en quête d’une idée d’excellence sans même prendre le temps d’étudier ce qu’est véritablement l’excellence. Une conscience qui, pour grandir, s’appuie sur des rumeurs, des « on dit ». C’est une conscience qui n’existe que parce qu’elle se reflète dans l’extérieur ; elle ne peut être sans miroir.
Et en même temps, entravée à tout bout de champ par les émotions, les sensations, les sentiments, tout ce maelström émotionnel dont elle ne sait que faire.
La conscience est tout à fait consciente, surtout, qu’un jour elle s’éteindra avec le corps. Que la mort balaiera tout.
Elle devra fixer le vide en face avant de se laisser engloutir par celui-ci.
Il s’agit de trouver la bonne embarcation pour effectuer ce voyage, dans l’espoir d’abolir la peur.
J’ai essayé un tas de choses.
La musique, les filles, l’écriture, la peinture, la marche, l’alcool, l’apnée, la danse de Saint-Guy, l’étude du Talmud et de la Cabale, l’alchimie, les rituels chamaniques, j’en passe et des meilleures... Je vous livre ça dans un joli désordre.
Auparavant, je ne parlais jamais de ces choses. Elles me faisaient honte ; elles me renvoyaient à mon incohérence crasse. J’avais cette conscience aiguë (toujours elle) que toutes ces choses n’étaient que des pertes de temps. À chaque fois, cette défaite, cette sensation de s’être fourvoyé.
Alors je me suis demandé ce qu’était le temps. Comment pouvait-on perdre ce que l’on ignorait posséder ?
Car, sans le savoir, j’étais éternel, vous savez ; j’avais à la fois trop et pas assez de temps. Je ne savais pas employer le temps ; comment peut-on employer une absence ?
C’est grâce à l’ennui que je suis revenu au rythme, à la musicalité et donc au temps.
Au début, ça avait l’air ludique de taper sur des gamelles ; puis, assez vite, pas vraiment.
Se lever à l’aube pour se rendre à l’école, à la fac, à l’usine, au bureau, sur les chantiers, à Pôle emploi, en formation, au supermarché, à la gare, au cimetière, à la maternité...
Il fallait bien compter sur le temps. Il fallait accepter que ce soit quelque chose d’entendu par la collectivité. Il faut passer par le temps pour rejoindre les autres, sans doute aussi traverser cette fameuse peur du vide, de la mort, pour parvenir à faire de soi un accueil serein.
Sans pour autant quitter l’humain. Pouvoir toujours s’énerver, se mettre en colère, avoir cette sensation de peur qui persiste encore malgré tout. Respecter, si je peux dire, cette enveloppe que nous projetons dans l’apparence. Parce que l’apparence compte sans doute autant que ce qu’elle dissimule.
Continuer d’avoir peur est donc important, sans toutefois se laisser prendre à son chant d’incohérence.
C’est à cela, sans doute, que sert la peinture pour moi. Tout comme l’écriture. À être cette sorte de mât auquel s’accrocher pour s’approcher au plus près de l’incohérence, de la peur, et observer ainsi la naissance du langage.
Reste à savoir que faire de ce langage désormais. Bien sûr, il y a les tableaux, il y a les textes, le tout dans un chaos effrayant certainement pour qui viendrait s’y pencher pour chercher du sens.
Effrayant pour qui aurait une idée toute faite de l’ordre, de la clarté et du sens.
Justement ce que je n’ai pas. Sans doute ce que je ne désire pas, tout au fond de moi.
Je ne veux pas que tout ça ait un sens étriqué. Et j’appelle « étriqué » tout ce qui entre désormais dans la catégorie de l’information, du mot d’ordre.
Je voudrais que, de ce chaos, chacun puisse puiser un sens qui lui soit personnel. Comme la vie donne à chacun le pouvoir de l’interpréter, de la glorifier ou de la défigurer à sa guise.
La peur du vide m’a mené vers une idée de liberté, surtout ; vers une forme de générosité qui ne soit pas attachée à l’orgueil ni à une fausse humilité.
La peur de la mort a provoqué une révolte, puis une grande révolution, une grande agitation, pour s’atténuer peu à peu avec l’acceptation du temps tel qu’il est vraiment : un présent continu dans lequel tout s’éteint et ressurgit sans relâche.