Accueil / Carnets / 09
19 septembre 2021 — Le dibbouk

Le papillon de nuit

L’hiver dernier, nous avons eu froid et, pour apporter un peu de chaleur dans l’atelier et en même temps atténuer l’odeur de tabac qui souvent y règne, j’ai allumé une bougie parfumée.

J’étais en train de relire des notes quand mon regard a été attiré par une ombre se déplaçant vivement sur le grand mur du fond. En remontant à la source, j’ai vu un tout petit papillon de nuit qui voltigeait autour de la flamme de la bougie. Puis, soudain, il s’est embrasé et est tombé, consumé, sur l’étagère puis sur le sol.

Quelques instants, j’ai éprouvé une sensation de tristesse en me disant : « Mais quelle andouille, ce papillon ! Un papillon, ça ne vit pas très longtemps en général, alors si en plus ils se mettent à jouer les kamikazes, ça n’augure rien de bon concernant les temps actuels. »

J’ai attrapé la pelle et le balai et je lui ai fait un petit enterrement vite fait bien fait, direction la poubelle.

Puis j’ai essayé de reprendre le cours de ma lecture. En vain. Quelque chose m’en empêchait.

Depuis toujours, je crois que j’ai cette tendance à m’appuyer sur un détail, un micro-événement dont la plupart des personnes que je connais se désintéresseraient, pour lui trouver un sens.

En fait, si je ne fermais pas les écoutilles de temps en temps, je pourrais dire que tout me parle.

À cet instant, je n’avais sans doute pas eu le réflexe de fermer les écoutilles à temps.

Qu’un papillon soit tellement attiré par une flamme qu’il s’y brûle et meurt, il y avait là matière à réflexion ; et cette réflexion, en bon égocentrique que je suis, ne pouvait me renvoyer qu’à moi-même en premier lieu.

Quelque part, j’éprouvais une sorte de colère et en même temps de l’admiration pour ce que cette bestiole avait osé faire.

Être tellement attiré par la lumière qu’il se confonde et s’oublie totalement en elle, jusqu’à disparaître totalement.

N’était-ce pas incroyable ?

Du coup, je me suis mis à penser à ce que pouvait représenter cette lumière dans une tête de papillon ; sans doute était-ce à peu de chose près la même chose que la peinture pour un peintre ou l’écriture pour un écrivain : une sorte de passion effrénée qui peut mener à les consumer entièrement.

La première idée qui s’en suivit est que la passion est suspecte, qu’il ne faut pas se jeter à corps perdu en elle, comme le soulignent les philosophes depuis la nuit des temps. Genre le mot d’ordre qui remonte à la surface.

La seconde idée qui me vint contredisait totalement la première. Et je me disais qu’il doit être bon, finalement, de se jeter à corps perdu dans ce que l’on désire plus que tout, quitte à en crever.

Puis m’est revenue une vieille question que je pose à toutes les personnes que j’aperçois avec un mille-feuilles à la main :

« Par quoi vas-tu commencer ? Par le glaçage, ou bien le gardes-tu pour la fin ? »

En général, personne ne répond, la bouche pleine. Et en plus, très peu se posent ce genre de problème dans la vie.

Une fois, une fille pourtant m’a répondu : « Je commence directement par le glaçage parce qu’on ne sait jamais : je peux me faire renverser par une voiture d’un coup, ou mourir subitement d’un AVC. »

Nous avons vécu une passion effrénée durant quelques semaines et puis, au bout du compte, nous nous sommes quittés. En fait, c’est moi qui l’ai quittée parce que je trouvais la passion plutôt fatigante, et aussi j’imaginais que j’avais tout un tas d’autres choses à faire.

Dans la même veine