Accueil / Carnets / Pouvoir
8 janvier 2026 — Le dibbouk

Le pouvoir comme objet-paradis perdu

Entre 2018 et 2026, le mot "pouvoir" fonctionne dans les carnets autofictifs comme un objet perdu — quelque chose qu’on n’a jamais vraiment eu, ou qu’on a perdu, et dont l’absence définit la position du narrateur dans le monde. Le pouvoir n’est jamais traité comme une capacité intrinsèque qu’on développe. C’est toujours quelque chose qu’on possède ou ne possède pas, comme un bien matériel. Cette extériorisation le rend aliénable : on peut l’avoir eu, l’avoir perdu, en être dépossédé.

2018-2019

Le père de ma mère était peintre. [...] Peut-être que ma mère petite fille, tout comme moi, imaginait également que la peinture était un pouvoir magique dont il serait comme une évidence d’hériter.

Elle avait ce don : ranger, ordonner, classer. Les objets, les actions, même ses sentiments. Lui, non. Ce n’était pas tant l’envie de lui voler son pouvoir.

Adolescent prépubère, avide de connaissances, je pérorais sur les philosophes sans rien y comprendre. Je lançais des noms, des citations mal digérées, je m’écoutais parler. [...] Le savoir, je l’ai cherché comme une richesse, comme un pouvoir. J’ai empilé les livres, dévoré des bibliothèques, changé de boulot à répétition, traversé des lits et des couples, jusqu’à me retrouver vers la quarantaine de nouveau seul, avec l’impression d’avoir tout essayé sauf l’essentiel.*

Les métaphores se multiplient : coffres remplis d’or, godillots magiques, héritage du grand-père peintre, "dernier pouvoir" comme dernière possession. La peinture comme "pouvoir magique dont il serait comme une évidence d’hériter", le don de ranger comme pouvoir qu’on pourrait "voler", le savoir cherché "comme une richesse, comme un pouvoir" — autant de formulations qui placent le pouvoir hors du sujet.

Le narrateur se place presque toujours du côté de celui qui n’a pas le pouvoir. Les figures de pouvoir sont toujours les autres.

2019-2021

Son père surtout : architecte sans diplôme DPLG, Sicile, Tunisie, cours du soir, échelons gravis, bras droit du patron, puis Marseille, tout à recommencer plus bas parce que le titre manque — un homme d’exigence et de survie ; quand elle parlait de lui je sentais sa peur et son amour en même temps, et je voulais le rencontrer, être vu par lui, obtenir son attention comme on veut une preuve. [...] Sa mère à elle : femme au foyer sicilienne, cuisine, ménage, banquier à la fin du mois, endurance humble et pouvoir** de Mama.

En ce sens les hommes de pouvoir possèdent ce privilège tout au contraire du gueux que je fus. On leur répond.

Comme si devant moi s’étendaient des coffres bourrés de ducats, de louis d’or, de lingots et de bijoux et que la posture à laquelle je m’accrochais m’interdisait d’y fourrer les doigts. Il en va de même pour tout pouvoir. Pouvoir et richesses semblent depuis le début les écueils qu’il faut repérer soigneusement afin de vite s’en écarter.

Avoir la foi ce serait donc posséder un pouvoir en quelque sorte qui te permettrait de tout traverser sans gravité vraiment parce que tu serais certain qu’au bout t’attend quelque chose.*

Il y a une tension constante entre deux pôles. D’un côté, le désir de pouvoir : "Le savoir, je l’ai cherché comme une richesse, comme un pouvoir", "Voir quelqu’un perdre sa prudence donne l’impression qu’on a du pouvoir. Cette idée-là, ’j’ai du pouvoir’, est une drogue." De l’autre, le refus éthique : coffres dont "la posture à laquelle je m’accrochais m’interdisait d’y fourrer les doigts", "Pouvoir et richesses semblent depuis le début les écueils qu’il faut repérer soigneusement afin de vite s’en écarter". Le narrateur semble coincé entre envie et répulsion.

Beaucoup d’extraits situent le pouvoir dans un passé révolu.

2020-2025

[...] Comme si le fait de s’être lâché avait eu le pouvoir** d’abolir toutes ces années d’application, et surtout ce personnage de peintre qui ne lui convient pas, il s’en rend compte.

Ce qu’on appelle possible ou impossible dépend souvent de ce qu’on accepte d’entendre. [...] Il a suffi qu’un type, quelque part, n’écoute pas trop bien – ou pas au bon moment – pour courir en 3 min 59. Après lui, d’autres ont suivi, comme si la barrière n’avait jamais existé. Ce miracle n’en était pas un : c’était juste une phrase qui perdait son pouvoir.

L’odeur chimique se colle aux souvenirs, et le temps se met à flotter, comme si la chambre noire avait le pouvoir de faire de la vie un présent interminable.*

Le pouvoir apparaît comme quelque chose qu’on a eu dans un autre temps, ou qu’on aurait pu avoir si les choses avaient été différentes. L’adolescent qui "pérorais sur les philosophes", la peinture du grand-père, les moments où "on avait le pouvoir" avant de le perdre : le personnage de peintre qui s’abolit, la phrase qui perd son pouvoir après Roger Bannister, D. qui "avait perdu tout pouvoir sur moi".

2025-2026

C’est comme si les choses s’accéléraient. Comme si la crainte, l’inquiétude, qui ne me quittent plus depuis des jours, avaient le pouvoir** non seulement de créer le temps mais de l’accélérer brutalement.

D. avait de ces silences qui sont parfois plus terribles que les mots. [...] C’est comme ça que j’ai appris l’éclairage des instruments de musique, exactement. Une fois j’ai fait une grosse bêtise. C’est bien la première fois que j’ai vu hurler D. Mais là il avait perdu tout pouvoir sur moi je crois.

Je sentais parfois, dans les réponses de cet homme, un ton qui me heurtait [...] je le provoquais pour qu’il réponde, pour qu’il se découvre, pour qu’il perde un peu de sa prudence, parce que voir quelqu’un perdre sa prudence donne l’impression qu’on a du pouvoir. Cette idée-là, "j’ai du pouvoir", est une drogue.*

Le paradoxe le plus productif : le narrateur passe huit ans à consigner l’absence de pouvoir, la dépossession, l’impuissance — en écrivant. Tous les jours. Des milliers de pages. Il développe une langue, affine son regard, construit une pensée, archive son expérience. Mais il ne compte jamais ça comme un pouvoir.

L’écriture est traitée comme une activité en attendant. En attendant quoi ? Le vrai pouvoir, celui qu’ont les autres. Le pouvoir "légitime", visible, reconnu, incontestable. Pendant ce temps, le narrateur exerce quotidiennement un pouvoir qui ne dit pas son nom : transformer l’expérience brute en langue, rendre lisibles les dispositifs, créer des archives, construire une œuvre qui traverse huit années, nommer ce que d’autres ne voient pas.

En avril 2025, il écrit : "Écrire, c’est prendre le pouvoir." Il nomme enfin ce qu’il fait depuis des années sans le reconnaître. Mais même après cette phrase, la structure narrative ne change pas. Comme si nommer ne suffisait pas à habiter cette position. Le narrateur sait désormais que l’écriture est un pouvoir, mais il ne se voit toujours pas comme quelqu’un qui possède du pouvoir.

Le pouvoir que le narrateur cherche partout est exactement celui qu’il exerce sans le reconnaître.


Dans la même veine