L’ironie de l’impuissance productive
Le paradoxe central
Le narrateur écrit énormément sur l’impuissance. Il a un pouvoir d’écriture considérable pour décrire son absence de pouvoir.
Cette contradiction n’est jamais résolue dans les textes. Elle fonctionne comme un moteur : l’impuissance génère l’écriture, l’écriture prouve une capacité, mais il ne reconnaît jamais cette capacité comme un pouvoir.
Exemple — 13 juin 2022 :
Récapituler progressivement les événements, les personnages, les décors afin de se donner une maigre chance de pouvoir les réduire en poudre. [1](https://ledibbouk.net/13-juin-2022.html)
L’écriture comme destruction, pas comme construction. "Une maigre chance" : même en écrivant massivement, le narrateur maintient la posture de l’impuissance.
Citation clé
"L’impuissance à rester trop longtemps dans le superficiel avait, par contrecoup, créé une sorte de pouvoir : un talent triste pour l’analyse et l’introspection."
Ici le narrateur le nomme explicitement : l’impuissance produit du pouvoir, mais un pouvoir "triste", un pouvoir de lucidité qui ne change rien.
Le talent triste
"Triste" est le mot crucial. Le pouvoir qui naît de l’impuissance n’est pas un pouvoir joyeux, affirmatif, constructif. C’est un pouvoir négatif :
- Pouvoir de voir (mais pas d’agir)
- Pouvoir de comprendre (mais pas de transformer)
- Pouvoir d’analyser (mais pas de décider)
Exemple — 10 décembre 2019 :
Il y a, dans l’impuissance, une forme de soulagement : laisser tomber l’effort qui ne servirait qu’à s’illusionner encore un peu. À certains moments, accepter son impuissance ressemble à une clé — non plus pour survivre, mais pour accéder à une vie réelle, quel que soit ce qu’on met derrière ce mot. [...] L’impuissance à rester trop longtemps dans le superficiel avait, par contrecoup, créé une sorte de pouvoir : un talent triste pour l’analyse et l’introspection. Un pouvoir qui contrebalançait l’abandon, se disait-il. [2](https://ledibbouk.net/10-decembre-2019.html)
La citation centrale. Le narrateur nomme explicitement le paradoxe : l’impuissance produit du pouvoir, mais un pouvoir "triste" qui ne change rien.
L’impuissance comme condition de l’écriture
L’œuvre du narrateur repose sur ce paradoxe : s’il avait du pouvoir (au sens d’une capacité d’agir dans le monde), il n’aurait peut-être pas besoin d’écrire. L’écriture est ce qui reste quand on ne peut pas faire autrement.
Mais cette écriture est elle-même une action massive, un travail considérable, une production textuelle importante. Comment ne pas voir là une forme de pouvoir ?
Exemple — 4 juillet 2019 :
Adolescent prépubère, avide de connaissances, je pérorais sur les philosophes sans rien y comprendre. Je lançais des noms, des citations mal digérées, je m’écoutais parler. [...] Le savoir, je l’ai cherché comme une richesse, comme un pouvoir. J’ai empilé les livres, dévoré des bibliothèques, changé de boulot à répétition, traversé des lits et des couples, jusqu’à me retrouver vers la quarantaine de nouveau seul, avec l’impression d’avoir tout essayé sauf l’essentiel. [3](https://ledibbouk.net/4-juillet-2019.html)
Production massive (livres, textes, expériences) motivée par une quête de pouvoir qui reste inassouvie. Le savoir accumulé n’a pas comblé le manque. Mais cette quête elle-même a produit une œuvre considérable.
Le refus de reconnaissance
Le narrateur refuse de reconnaître ce pouvoir d’écriture comme un pouvoir "réel". Comme si seul le pouvoir d’agir dans le monde social, politique, économique comptait. L’écriture reste dans la catégorie du "talent triste" — une consolation, pas une victoire.
Exemple — 18 avril 2025 :
Écrire, c’est prendre le pouvoir. Ce qui fait déjà une bonne raison pour ne pas être prophète en son pays, en sa famille. Les familles n’aiment pas les autobiographies. [4](https://ledibbouk.net/essai-sur-la-fatigue-944.html)
Rare moment où le narrateur nomme explicitement le pouvoir d’écriture. Mais immédiatement associé à l’exclusion, au rejet familial. Le pouvoir d’écrire est un pouvoir qui isole, qui exclut, qui sépare. Reconnaître ce pouvoir, c’est accepter d’être coupé de la famille, du "pays". C’est pourquoi il préfère le nier.
Illustration : Samuel Beckett photographié par Richard Avedon 1979