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11 janvier 2019 — Le dibbouk

Les ombres de Lisbonne : Rencontre avec Fernando Pessoa

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Je ne sais plus où je l’ai rencontré. Pas à « A Brasileira », ça non. Peut-être une ruelle de Mártires, peut-être une salle enfumée du côté de Sacramentos. Les lieux se recouvrent quand quelqu’un s’est mis à compter pour de bon. Le temps aussi. Avions-nous vingt ans, trente, quarante ? Je ne retrouve pas l’étiquette. Je sais seulement que Fernando a pris sa place dans ma vie comme si elle l’attendait, et que je l’ai suivi, moi, avec mon air d’écrivaillon en partance, persuadé que la mélancolie était un viatique.

Lisbonne, je la revois en pentes raides, en jasmin qui traîne dans les soirs, et en ce vin blanc un peu aigre qui nous tenait compagnie. Nous marchions beaucoup. Longtemps sans parler, sauf pour décider d’un verre, d’un comptoir, d’une ombre où se poser quand la lumière devenait trop dure.

Fernando travaillait au port : traductions pour des transitaires, rien de glorieux, mais il s’y tenait avec une sorte d’élégance pauvre. Chapeau sombre, lunettes bon marché, moustache fine, coudes lustrés par l’usage. Il arrivait en fin d’après-midi, à pas mesurés, comme s’il ne voulait pas déranger le trottoir. Il avait ce mince sourire qui ne s’ouvre pas tout à fait. Sa gravité me faisait parfois rire intérieurement, tant elle semblait décalée avec la vie qui braillait autour de nous, mais je me retenais ; alors on allait boire, et regarder le quartier s’agiter sans s’y mêler.

Il parlait peu. Quand il lâchait le nom d’une ville inconnue, c’était comme une allumette dans le noir. Un jour j’ai compris qu’il avait grandi à Durban, à cause de son anglais net, sans accent, et d’une façon de prononcer certains mots comme s’ils lui revenaient de loin. Il portait une mélancolie constante, non pas spectaculaire : quelque chose qui voilait le regard derrière les verres, même quand il paraissait simplement fatigué. Toujours discret, toujours exact.

Il écrivait, bien sûr. Sinon, à quoi bon cette fidélité ? Les soirs où nous étions déjà trop avancés, il me lisait ses poèmes d’abord en portugais, pour la musique, puis il traduisait à sa manière, moitié français, moitié anglais, en cherchant le point juste. Je comprenais mal la langue, mais j’entendais la matière : les consonnes sèches, les voyelles humides, la phrase tenue sans emphase, dite d’une voix presque froide.

Il m’arrive encore de l’entendre, longtemps après, dans son français hésitant :
« Naviguer est précieux, vivre n’est pas précieux. »


illustration Photographie noir et blanc de Fernando Pessoa