Autofiction et Introspection

Habiter n’est pas impossible, mais c’est un vrai problème pour le narrateur. Il occupe des lieux sans jamais vraiment y entrer. Maison, atelier, villes traversées : ils existent, mais restent comme à distance. Il imagine que peindre ou écrire l’aidera à habiter autrement, à investir un espace intérieur qui compenserait l’absence d’ancrage. Mais cela demeure du côté du fantasme. Le réel, lui, continue de glisser, indifférent.

C’est de ce décalage que naissent ces fragments. Écrire pour traverser l’évidence, pour examiner ce qui ne s’examine pas. Écrire comme tentative d’habiter, sans garantie d’y parvenir.

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Carnets | mai 2023

31052023

Une chose est importante quand on veut raconter des histoires, c'est de ne pas perdre le fil de celle-ci. Tous les menteurs savent le risque de se couper ainsi qu'il est d'usage d'employer ce mot. Mais si l'on utilise ce risque comme ressort de l'histoire, que se passe t'il ? Admettons un écrivain qui perd la mémoire de son histoire, qui du jour au lendemain ne se souvienne plus du nom de ses personnages, de leurs biographies fictives et qui passe son temps à tout modifier... non par malice bien sûr, mais parce qu'il ne peut faire autrement désormais. Comme en peinture le doute et l'hésitation provoqueraient un flop à coup sur. Donc c'est en assumant totalement cette perte de mémoire, en y allant à fond que ça risque d'être vraiment attrayant. En tous cas au moins pour celui qui écrira cette histoire. A part ça je suis passé à la clinique hier, quelques coups de laser dans chaque œil et un éblouissement fameux à la sortie. Heureusement, mon épouse m'a prêté ses lunettes de soleil. Il y avait un protocole à suivre avant l'opération que j'ai complètement zappé évidemment. Il fallait prendre une série de gouttes quelques jours avant et je fus penaud d'avouer au toubib que j'avais fait l'impasse. A un moment j'ai cru qu'il allait reporter le RDV au moins suivant. Mais non, restez là je reviens, il m'a flanqué des gouttes à lui dans chaque œil j'ai eu l'impression de passer un portail. tout est devenu supersensible, y compris les défaillances d'un spot du plafond que je n'avais pas remarquées auparavant. Ensuite une vingtaine de minutes d'attente pour laisser le temps à la pupille de se dilater et hop. Aucune douleur. Juste des éblouissements répétés. Fixez mon oreille gauche me disait le toubib... je ne voyais rien du tout, il fallait inventer, estimer une distance, une tête, une oreille et fixer l'œil sur cette création parfaitement imaginaire. "— juste un peu plus bas si vous pouviez" ajoutait-il parfois.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | mai 2023

Assemblage

Lire avec attention, mais en conservant du recul. Noter au fur et à mesure des groupes de mots qui paraissent déjà vus, bizarres, plats, comiques, illogiques. Et les mettre les uns derrière les autres à la queue leu leu. voir ensuite ce que ça fait. Grand mythe fondateur. Symbole de vie. Puissance magique. Dispensateur de bienfaits. Œuvre d'art comme telle. Savez-vous que. A travers. Vous apprendrez. Découvrez le lien. Découvrez enfin. Comment [...] pour mieux. Enregistrez ce produit. Partagez votre achat avec vos amis. A défaut de prétendre. Pour aller vers le réel. Les obstacles auxquels il se heurte. Dans le cadre de. Son vrai titre. Le garant du système. Conduire une politique. Représenter l'institution. A double-titre. Un organe de presse. Nombreux déplacements. Le côté professionnel. Inciter les citoyens. Lire la presse écrite. Corriger les inégalités. Un regard collectif. Nous ferons le nécessaire. Dans ce style qui le définit si bien. Un récit passionnant. Dont on ignore encore tant de choses. Accablé de chagrin. Il s'est retiré dans la solitude. Il commença à se dire qu'une nouvelle vie était possible. Retrouvant ses reflexes. Une tragique pollution. Protéger des malversations. En laissant courir les rumeurs. Une malédiction pèserait sur la ville. Une réalité objective. Commentaire autorisé et décryptage. Si l'on doit caractériser. Un angle mort. Un policier abat un jeune homme. Toute une population. Le contrôle au facies. Positiver le négatif. C'est une simple bavure. Un plan social. Une affaire de mœurs. La légitime défense. la tyrannie du politiquement correct. Un lynchage médiatique. Un quartier sensible. Coller à son époque. Des instances de médiation. La voix de son maître.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | mai 2023

Comme un jour de plus

Toujours le même exercice pour ceux qui suivent... Comme quoi… comme un cochon… comme un excentrique autour d’un axe taré… comme un jour sans pain… comme une moule claquée …. Comme trente-six chandelles…. Comme un coup de Sirocco… comme tu dis… comme elle est bien roulée celle-là… comme elle tu sais bien, machine … comme trois coups de cuillère à pot… comme un os dans le pâté… comme de l’électricité dans l’air … comme ça ne mange pas de pain… comme ce n’est pas pressé… comme il a dit le Môssieur… comme il est mignon le KIKI … comme chez vous, faites… comme nous l’avons écrit nous le faisons… comme des œufs au plat… comme une limande… comme un âne en rut… Comme si ça ne suffisait pas déjà… comme dans du beurre.. Comme un coq en pâte… comme papa dans maman… comme un blanc… comme un gros rouge qui tâche… comme un bourrin… comme une pédale… comme une danseuse… Comme un coup de trique… comme un rêve… comme un air de reviens-y… comme dans le temps… comme (à la guerre comme) … comme un seul homme… comme un troupeau de moutons… comme une frayeur… comme une étincelle…comme du pipi de chat… comme un gros blaireau… comme un castor… comme un ouragan… comme une andouille… comme une fleur… comme un poisson dans l’eau… comme une fausse note… comme un ange qui passe… comme un train qui peut en cacher un autre… comme type tu te poses là… comme on boit sans soif… comme on rit sans les yeux… comme on pleure des larmes de crocodile… comme se range des carrioles… comme on pète dans la soie… comme qui dirait… comme la lune pas le doigt… comme des oignons alignés… comme un petit vent frais… comme un gros coup de pompe… Comme elle est venue elle est repartie… Comme quoi j’avais bien raison… comme une cerise sur le gâteau… comme une parenthèse… comme une débandade… comme un coup de grisou.. Comme une maison ( gros ) … comme une chatte sur un toit brûlant… comme un film au ralenti… comme un film à l’accéléré… comme la mer et les poissons… comme du vent dans les voiles… comme un avion sans aile… comme une fourmi sans sucre… comme une mouche sans coche… comme un fleuve asséché … comme un lapin de la dernière couvée… comme un chien de ma chienne… comme une dent contre l’autre… comme un nez au milieu de la figure… comme des rats… comme des sardines… comme aux heures de pointe… Comme chien et chat… comme de l’eau de roche… Comme un mot de trop… Comme un aveu… comme un ciel de plomb… comme une plume… comme des pattes de mouche… comme un porc… comme une truie… comme un monstre… comme s’il fallait remettre encore ça… comme j’aurais voulu voir ça… Comme il perd rien pour attendre… comme une odeur de caoutchouc brûlé…comme ça pue … comme une crêpe… comme une orange… comme une pipe… comme une éclaircie… comme le bout du tunnel… comme un coup de trop… comme de la petite bière… comme une ville déserte… comme un coin paumé… comme un château de cartes… Comme des empreintes de doigt… comme une preuve par neuf… comme il fait chaud.. Comme il fait peur… comme il m’emmerde… comme il parle pour ne rien dire… comme il ne dira strictement rien… comme des veaux… comme un bœuf à l’abattoir… comme une flèche en plein cœur … comme une machine dans ma tête… comme il est beau mon légionnaire… comme le loup le renard et la belette…comme un air d’accordéon… comme une chanson de Mac Orlan… comme un poème de Prévert… comme une rue qui s’éveille… comme une grève de poubelle… comme une lettre à la poste… comme une marque sur le front… comme un juif, un noir, un arabe… comme un gland… comme une pute… comme un peu de rosée…Comme une petite pointe d’ail et de persil… comme un zeste de citron… comme c’est alambiqué ton truc mon biquet… comme elle nous bassine… comme elle nous retourne… comme elle nous achève… comme elle suce… comme elle fait les cent pas… comme elle fait le trottoir… comme il est con comme un balai… comme quoi déjà ?… Comme un cochon ! Comme l’occasion fait le larron… comme un air de fandango…comme un loir… comme une grue… comme une poule… comme un pou… comme des animaux… comme dans une bauge… comme un asticot… comme le ver dans la pomme… comme une roue voilée… comme une trace de freinage… comme un oubli… comme un pet de travers… comme un coup foireux… comme en quarante… comme au boxon… comme à l’école… Comme à la cantine… comme du papier à cigarette… comme une injonction… comme une résistance… comme un nœud dans la gorge… comme un truc dans le nez… comme un sale goût dans la bouche…comme des queues de pelles… comme un manche… comme une tête de pioche… comme un râteau… comme une initiation… comme une défaite cuisante… comme le passage sous les fourches caudines… comme un peu de rouge au front.. Comme un œil au beurre noir… comme une page arrachée… comme des signes néfastes… comme des routes qui ne se croisent jamais… comme un cerf qui brame… comme un vol de gerfauts … comme une ombre… comme une lueur d’espoir… comme une prémonition … comme un torticolis … comme une jambe de bois… comme un point à l’horizon… comme la fin d’une belle histoire.|couper{180}

Autofiction et Introspection Narration et Expérimentation

Carnets | mai 2023

L’imaginaire

Il faut être dans le plus dur du dur de la réalité pour découvrir l'immense potentiel de l'imaginaire. Les gens qui vivent dans un certain confort ne savent pas à coté de quoi ils passent. Je me faisais cette réflexion hier encore en inventant une histoire d'enlèvement par les extraterrestres, en direct, face à mon beau-frère. En prenant le ton le plus sérieux qu'il soit, et en fournissant suffisamment de détails mais pas trop non plus, l'ellipse est essentielle dans ce genre de narration, je vis son visage s'allonger, son regard chercher un appui sur le mur du fond derrière moi. "— Est-il devenu cinglé ?" semblait demander au mur ce regard. Evidemment je me mis à sourire pour le rassurer. "— je plaisantais, bien sûr..." Il en fut à la fois soulagé et un peu triste je crois bien. Mais le fait est qu'on ne devrait pas raconter à n'importe qui tout ce qui se passe dans notre vie. Même avec les meilleures intentions du monde. Comme par exemple tenter de réveiller un peu l'imagination de nos proches qui souvent parait bien endormie. Je racontais ça au pilote de la soucoupe qui se gondola, si tant est qu'un être métamorphe puisse se gondoler comme nous autres humains, bien sûr. Le voyage est assez long jusqu'à Alpha du Centaure, il faut bien parler de quelque chose, même si dans le fond, on n'a pas grand chose à dire.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | mai 2023

Comme un chant

( suite de l'exercice d'écriture d'un atelier de FB à partir de l'adverbe Comme et de Marcelin Pleynet, de Lautréamont.) comme j'allais à rebours, effeuillant page à page, feuille à feuille, la fausse mémoire de ma fausse vie, je découvris soudain un vide logé dans la reliure qui m'intrigua et dans lequel je pénétrai, non sans quelques difficultés, car j'avais, dans l'opération précédente déjà, perdu énormément de mon ancienne souplesse. comme j'atteignais l'obscurité totale je n'avais aucune indication concernant la taille de l'excavation. Était-elle de la taille d'une boite à gâteaux, d'une tombe, d'un continent noir, cette question me servi un instant de béquille pour m'installer au calme dans la nuit. comme j'étais là depuis un moment, était-ce des minutes, des heures, des siècles, difficile à dire, mes yeux peu à peu s'habituèrent et commencèrent à distinguer les contours d'une terre immense, sorte de paysage marin, peut-être une grande baie bordée de part et d'autres par de prodigieuses falaises. Comme je m'interrogeais sur la hauteur de ces falaises j'aperçus soudain dans le ciel des milliers d'étoiles dont les lueurs brillaient faiblement mais suffisamment pour que je puisse me faire une idée assez juste de l'innombrable. comme j'étais allongé sur le sol l'idée me pris de me relever et de me dégourdir les jambes, j'y voyais désormais suffisamment pour rejoindre une grande plage où la pâleur semblait indiquer qu'elle était constitué de sable clair. comme j'étais entré pieds nus dans cet étrange pays, je fus heureux de constater que je retrouvais de vieilles sensations oubliées, comme celle de marcher sur une herbe mouillée, puis sur le sable, et même parfois de sentir sous la plante la dureté tout à fait agréable d'une pierre, d'un rocher. comme je m'interrogeais sur le différence appréciable entre ces sensations que j'appelais nouvelles faute de mieux et celles habituelles quand dans la vie de tous les jours on marche pieds nus sur de l'herbe ou du sable ou des rochers, l'idée suivante et qui parut à ce moment éminemment logique était celle qu'en passant à travers la reliure du faux livre de ma fausse vie j'étais mort. comme je réfléchissais à la nature de cette mort, et que je désirais pousser la logique vers ses extrémités les plus extrêmes je découvris soudain que j'étais encore plus vivant que jamais je ne l'avais jusque là été. comme j'en étais content, j'ouvris la bouche et sans la moindre volonté de ma part quelque chose en sorti et qui réflexion faite, avait l'air d'être un chant. NB. Il est possible de supprimer la toute première phrase, ou de la sauter, elle ne sert à rien sauf à commencer.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | mai 2023

30052023

Réception des ambassadeurs siamois par l'Empereur Napoléon III au palais de Fontainebleau, 27 juin 1861© RMN-GP (Château de Versailles) / Droits réservés Ça y est mai se termine. Je n’ai pas compté le nombre de textes écrits ce mois-ci. Il doit y en avoir un bon paquet. Minimum deux par jour en moyenne. Et d’ailleurs quelle importance de compter. Tu ne vas pas t’y mettre aujourd’hui. Lu hier soir un peu du Lautréamont de Marcelin Pleynet. Que de supputations de part et d’autre. Un peu étonné par les avis de Bachelard concernant la biographie du jeune Ducasse et surtout toutes ces interprétations qui seront extraites de si de peu de chose finalement. Que la littérature soit le fruit d’un règlement de compte, d’une revanche, d’un complexe d’infériorité ou de supériorité la place dans le camp des psychologues et des universitaires qui cherchent toujours des raisons à tout. D’ailleurs ceux qui prendront Lautréamont pour un doux dingue sont souvent dans l’enseignement. Ce sont les serviteurs d’une certaine vision de la littérature au même titre qu'on retrouvera les mêmes en peinture. Chaque art institutionnalisé possède ses serviteurs zélés pour entretenir les échafaudages branlants de la culture telle qu’on veut nous l’imposer. Il y a une gène à penser que Lautréamont ou Ducasse soit mort jeune. Et qu'on profite ainsi de sa disparition précoce. Qu'on l'élève ainsi à une position d'étoile presque naturellement. Car dans le fond, Que sait-on vraiment de l’existence à 25 ans ? Et surtout possible que nombre de vieux barbons ayant renoncé à la fulgurance du génie de leur jeunesse en soient non pas admiratifs chez l’autre mais fondamentalement jaloux. Cette jalousie se dissimulant dans de gros livres bourrés de propos prétendus sérieux ou savants. Ce dont se moque éperdument le génie de la jeunesse qui d'ailleurs ne sait même pas qu'il est génie. Est-il possible d’admirer qui que ce soit sans que cette admiration nous propose un reflet de nous-mêmes, de qui nous fûmes, de qui nous rêvions d’être dans le temps ? C’est le fameux phénomène d’identification sur lequel on nous interroge avec inquiétude tout au long de notre scolarité. “—Va t’il enfin pouvoir s’identifier à quelqu’un ? Ça nous soulagerait bien, et nous serions tranquilles un moment” Comprendre ce phénomène de reflet trop jeune est une malédiction car on ne peut que se méfier alors de toute admiration. Toute admiration prétendument spontanée fini par être polluée par l’introspection. C’est un long processus de passer de l’admiration à l’amour. Et encore il faudra se farcir toutes les strates pour parvenir à s’anéantir proprement face à l’événement d’aimer, face à son authenticité surtout si on y accède après avoir ruminé longuement le mot authentique. Pleynet débute son livre avec des témoignages concernant la jeunesse de Lautréamont ( je préfère dire Lautréamont que Ducasse finalement ) C’est toujours la même scène qui est reprise de témoignage en témoignage. Un jeune homme efflanqué assis devant un piano dans une chambre d’hôtel et qui, au fur et à mesure qu’il écrit plaque des accords au grand désespoir de ses voisins. Sorte d’image refuge pour la plupart. De même que le récit de la vie scolaire est toujours celui d’un être qui semble perdu, dans sa bulle et qui n'est visiblement pas très doué pour la poésie voire qui la réfute telle qu’elle est enseignée. On pourra dire ce que l’on voudra, étudier Lautréamont au lycée est une ineptie. Déjà parce que les enseignants ne font que répéter ce que d’autres leur ont appris de l’œuvre la plupart du temps et que de plus les phrases à rallonge n’offrent que peu d’intérêt aux étudiants de cet âge. Ca les ennuie surtout. Encore que je ne fasse encore que parler de moi bien sur. De ce moi à l’âge des étudiants d’un lycée d’autrefois, dans les années 70. Alors qu’il y avait tant de choses à étudier d’autre, notamment cette liberté sexuelle, grande nouveauté s’il en est. A moins que justement les têtes pensantes de l’Académie imaginent le placer dans le programme pour tenter de canaliser une libido débordante. Car un psychologue ne verrait dans ce texte des Chants qu’une resucée de ce que lui a enseigné Sigmund, que le sexe est à l’origine de tout, y compris des chants de Maldoror, surtout de ce genre de textes. Alors que si l’on lit ce qu’en dit l’auteur c’est tout le contraire, c’est l’anéantissement par d’autres moyens, par tout autre moyen, notamment celui de l’exercice de la langue, une remontée à ses origines, à son incohérence fondamentale. A l’incohérence fondamentale de l’égo tout autant que de tout narrateur, tout personnage et même de toute histoire, notamment celle littéraire. En quoi tout cela m’intéresse t’il soudain ? Assez modestement quant à la rédaction de ce blog dont les enjeux sont à peu près les mêmes, y compris cette nécessité d’anéantissement. Cet anéantissement ce n’est pas celui de l’être cependant mais de cet ensemble de couches mensongères que la notion d’avoir, de posséder ; de maîtriser, aura enseveli Comment en finir avec ce mensonge, en le montrant, en le désignant sous toutes ses formes, en l’épuisant, ce qui n’est pas une mince affaire. Parallèlement je reviens sur le fait d’avoir perdu ma voix il y a deux semaines et qui prend un sens symbolique tout à coup Perdre sa voix ce n’est pas rien. Je suis allé consulter et je m’en suis tiré avec une semaine d’antibiotique. Ma voix est revenue. Mais un petit doute subsiste. Si ma voix physique est revenue, quelque chose s’est produit dans l’invisible. Une mue. Ce qui provoque un certain nombre de rêveries tout droit surgies de l’enfance, comme si perdre ma voix d’adulte me ramenait illico à une période de puberté. A cette charnière où l’on voit s’évanouir sa voix d’enfant, mais pas seulement, tout un monde que l’on porte en soi et dont l’abandon sonne le glas de cette enfance. Comme si l’on se sentait poussé par des forces maléfiques à troquer son enfance ; et tout ce qui nous est de plus cher, contre des compromis médiocres afin de pénétrer dans l'âge adulte. Avec surtout cette obsession, cette obstination à être accepté comme tel. Troquer une immaturité prétendue contre une autre avérée alors qu'on sait d'avance qu'avérée est synonyme d'imposée, c'est un supplice. De là tous ces phénomènes d’identification, ce besoin de modèles, ces admirations etc etc. Il y a aussi une envie de renoncement très forte à ce monde dit adulte mais que je considère totalement cinglé. Bien sur je ne le peux pas. Je ne peux pas renoncer complètement. Mais écrire une histoire féerique m’attire beaucoup. Revenir à des archétypes essentiels. A une relation binaire bien et mal serait reposant, voire même roboratif. Quand je repense aux textes d’Elie Faure sur la décadence de l’art chez les grecs, c’est, dit-il par l’excès de détails, de drapé surtout, par l’abondance de nuances que la décrépitude s’installe. Et du coup si je poursuis ce raisonnement je ne peux pas faire l'impasse sur ce qui est en train de se produire en Espagne comme un peu partout désormais en Europe. La montée de l'extrême droite qui justement prétend proposer une vision binaire du monde, du bien et du mal, de revenir à des valeurs claires, bien tranchées dans le vif, rassurantes. Et pour revenir à Lautréamont et à cette période sinistre dans laquelle il a vécu il est difficile de ne pas faire un rapprochement avec la notre. Napoléon III et la naissance du capitalisme, la naissance de l’horreur et puis cette période dans laquelle nous sommes, son agonie, ses sursauts effroyables encore à venir certainement du monstre qui sent bien qu’il est en train de crever. Possible que le désir d'ordre, de dictature soit l'accompagnement récurrent de l'anéantissement d'un phénomène économique défaillant. Une sorte d'outrance comme on peut trouver dans les phrases à rallonge, bourrées d'images de métaphores en regard d'une autre outrance qui elle assène à coups de bottes et d'armes lourdes l'impératif de la sobriété.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | avril 2023

Ponctuation, silences, corps

Des gens très bien qui peuvent vivre sans ponctuation. Les Grecs, par exemple, avant qu’ils ne s’amusent à séparer les mots grâce aux blancs. Par exemple. Ensuite, à quoi ça sert de ponctuer ? Y a-t-il encore suffisamment de typographes, d’éditeurs, qui s’en soucient, puisque ce sont eux au final qui ponctuent à la place des auteurs ? Nous serions dépossédés du pouvoir de ponctuer vraiment, comme de tout pouvoir de pondération ? L’auteur devenu quantité négligeable dans le grand univers des rotatives ? Il faut parfois lui flanquer un point sur le i, une barre au t, et bien d’autres petits signes caractéristiques et autres pattes de mouche, et des virgules, et des points-virgules, et encore, quand ce ne sont pas ceux d’interrogation ou d’exclamation ! De plus, en matière de ponctuation, il semble que chacun désormais n’en fasse plus qu’à sa tête, ou à sa guise – c’est devenu semblable – que tout le monde, à part les experts, les aficionados de ce code ésotérique, voire hermétique – jugulaire jugulaire – s’en foute. Ceci dit, on peut tout de même en parler, un peu, de la ponctuation comme de la pondération, du poids des mots, sans le choc forcément des photos, des images, du paraître. S’en parler à soi-même déjà, faire le point sur la ponctuation. Tu ne sais pas ponctuer, pas plus que pondérer tes propos, c’est un fait désormais avéré. Tu es excessif en quasiment tout, surtout en mauvaise foi, ou alors le contraire d’un seul coup. Gouffres et sommets depuis toujours, et il en sera probablement ainsi jusqu’à la fin des fins. La ponctuation est-elle en relation avec la pondération ? C’est drôle que ça vienne soudain s’inscrire ainsi en tout cas, si tu ne l’avais pas écrit tu n’y aurais pas pensé. Une écriture pondérée, bien ponctuée, claire, compréhensible par le plus grand nombre. Servile. Ou qui se moque de la pondération, de la clarté, de la ponctuation, comme du monde dans son ensemble. Une écriture de pitre pitoyable ou de génie, quelle importance de se soucier de l’intersection – mauvais génie, mauvais daemon – Une écriture qui ne tient compte que de sa propre règle, qui s’invente au fur et à mesure, au fil de l’eau. Reprends ça, ne lâche pas l’affaire, tu tiens sûrement quelque chose, il faut juste fatiguer les doigts, sentir le corps au-delà de toutes ces foutaises – ton corps – au-delà de la ponctuation, au-delà de la pondération, au-delà de la compréhension, au-delà de tous les silences – mon corps – sans majuscule, tout minuscule comme il se doit, au-delà des silences, mon corps… Que dire sur le corps qui ne soit pas encore un discours vide, un discours pour discourir, un discours sans substance véritable, un discours à côté de la plaque ? Que dire pour retrouver le corps, lui laisser la parole ou – un vrai silence ? – Rien. Il ne faut surtout pas t’en mêler. Attendre, ne pas se presser, écouter, lire, relire, se relire, observer comment il réagit à toutes ces choses que tu mets en place pour lui couper la parole, pour le bâillonner : tous ces obstacles, tous ces silences, toutes ces pensées, tous ces rêves, tous ces cauchemars, tous ces désirs, toutes ces frustrations, toutes ces opinions, tous ces sentiments. Oui, ce sont bien des silences terrifiants qu’ainsi tu opposes à un autre silence : ton corps et toi, un dialogue de muets. À moins que ça ne soliloque. Mais qui parle ici, en nos noms ? L’égocentrique, le narcissique, l’enfant, l’adolescent, le vieux, l’âme, l’esprit, la prétention, l’orgueil, la tristesse, le malheur, la souffrance d’être ainsi dissocié du monde comme dissocié de mon corps, cet inconnu. Car, quel que soit ce que tu veux penser comme corps, tu ne fais jamais que de le penser, sans plus rien sentir. Comme si, toute la journée, moi et mon corps, tel que moi l’imagine, comme si tout cela n’était qu’une suite de silences empilés, chaque jour, jour après jour, comme des briques, pour fabriquer un mur. Un mur entre moi et moi, entre mon corps et mon corps, entre le mot et l’objet, le mot et le sujet. Ce qui, au bout du compte – penses-tu ? veux-tu ? rêves-tu ? te mens-tu ? – fera disparaître tout sujet pour de bon. Une vie imaginaire VS une vie réelle. Un jeu de ping-pong. La mort gagne. C’est elle qui remporte le pompon. Une vie dans laquelle la joie comme la souffrance ne sont plus que des données pour alimenter l’avatar, une existence parallèle, virtuelle. Cette possibilité existe : de passer toute une vie à côté de mon corps, de ne pas le voir, de le mépriser, d’en être si déçu (surtout à partir de la cinquantaine). Mais de quel corps parles-tu encore, que tu ne saches rien ou tout ? Tu t’imagines, c’est plus fort que toi, mais à la fin c’est le corps qui gagne, quand il te lâche. Quand il se lâche lui-même. Il te lâche déjà, celui que tu nommais mon corps et qui ne fut qu’enveloppe vide, courrier mal adressé, courrier qui ne s’adresse à personne, dont l’expéditeur n’est personne également. Retour à l’envoyeur. Il est tout à fait possible de passer à côté de cette réalité une vie entière, en s’illusionnant, en se créant un corps à son propre corps défendant, en même temps qu’une mauvaise foi en cette réalité. Et si tu commences à t’interroger ce matin sur la ponctuation, sur la pondération, sur le poids des choses, est-ce que tu ne te sens pas proche soudain d’évoquer un autre poids, celui dont tu évites de peser l’existence : mon corps ? À qui appartient-il vraiment ce corps, si tu lui retires tout ce qu’il n’est pas, ne sera jamais ? Et encore faut-il utiliser le bon verbe, la bonne ponctuation, pour se poser les bonnes questions, celles surtout qui ne demandent pas de réponse. À qui est le corps ? Cela revient au même. Avoir, appartenir, posséder, tous ces termes si détestables, qui sont devenus tellement détestables avec le temps. Mon corps et le temps, mon corps et mon temps, deux illusions. Tu te compliques tellement la vie pour ne pas voir que tu es un corps, avant d’être ce que tu crois être, penser, parler, faire, vivre. Tu t’inventes sans relâche quantité de mensonges pour ne pas voir – en face – la matière dont tu es constitué. Tu crées des profils, des avatars, des personnages, et même des auteurs, chaque jour différents, pour fuir la réalité de mon corps, la réalité de ma mort, la fatalité, l’inéluctabilité qu’entraînent aussitôt ces deux mots : corps et mort. Dans le vaste ciel plane, effectue des spirales, le cormoran. Pâques est passé et rien. Pas de renaissance cette fois. Pas d’illusion. Pas d’espoir. Pas de simagrée, pas d’entourloupette. Peut-être que, finalement, tu te rapproches du corps. Tu deviens un peu plus chaque jour mon corps. Tu es le corps, comme tu es la mort. Sauf que la vie attendue (en échange, comme dans tout bon deal) ne vient pas, cette fois. Tu coules à pic dans ce corps-à-corps, dans l’abîme de l’insignifiance des idées, des pensées, et cette fois le ridicule ne te sauvera pas. Tu ne pourras pas te cacher derrière le ridicule, l’éprouver avec délice comme s’il s’agissait de renaître grâce à lui, comme après chaque trempe qui te laisse au sol quelques jours, quelques mois, mais dont tu as pris le pli de toujours te relever. Marche ou crève. Mon corps, encore. Il a toujours été là, avec lui-même. Si seul avec lui seul. Mon corps. Quelques intersections avec le corps d’autrui n’ont jamais permis l’oubli vraiment. Sauf ces vertiges délicieux et effroyables qu’offrent toute intersection, tout croisement, tout carrefour. Le choix d’une route comme d’un corps à prendre. Déplacement du corps, s’asseoir, s’allonger, se remettre debout, marcher encore, apprendre ainsi le pas, la cadence, arpenter. Partir de la ponctuation et parvenir soudain à cet exercice d’écriture ne te fait pas ciller, mon corps, plus à présent. Dans le grand flux général, les prétextes comme les vérités, l’insignifiant comme l’important, l’utile et l’inutile, semblent enfin (à jamais ?) gommés, si enfin mon corps me pardonne, mon corps se pardonne, mon corps bouge, mon corps danse, mon corps jouit, mon corps se gave, mon corps s’illumine, mon corps lévite, mon corps, dans le temps qui lui reste, avant de s’effondrer en cendres, en poussière, avant d’être emporté sous terre, ou aux quatre vents, ou sur la mer, ou dans l’azur, ou mangé, ou avalé sans y penser, ou mon corps et moi, amis enfin dans l’heure de tous les renoncements ; nous récupérerons l’espoir fou d’être voués au Grand Corps, celui qui ne sera pas pensé unique, mais sidéral, grand, uni, vers, déesse Mère, papa Père, enfin bref, tout ce qui restera derrière. Derrière les silences, mon grand corps, à l’aise pour se détendre enfin, se dilater à l’infini, le repos sans virgule, ni point, ni pondération, ni ponctuation.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | avril 2023

3 avril 2023

Est-ce que tu sais où t’en es. Où t’en es de quoi. Qu’est-ce que c’est que ce "quoi" dont tu ne sais pas s’il est loin d’où t’es. Mais de même : avec qui. Tout aussi loin. Est-ce que tu sais où t’en es avec qui, avec quoi. C’est une question. Il faut bien un quoi ou un qui. Peut-être les deux. Est-ce que tu veux vraiment savoir où t’en es, avec qui, avec quoi, avec qui et quoi ? Et comment que tu le sauras ? Comment que tu peux le savoir ? Est-ce que tu veux vraiment le savoir — où t’en es, de qui, de quoi ? C’est pas seulement en le disant, en posant la question, que ça devient une vraie question. Tu le sais, ça. Tu sais que tu pourrais très bien lancer une question en l’air sans en avoir rien à faire. Et vite repartir, entre les pluies de réponses qui tombent. Est-ce que ça va bien t’avancer, tout ça, pour savoir où t’en es ? Pour savoir de qui, de quoi ? T’es ici, t’es là. Tu le vois bien. Alors pourquoi tu demandes où t’en es. Peut-être que tu voudrais que quelqu’un s’amène, te réponde. Qu’il te dise : t’es ici, t’es là. Comme un pot sur une étagère. Un arbre dans un champ. C’est pas comme si toi, tu le savais pas. Peut-être alors que c’est pour que t’en sois sûr. Tout à fait certain. Certain à devenir fou. Mais pourquoi pas devenir fous. Pourquoi vouloir jamais être sûr ? Toute la question est peut-être ici. Ou là. Comme dans qui, ou quoi. Peut-être que c’est pour ne pas devenir fou. Et peut-être qu’à force… tu l’es devenu. Et si, des fois, t’en sais rien ? Qu’est-ce que ça peut bien faire. Si ça se trouve, c’est comme ça qu’on sait où on en est : c’est quand on arrête de se le demander. Quelqu’un s’amène et te demande : alors, où t’en es ? Tu réponds : je sais pas. Suis ici. Ou là. Ici et là. Voilà tout.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | avril 2023

1er avril 2023

Je viens de renouveler quelques abonnements en ligne : tous mes prélèvements mensuels via PayPal avaient été refusés à la suite d’une vilaine arnaque. Les banques, pour ça, n’ont pas fait de chichi — à croire qu’elles sont rodées à ce genre d’exercice. Opposition de carte, dossier de remboursement, nouvelle carte reçue en quelques jours à peine. Du coup, j’ai désormais un doute quant à PayPal, qui ne m’a même pas répondu lorsque j’ai repéré le pot aux roses : des prélèvements sauvages sur mon compte pro et sur mon compte perso. Heureusement que nous n’avons pas encore cette fameuse puce électronique directement fichée dans l’œil ou dans la cervelle... Je me demande comment il faudrait ensuite modifier ce moyen de paiement en cas de pépin, de piratage. Une opération chirurgicale à chaque fois pour tout remettre d’aplomb ? On semble bien partis vers ça. Mais j’imagine qu’ils pourront reconfigurer les puces à distance — les hackers aussi. Bref, ça promet. Je me sens de plus en plus décalé par rapport à ce monde. J’attribue ce phénomène à l’âge, à une forme de fatigue de la répétition, à une répugnance de plus en plus aiguë vis-à-vis de la bêtise sous toutes ses formes. Surtout lorsque, abasourdi, je comprends qu’elle vient de moi avant tout. Toujours une certaine naïveté — qui est, je crois, une rançon à payer pour je ne sais quoi : cet enthousiasme obstiné, par exemple. Je suis décalé, presque totalement, mais enthousiaste, voire béat. Ce que j’ai vu arriver comme nouveautés en une vie est phénoménal : toutes ces inventions, cette technologie, ce saut quantique accompli par l’espèce en... quoi ? Soixante ans à peine ? Alors que, durant des millénaires, nous fûmes dotés de moyens rudimentaires — enfin, d’après la version officielle de l’histoire qu’on veut bien nous livrer. Hier, au dîner, nous recevions M. et C. La conversation a glissé vers notre vision commune de ce bond technologique. Encore que nous n’arrivions pas à décider si c’était une si bonne chose que cela. Difficile, en voyant l’isolement de nombreuses personnes de nos entourages, toutes connectées à leurs écrans. D’ailleurs, nous le sommes aussi, d’une certaine façon. Le mot « YouTube » est revenu plusieurs fois dans nos échanges, que ce soit à propos de peinture, de civilisations englouties, de science ou de danse. Nous sommes finalement tout autant asservis que n’importe qui d’autre. Ce qui me fait beaucoup réfléchir à ce qui se passerait si, soudain, une panne électrique générale nous privait de toutes ces facilités. J’y pense relativement souvent, je m’en rends compte. Comme si, quelque part, je l’attendais — cette panne générale — comme une libération. Cela me ramène régulièrement aux périodes austères traversées jadis. Des périodes que, sur le moment, j’ai pu considérer comme sombres, et qui aujourd’hui se nimbent à la fois de nostalgie et d’un sentiment de perte : celle d’une simplicité lumineuse. Ne presque rien posséder, sinon l’essentiel, et faire avec, créait une sensation de liberté extraordinaire, en contrepartie de ce qu’on nomme pauvreté. C’est cela surtout qui me rend nostalgique, pas tant une jeunesse passée ou un « c’était mieux avant ». C’est comme si j’avais eu la chance de vivre, à un moment de mon existence, au plus près de l’essentiel, et que, pour des raisons qui n’en sont pas, je l’eusse abandonné — voire trahi. Au profit de quoi, sinon d’une sécurité toute illusoire ? Un asservissement par cercles successifs, qui affermit son étreinte de plus en plus étroitement avec les années. Une sensation de défaite ou d’échec est souvent liée à ce constat. Mais je ne vois souvent que le côté négatif dans ces circonstances ; j’écarte tout de l’aventure fabuleuse qu’a été cette vie. Peut-être une résistance obstinée et trop frontale, en même temps qu’une fausse servilité dans laquelle je me serais embourbé, victime des habitudes. Toujours ce paradoxe, le cul entre deux chaises. Et en même temps, des bouffées d’enthousiasme et de béatitude effrayantes. Un genre de folie douce qu’on pourrait appeler contemplation, émerveillement. Assez rare de rencontrer ces facultés chez mes proches, comme chez mes contemporains en général. Ce qui fait que je ne les exhibe pas. Cette considération miraculeuse envers le monde, je la conserve par-devers moi. Mais peut-être ressort-elle via la peinture, cependant que j’en suis toujours déçu, car le résultat en est toujours désespérément éloigné, bien que je ne sache de quoi vraiment , c'est éloigné. C’est depuis toujours cette marche en crabe, entre lumière et ombre, qui m’aura conduit dans de formidables imbroglios avec autrui — et, au final m'oblige à revenir un peu penaud, seul avec moi-même. Mais aucun regret : c’est assumé. Il arrive pourtant qu’on perde la mémoire comme on perd aujourd’hui ses moyens de paiement : on se retrouve soudain nu et apeuré comme un petit enfant, dans un oubli total de tout ce que l’on croyait avoir amassé — discernement, sagesse, bon sens. Peut-être est-ce voulu par notre inconscient. On peut tellement se retrouver fat, d’une lamentable prétention, sitôt qu’on pense tenir quoi que ce soit. À ces moments-là, où la bêtise véritable nous guette, un programme de survie se met en branle. On redevient idiot, ou simple d’esprit. On se retrouve dans cet étonnant décalage avec les êtres, les choses, et surtout soi-même.|couper{180}

Autofiction et Introspection Technologies et Postmodernité

Carnets | mars 2023

Singer

La machine à coudre était une Singer. Aucun souvenir précis de son arrivée dans l’atelier. Les tout premiers souvenirs doivent se situer vers 1965-66, après la mort de Charles Brunet, mon aïeul. Le salon du rez-de-chaussée avait été transformé en atelier de couture. Au début, ma mère façonnait, comme sa propre mère, des cravates pour une entreprise parisienne. Une activité à domicile. À la Varenne, l’appartement comptait trois pièces. L’une servait d’atelier de couture et de chambre pour ma grand-mère estonienne, Valentine. Un nuage de fumée y flottait en permanence. Elle fumait des « disques bleus ». La cigarette lui avait éraillé la voix. Elle confectionnait ses cravates, cigarette au coin des lèvres, sans cesser de travailler. Le bruit de la machine à coudre Singer résonne encore. Le pied appuyé sur la grande pédale, ma mère coud des robes de mariée. L’atelier a pris de l’envergure, elle a même embauché quelques femmes du village pour les finitions, qu’elles réalisent chez elles. Je revois les mannequins dans l’atelier, habillés comme des mariées. Certains avec tête, d’autres sans. Combien sont-ils ? Deux ou trois ? J’hésite. Je regarde vers la porte qui sépare l’atelier de la vieille cuisine : deux sûrement, et un autre dans l’angle opposé, plus indistinct, car l’endroit est plus sombre. Ce qui est certain, c’est cette impression de mouvement continu, ce bruit de la machine, comme un battement régulier qui rythmait nos journées. Il y avait aussi l’odeur du tabac froid, celle des tissus, des patrons épinglés, des épaulettes qui traînaient sur le sol. À droite de l’atelier, une porte menait au bureau-bibliothèque de mon père. Une odeur de livres, de bois, et de feu de cheminée. Mais en observant une vieille photo de la maison, je me demande si cette porte ne donnait pas plutôt sur un petit couloir, menant à une entrée que nous n’utilisions plus. C’est toujours le même problème avec les souvenirs : ils se mélangent, se superposent, s’inventent. Comment être vraiment sûr d’un souvenir ? Même en imaginant revenir dans cette grande pièce, rien ne garantit que je n’invente pas complètement cette scène. Peut-être faudrait-il tout noter depuis le début pour ne rien oublier. Mais même là, que faire de ces notes ? Les relirait-on ? Les feuilleterait-on ? Tout finirait dans un grenier, une cave, ou pire, à la déchetterie. À moins d’un livre, évidemment. Mais même un livre... Plus j’ai envie de tout oublier, plus les souvenirs reviennent. Que je ressente le besoin de les écrire est déjà suspect. Que j’aie envie d’en faire un livre l’est encore plus. Il doit se passer quelque chose avec le désir et le renoncement en ce moment, qui m’échappe. Je suis étonné de ne pas avoir repris une cigarette depuis le 27 février. Parfois, le désir de fumer surgit, mais aussitôt, j’y renonce sans effort. Peut-être que l’écriture pourrait suivre le même chemin. Éprouver l’envie d’écrire, mais y renoncer, et en ressentir une légère fierté.|couper{180}

Autofiction et Introspection Narration et Expérimentation

Carnets | mars 2023

écouter sur la route

Pas les moyens de prendre l’autoroute, les cartes bancaires sont muettes. Je ne prends pas le risque de compter sur les miracles et m’engage sur la D86. Deux heures trente de trajet pour aller jusqu’à Vals-les-Bains. Pas pressé non plus. C’est aujourd’hui dimanche, aucune maman pour apporter des roses blanches. Station thermale au bout de l’Ardèche. Le niveau de l’eau est extrêmement bas, on peut voir tous les cailloux au fond du lit de la rivière. La saison vient tout juste de commencer. Des cohortes de patients entrent et ressortent du Casino à côté de la Salle Volane. Un couple n’a pas gagné le cocotier, ça se voit. Pas beaucoup de places pour se garer. Un vide-grenier. Mais chance : un part et hop, je me gare. Mais je voulais parler d’Alain Veinstein, pas de mon expo. Écouter Alain Veinstein sur la route pendant deux heures trente raccourcit le temps. Je l’écoutais déjà il y a longtemps et ça raccourcissait les nuits blanches. Là, dans un dossier sur le Cloud, j’ai réuni tous les fichiers, il y en a un bon paquet, toutes les fois où FB a sorti un bouquin ou presque. La voix impressionnante de calme et d’attention d’Alain Veinstein et celle de FB, plus nerveuse, plus hachée en contrepoint. C’est fou comme on apprend des gens par leurs voix, surtout quand ils n’y font pas attention. Alain Veinstein est un professionnel de la voix. On ne peut apprendre de celle-ci que ce qu’il veut bien, à moins d’être un extralucide du tympan. Je me suis souvent demandé si j’avais ce super pouvoir. J’aurais aimé, je crois. Enfin non, ce n’est pas vrai. J’aurais encore plus détesté. Sans avoir l’ouïe affûtée tant que ça mais suffisamment pour repérer les couacs à répétition, c’est une grande difficulté de ma vie d’avoir toujours très bien écouté et entendu. Avant, je braillais, je disais : "Mais tu me prends vraiment pour un con ?" et patati et patata. Maintenant non. Je conduis, je fais gaffe à la route. Je pars entier, je reviens entier. Ensuite, j’ai cette tendance fâcheuse à admirer n’importe qui pour n’importe quoi. À m’intéresser à ce qui n’intéresse personne. Donc j’ai écouté toutes les émissions quasi religieusement pendant l’aller et aussi au retour. C’est bien la radio, ou le podcast puisqu’on dit comme ça désormais. Apprendre à connaître les gens juste par leurs voix, ou s’en faire une idée plutôt. Je n’ai jamais été curieux d’aller voir sur internet la tête d’Alain Veinstein. C’est plutôt drôle. Comme si le souvenir de sa voix suffisait à évoquer les nuits magnétiques, mais pas seulement, des pans de vie entiers passés dans les nuits. Pour autant, je n’ai retenu que peu de choses de ses invités durant ces échanges. Mais je n’avais peut-être pas envie de retenir quoi que ce soit. Comment décide-t-on de retenir les choses ? Je suis souvent éberlué par ces personnes qui peuvent se souvenir d’une multitude d’anecdotes, de détails, de noms, de dates et d’heures. Parfois j’ai l’impression qu’ils cherchent à ne pas se perdre eux-mêmes en se souvenant autant des autres. Peut-être que j’ai toujours désiré me perdre puisque je n’ai que très peu de souvenirs. Ou du moins ce n’est pas tout à fait juste. Je n’arrive jamais à me souvenir au bon moment, c’est surtout ça. Les souvenirs arrivent chez moi comme des événements climatiques. Comme une averse ou une embellie sur la route. Ce fut en tout cas une belle journée. Du trajet ou de la permanence d’exposition, je ne sais s’il faut préférer l’un ou l’autre. J’ai de moins en moins de préférence aussi, c’est pas nouveau mais plus remarquable. Enfin moi, je le remarque de plus en plus. Au bout du compte, après toutes ces émissions écoutées, je trouve que FB s’en est plutôt bien sorti, et de mieux en mieux au fur et à mesure des années. Par contre, Veinstein reste intemporel, c’est très bizarre comme sensation. Un sphinx. Dans un sens, je suis presque soulagé de n’avoir jamais publié de livre. Ça doit être un sacré moment à passer de se retrouver interviewé par Alain Veinstein.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | mars 2023

cercles

Pourquoi perdre son temps avec ce désir de validation, de reconnaissance, avec cette obsession fatigante qui se manifesterait par je ne sais quelle preuve d'appartenance. Pourquoi. Lucidement, la question apparaît d'autant plus légitime que je regimbe systématiquement à entrer dans la moindre coterie. Peut-être en raison de mon expérience passée, notamment dans le domaine de la peinture, pour avoir fréquenté des groupes, des associations, des entreprises de tout ordre. L'être humain devient rapidement insupportable sitôt qu'il se fond dans un collectif, quel qu'il soit. À partir du moment où il devient membre, quelque chose change : il parle moins en son nom propre qu’au nom du groupe. Une mutation subtile s'opère, comme si l'identité individuelle s’érodait au profit d’un nous un peu artificiel. Aussi les évité-je comme par principe désormais. Comme une règle gravée dans le marbre : pas de groupe, pas d'association. Et pourtant, parfois, je sens bien ce désir d'appartenance qui pointe malgré tout. Je le surprends, le vilain bout de son nez, qui repasse par la fenêtre alors que je l’avais chassé par la porte. Il suffit d’un texte qui circule, d’une petite communauté qui s’échange des félicitations — et je sens ce picotement désagréable : pourquoi eux et pas moi ? C’est sans doute cette envie qui me révolte le plus, comme une trahison contre moi-même. Parce qu'elle va à l’encontre de cette règle d'or que je me suis imposée : rester à distance des clans et des cercles fermés. Mais voilà, l’envie de reconnaissance est plus rusée que la lucidité. Elle revient en douce, masquée sous des dehors de curiosité. Je pourrais m'en moquer, traiter cette tentation d'appartenance comme une faiblesse passagère, un réflexe conditionné par l’obsession contemporaine du réseau. Mais ce serait hypocrite. Car en réalité, ce besoin de validation est aussi légitime qu’agaçant. Qui n’a jamais voulu se sentir accepté par ceux qui partagent le même langage, les mêmes obsessions littéraires ? Peut-être que le problème n’est pas tant l’envie d’être reconnu, mais ce que cette reconnaissance impliquerait : céder, s’enfermer dans une esthétique convenue, faire semblant d’adhérer alors que je ne m’y retrouve pas vraiment. Et peut-être aussi que la lucidité finit toujours par se faire avoir par ce besoin d’exister aux yeux des autres. La question reste ouverte : peut-on se sentir pleinement légitime sans l’aval d’un groupe ?|couper{180}

Autofiction et Introspection