Autofiction et Introspection

Habiter n’est pas impossible, mais c’est un vrai problème pour le narrateur. Il occupe des lieux sans jamais vraiment y entrer. Maison, atelier, villes traversées : ils existent, mais restent comme à distance. Il imagine que peindre ou écrire l’aidera à habiter autrement, à investir un espace intérieur qui compenserait l’absence d’ancrage. Mais cela demeure du côté du fantasme. Le réel, lui, continue de glisser, indifférent.

C’est de ce décalage que naissent ces fragments. Écrire pour traverser l’évidence, pour examiner ce qui ne s’examine pas. Écrire comme tentative d’habiter, sans garantie d’y parvenir.

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Carnets | mars 2023

Sortir du récit

La mort rôde, dans le silence inhabituel qui s’est installé depuis que j’ai décidé de sortir du récit. Une décision qui ne m’a pas paru radicale au début. Cela s’est insinué, discrètement, presque malgré moi. Mais à partir du moment où j'ai pris la décision, le monde autour a changé. Un léger déplacement dans l’axe du quotidien. Comme si les choses, soudain, se mettaient à luire d’une lumière neuve et un peu cruelle. C’est devenu plus manifeste depuis ce lundi 27 février. Premier jour sans tabac. La date s’est inscrite dans ma mémoire avec cette précision des moments décisifs. Le jour où quelque chose s’est interrompu. Jusqu’alors, fumer, c’était comme marcher sur un chemin régulier, battu, où les gestes viennent sans y penser. Et puis, sans prévenir, le chemin s’est interrompu. Une brèche. Je ne compte pas les jours depuis, parce que compter, c’est rester attaché à l’ancien récit, celui que je veux quitter. Je n’ai pas envie de m’enfermer dans ce calcul. Je me surprends à regarder la mort comme une silhouette, une présence vague mais familière. Elle n’est pas la figure terrifiante des récits d’autrefois. Elle est simplement là, sans aspérité. Une tête plutôt sympa. Ni belle ni laide, juste normale, presque banale. Et c’est précisément cette banalité qui intrigue. Sortir du récit, c’est aussi quitter la route, faire une embardée, comme un brusque écart qui ne prévient pas. Une image s’impose à moi, sans que je sache pourquoi : le barde d’Astérix, bâillonné, suspendu aux branches d’un arbre, tandis que les autres festoient. C’est à la fois absurde et plein de cette ironie qui naît des moments où la vie prend un tournant inattendu. Il y a quelque chose d'incongru dans cette vision, comme si la rupture avec la ligne droite révélait l’aspect grotesque de ce qui était auparavant perçu comme régulier et linéaire. Mais ce n’est pas exactement cela. C’est autre chose. Et c’est justement ce qui fait tout l’intérêt. Il y a une forme de plaisir dans l’indécision, dans cette hésitation à nommer. Je me trouve face à la mort avec un étonnement calme, presque serein, comme si, en sortant du récit, j’avais libéré cette présence discrète qui était toujours là, en retrait. Elle n’a pas d’emprise. Elle accompagne. Elle attend. Et moi, pour la première fois, je ne la crains pas. C’est cette découverte-là qui, paradoxalement, donne un sens inattendu au geste de sortir du récit. Ne plus fumer, ce n’est pas seulement changer d’habitude. C’est réapprendre à marcher dans un espace élargi, libéré des enchaînements habituels, à explorer le monde sans cet artifice qui maintenait l’angoisse à distance. Maintenant, la mort se rapproche, mais elle n’est plus cette ombre inquiétante. Juste une idée, une pensée qui s’installe à la table, sans se faire prier.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | mars 2023

Le voyage des pères

Un père, peut-être grand, ou pas. Cela dépend des jours, de la météo intérieure, de ce qu'on a bien voulu garder. On dit le père, le grand-père, le pépère. Il arrive qu'on dise aussi Johannes Musti. C'est plus précis. C'est plus flou. Johannes Musti. Un nom qui sonne comme un souvenir mal rangé dans une valise trop pleine. Il était maigre, paraît-il, svelte, un peu cassant. Parti de Tallinn pour apprendre à peindre à Saint-Pétersbourg, avant de poser ses pinceaux à Épinay, décors de cinéma. Puis l'oubli. L'alcool. Et les enfants. Quatre. Dont un assez grand pour lui rendre le regard. Il boit, Johannes. Peut-être pas pour oublier. Peut-être juste parce que. Un verre. Puis un autre. Celui de trop. Je ne l'ai jamais vu. Il était déjà un bruit, une légende, une photo peut-être. Aujourd'hui encore, je ne sais pas où il repose. Montparnasse ? Le Père-Lachaise ? Nul ne le sait. Alors il est partout. Sous mon toit, parfois. C'est une idée à 63 ans : qu'un mort puisse partager votre logement. Après Johannes, il y eut Vania. Capitaine. Cheveux rares, ail omniprésent. Vodka, PMU, pirojkis. Clichés, oui, mais vivants. Il fut chauffeur de taxi, amant épisodique, vieillard actif. Cannes ou Biarritz, en noir et blanc. Pas un poil de graisse. Vania bombait le torse, fier. Sans révolution, il serait resté moujik. Il est mort convaincu d'une vie extraordinaire. Encore un père. Le père du père. Bourganeuf, la Creuse. Un dernier jour de guerre pour dernier souffle. L'armistice en robe noire. Avant cela, il était monté à Paris à pied. Pour bâtir un hôtel de ses propres mains. On insista beaucoup sur l'expression. Peut-être à Asnières. Mon père à moi, ce fut l'Algérie. Silence et regards vides. Un sac plastique dans une armoire, béret rouge, prière du parachutiste, autographe de Bigeard. Brassens pour seul pont entre nous. Le fils fit aussi la guerre, comme le père du père, comme celui d'avant. Sauf moi. Jamais à la guerre. Pas même père. Ça laisse du vide. Une envie de combler. J'ai pris un appareil photo, cherché la guerre ailleurs. Iran. Afghanistan. Et toujours ce besoin de comprendre. Les pères, les guerres, le silence. Tout s'entremêle. Le langage change. On apprend à lire dans les silences, dans les objets, les odeurs. Le vide laisse des traces. Il n’y a pas eu un seul voyage qui ne fut pas comme sauter d’un train en marche. Tous les pères connus et inconnus ont légué ce goût étrange pour l’ailleurs, pour ce qui échappe, pour le rien même. Être père, parfois, ce serait peut-être vouloir boucher un trou. Ne pas le regarder en face. Moi je l’ai regardé. Et parfois j’y suis tombé. Difficile de résister à l’envie du récit. Chaque père mériterait son roman, ou au moins sa note en bas de page. Mais l’envie est moins vive. Il y a eu trop de pères. Et trop peu d’enfants. La nécessité d’écrire vient peut-être de là. De ce manque-là. Si j’avais eu des enfants, j’aurais peut-être peint autrement, ou pas du tout. On ne saura jamais. Les choses se sont passées autrement. Alors je voyage. J’ai voyagé pour comprendre ces hommes. Ces pères. En espérant que leurs silences, leurs objets, leurs gestes en disent un peu plus. Peut-être qu’il faut lire autrement. Dans les plis d’une chemise, dans la rigidité d’une mâchoire rasée de frais. Ce genre d’indices. Je n’ai pas fait la guerre. Mais elle m’a quand même sali les mains. À force de la suivre de loin. D’en faire le tour sans jamais entrer. Une guerre périphérique. Mais tenace. Un peu de paix ferait du bien après tout ça. Être un homme sans enfants. Un homme qui passe. Rien d’héroïque. Juste un type. On vit. On perd. On gagne. On essaie. C’est tout. Rouge manque. Pair impair. Rien ne va plus. Le vide est toujours là, mais il fait moins peur.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | janvier 2023

20 janvier 2023

Mais non, ce n'est pas une question d'organisation ; ça, tu vas l'entendre tout le temps. Tu vas trouver plein de formations qui vont t'apprendre à organiser ton temps pour faire encore plus de choses que tu n'en fais déjà... mais ça ne changera pas la qualité que tu donnes toi à ton propre temps. Tu te souviens quand tu étais gosse que tes parents t'emmenaient en voiture pour aller chez tes grands-parents, ta tante, en vacances, etc., comment tu n'en pouvais plus de trouver le temps long ? Tu te souviens de cette après-midi où tu as été capable d'attendre trois heures la fille dont tu étais amoureux fou, et comment ces trois heures ont été fébriles, intenses, et l'explosion d'émotions quand tu l'as vue arriver au loin ? Tu te souviens de ce livre que tu as dévoré d'un seul trait et ton dépit quand tu es arrivé soudain à la fin ? Toutes ces expériences du temps, de ton temps à toi, tu les fais depuis longtemps déjà. Tu l'as bien compris, ton temps à toi n'est pas forcément le temps de tout le monde. Alors pour peindre, tu vas te dire : 'je n'ai pas le temps' parce que tu ne sais plus retrouver la magie de créer ton propre temps et savourer l'instant d'être seul avec ta toile, avec toi-même, avec le cosmos... L'inquiétude liée au temps, la hantise permanente de ne pas avoir le temps ; puis, pour lutter contre cette inquiétude, le fantasme de l'organisation, de l'emploi du temps, des to-do listes qui ne fonctionnent pas ; tu n'arrives pas à t'ôter de l'esprit qu'il s'agit de s'occuper, de passer le temps pour ne pas voir que le temps te manque, qu'il te manquera toujours ; enfantine résistance que celle qui conduit à ne rien vouloir ou pouvoir faire, comme pour s'opposer à ce que tu considères comme un mensonge du faire. Le désir de réaliser, le but, l'objectif, le challenge, ne sont pas de poids, de taille pour te faire oublier la mort. Il n'y a que l'écriture qui te procure un peu de repos, elle sert à perdre, de jour en jour, une idée d'importance, ta propre idée d'importance ; il y a donc un but, contre toute attente, l'urgence d'écrire pour se tenir prêt à toute fin. La qualité du temps ; la conjugaison des verbes, l'écriture seule te permet d'étudier cette approche ; en aveugle souvent ; mais es-tu vraiment honnête lorsque tu penses que celle-ci est même supérieure à la qualité du temps que tu étudies aussi lorsque tu fais l'amour, lorsque tu es en train de passer un agréable moment entre amis, lorsque tu avales une bouchée d'un plat succulent ? Donc tu étudies tout le temps, tu ne cesses jamais d'étudier le temps quelle que soit son occupation et cela représente une énigme, la seule énigme à résoudre. Mais pourquoi étudier, se cantonner toujours à l'exercice, à l'étude ? N'est-ce pas plutôt pour ne jamais parvenir au chef-d'œuvre, à une idée d'achèvement ? Tu te tiens hors du temps pour l'étudier, c'est aussi pour cette raison que tu écris. Pour ensuite tout oublier dans la journée, pour entrer dans l'oubli sans plus y penser. Mais l'écriture t'attire, tu y passes de plus en plus de temps, tu sens que c'est une erreur, cependant tu persistes. Est-elle devenue elle aussi une occupation, c'est-à-dire pour toi un prétexte ? S'enfuir dans une occupation, se concentrer dans une activité, oublier la mort un instant ; c'est elle encore qui produit ce que tu penses n'être qu'une agitation, c'est-à-dire le simple fait ou la sensation d'être en vie, qui se produira toujours, se reproduira jusqu'à la fin de ta vie. Le fait de l'écrire change-t-il quelque chose ? Tu écris pour réinventer une notion du temps et cette découverte te brouille la vue, tu es comme un gamin qui découvre la mer et qui ne veut plus sortir de l'eau. Sur la berge, des personnes t'appellent que tu n'écoutes plus. En une phrase : tu te pourris la vie en ne cessant de penser à la mort, tu t'obstines à vouloir penser l'impensable, et dans quel but sinon acculer toute pensée à ce que tu crois être son but véritable, le même qu'un pansement : recouvrir, protéger une blessure. Quelle blessure ? Tu ne t'en souviens même plus tant elle est profonde. On meurt seul, même entouré, c'est aussi cela, comme on vit seul quelle que soit l'illusion que l'on s'invente pour oublier cette réalité. Et quel est le plus gênant, de mourir ou de mourir seul ? C'est noué serré et difficile de décider de tel ou tel moment, d'un dénouement ; le fait de se répandre ainsi, de tant écrire, est-ce une recherche de dénouement ou au contraire repousser systématiquement celui-ci ? La fatigue, le découragement, la déception de vouloir reprendre ces textes de 2018 six ans plus tard. Tu voulais réduire, ne retenir qu'une phrase ou deux et tu rajoutes tout à coup mille mots. Qu'est-ce que tu ne comprends pas, refuses de comprendre dans le mot réduire ? Quelle force s'oppose à toute tentative de vouloir te raisonner, d'être raisonnable ? La peur d'un quelconque achèvement, tellement quelconque. Encore un peu d'orgueil ou de vanité sans doute et rien de plus."|couper{180}

Autofiction et Introspection Espaces lieux Théorie et critique littéraire

Carnets | janvier 2023

19 janvier 2023-3

Ce que tu trouves étrange et que nul autre ne semble voir. Ou n'en parle. Le fait de vivre est en soi tellement étrange. Ensuite, partager cette sensation permanente d'étrangeté est-il utile, intéressant ? Est-ce encore une façon de dire quelque chose sur soi, d'attirer l'attention quand on estime être dans une carence ? Autant de questions sans réponse définitive. Le doute lui aussi devient étrange après toutes ces années, presque comme n'importe quelle certitude. Le doute quant à toute cette fameuse perte de temps que l'on ne cesse de te seriner depuis toujours, quand tu devrais te concentrer sur des choses qui rapportent. Comme si les choses étaient des chiennes ou des chiens. Certains chiens peuvent éprouver une fatigue envers leurs maîtres, et parfois refuser de rapporter, voire ils peuvent mordre tant on les aura désespérés, maltraités. Et là, l'étrangeté se métamorphosera en délit, en crime, mots-valises pour enfermer, en appuyant bien dessus, l'incompréhension, ou l'incompréhensible.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | janvier 2023

7 janvier 2023

Ce texte plonge dans les méandres d'une lutte intérieure contre l'autorité. Le narrateur, d'abord en quête de refuge dans l'idiotie et la soumission apparente, finit par voir émerger une autorité authentique, née d'une prise de conscience soudaine et violente. Un voyage à travers l'oppression inconsciente jusqu'à la libération personnelle.|couper{180}

Autofiction et Introspection Narration et Expérimentation

Carnets | janvier 2023

6 janvier 2023

Une collision entre fatigue et fausse sincérité littéraire|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | janvier 2023

06 janvier 2023

Dans cette famille, les objets des morts ne se jettent pas. Ils circulent, héritage silencieux qui perpétue leur présence. Ce lit, celui de Charles Brunet, incarne la permanence des absents et les rêves qu’ils suscitent. Dormir dans ce lit devient une passerelle vers des souvenirs enfouis et une adolescence marquée par l’ennui et les longues marches à travers la campagne bourbonnaise. Une réflexion subtile sur le poids du passé, de l’héritage, et la confrontation à l’absence.|couper{180}

Autofiction et Introspection Narration et Expérimentation Temporalité et Ruptures

Carnets | janvier 2023

05 janvier 2023-2

L'homme marche dans les rues d'une ville qui lui est étrangère, bien qu'il y soit né. Le texte relate ses réflexions et son quotidien marqué par un sentiment persistant de décalage avec la société environnante. Les moments d'isolement deviennent des instants de réflexion, où la monotonie du travail et la solitude prennent le dessus, le menant vers une forme d’évasion intérieure.|couper{180}

Autofiction et Introspection Narration et Expérimentation Temporalité et Ruptures
un groupe de personnes assistent à une veillée funebre, tableau de Munch coloris rouge et noir

Carnets | janvier 2023

4 janvier 2023-4

À travers une série de réflexions intimes, l'auteur dresse un inventaire des différents lits qui ont marqué son existence. Au-delà de la diversité des lieux et des contextes, il explore la permanence de la sensation de sécurité et la questionne : est-ce une véritable chaleur humaine ou une illusion réconfortante qui nous permet de traverser les aléas de la vie ?|couper{180}

Autofiction et Introspection écriture fragmentaire Narration et Expérimentation

Carnets | janvier 2023

4 janvier 2023-3

Alors que le narrateur gravit les marches d’un escalator, une surprise l’attend au sommet. Ce n’est pas l’exposition attendue, mais une rencontre inattendue avec l’œuvre monumentale de Gérard Garouste, déclenchant un flot de souvenirs et de réflexions sur le passé, l’art et la rétribution de la violence intime.|couper{180}

Autofiction et Introspection écriture fragmentaire Narration et Expérimentation

Carnets | janvier 2023

4 janvier 2023-2

2022 s’achève avec une nouvelle étape franchie sur ce blog : 10 000 visiteurs et plus de 1000 articles publiés. Mais au-delà des chiffres, c'est une réflexion personnelle sur la constance de l'écriture, le plaisir ambigu qu'elle procure, et les projets qui restent à définir.|couper{180}

Autofiction et Introspection Narration et Expérimentation

Carnets | janvier 2023

04 janvier 2023

L’auteur exprime une désespérance lucide face à l’écoulement du temps et à la dispersion des efforts, tout en tentant de trouver une forme de sérénité dans l’acceptation de sa condition. Une réflexion intime sur la création littéraire et le sens de la persévérance.|couper{180}

Autofiction et Introspection idées