Autofiction et Introspection

Habiter n’est pas impossible, mais c’est un vrai problème pour le narrateur. Il occupe des lieux sans jamais vraiment y entrer. Maison, atelier, villes traversées : ils existent, mais restent comme à distance. Il imagine que peindre ou écrire l’aidera à habiter autrement, à investir un espace intérieur qui compenserait l’absence d’ancrage. Mais cela demeure du côté du fantasme. Le réel, lui, continue de glisser, indifférent.

C’est de ce décalage que naissent ces fragments. Écrire pour traverser l’évidence, pour examiner ce qui ne s’examine pas. Écrire comme tentative d’habiter, sans garantie d’y parvenir.

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Carnets | Atelier

23 février 2019

L’enthousiasme a ses limites, et je vois bien comment, passé un certain point, il bascule dans son contraire. On chauffe, on chauffe encore, on se sent invincible, on croit tenir un sens, puis le corps réclame sa contrepartie : une baisse, un retrait, une fraîcheur parfois sèche, parfois glaciale. Ce n’est pas une morale, c’est une mécanique. Avant que l’assiette se rééquilibre, il y a ce moment instable où tout fait yo-yo, où la pensée saute d’une branche à l’autre, où l’on se surprend à parler trop vite, trop haut, comme si l’élan devait durer par lui-même. On peut s’en effrayer, mais c’est souvent juste le passage obligé : la température redescend, l’organisme cherche sa place, et on attend que ça se pose. Le problème commence quand l’enthousiasme n’a plus de frein interne, quand il s’emballe au point de ne plus entendre les signaux de retour. Là il devient dangereux, littéralement nocif, parce qu’il transforme tout en évidence, tout en nécessité, tout en mission. Les mouvements fanatiques vivent de ça : ils savent exciter, entretenir la chauffe, saturer l’espace jusqu’à rendre la froideur impossible. Et ils savent aussi qu’il suffit parfois d’un choc thermique brutal pour casser l’élan : une douche froide, une interruption violente, une humiliation publique, une peur soudaine. C’est là que les canons à eau, dans les manifestations urbaines, prennent tout leur sens : ce n’est pas seulement une technique de dispersion, c’est une technologie du refroidissement. On coupe la montée, on abat la fièvre, on ramène les corps à l’état d’objets mouillés, tremblants, silencieux. Ceux qui gèrent l’ordre public ont une science empirique de cette courbe-là : comment faire retomber, comment casser le rythme d’une foule, comment empêcher l’enthousiasme de tenir. Ce que je ne vois nulle part, en revanche, c’est la suite. Une fois que la fièvre est tombée, il reste quoi ? Un grand froid intérieur, une fatigue collective, une dépression qui ne fait pas de bruit et que personne ne sait traiter. On sait éteindre l’incendie ; on ne sait pas quoi faire des cendres. Et c’est ça qui m’inquiète : non pas la chute en elle-même — elle est inévitable — mais l’absence de soins, de lieux, de mots pour ce qui arrive après. Pas vous ? *illustration* Autoportrait en négatif 2019|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | Atelier

L’argent

J’ai longtemps eu avec l’argent un rapport de fuite et de retour. Quand j’en avais, ça me faisait comme un repos étrange, une baisse de tension ; et presque aussitôt je cherchais à m’en débarrasser. Dépenser pour redevenir léger. Retrouver une pauvreté qui me paraissait plus vraie que l’aisance, plus proche de moi. Je ne me disais pas cela en ces termes, évidemment. Je sentais seulement qu’avec l’argent quelque chose se figeait en moi, et qu’en le perdant je respirais de nouveau. Je me suis construit là-dessus, au point que ma vie professionnelle aurait été toute autre si j’avais voulu garder, accumuler, viser. Je n’ai pas visé. J’ai passé mon temps à défaire ce que je gagnais, comme si le gain portait une menace. Mon père est dans cette histoire, au centre. Voyageur de commerce, absent des journées entières, il rentrait le week-end avec une énergie impatiente, prête à rattraper ce qu’il pensait avoir laissé filer. Il s’installait dans son bureau, pipe au bec, dans un fauteuil de cuir près de la cheminée, et il écrivait un programme pour tout le monde. Il fallait s’y tenir. L’hiver approchant, il faisait rentrer des stères de bois pour les deux cheminées. La maison en débordait. Je revois le tas comme une falaise. Je devais charger la brouette, la pousser au fond du jardin, revenir, recommencer. Chaque aller-retour me prenait un âge. Quand je retrouvais le tas, il me semblait intact, comme si je poussais du vide. Peu à peu je comprenais que ça diminuait, mais cette compréhension ne me soulageait pas : elle ajoutait juste la certitude du temps perdu et de ce qui restait encore à faire. J’aurais voulu être ailleurs. Jouer. Tailler des arcs. Partir en vélo rejoindre la forêt. Ou tenir ma canne au bord du Cher, ce fleuve gris où flottaient parfois des plaques grasses de sang venues des abattoirs, comme si le paysage lui-même avait sa part d’horreur ordinaire. Après le bois, mon père prenait une boîte à gâteaux en fer sur l’étagère et y jetait un ou deux billets. “Voilà ton argent de poche.” Parfois il rentrait content d’un contrat, sortait des billets de sa poche, les glissait dans la tirelire. Je croyais que c’était la mienne. C’était la nôtre, à mon frère et moi. Lui, plus jeune de trois ans, ne poussait pas les brouettes avec moi. Il ne semblait pas appartenir à cette corvée. Quand je m’en aperçois aujourd’hui, je comprends mieux la distance qui s’est mise entre nous : pas seulement la différence d’âge, mais la différence de charge. Moi, j’étais celui qu’on mettait au travail, et peut-être celui sur qui on comptait. Et pourtant, que je sue ou non, la boîte à gâteaux se remplissait toujours. L’argent venait comme une récompense, ou comme un ciel qui pleut sans raison. Il fallait peiner pour l’avoir, et en même temps il tombait sans lien visible avec l’effort. Cette incohérence a fait son nid en moi. Longtemps, l’argent et mon père se sont confondus : le poids de la corvée, la brusque générosité, le mélange de dette et de cadeau. Ce n’est qu’après sa mort, dans le manque brutal qu’elle a creusé, que j’ai compris pourquoi je m’étais tenu si près du manque d’argent : c’était une manière de rester à la distance exacte où je pouvais encore le sentir sans retomber sous sa loi. illustration exercice à l'encre de chine, travail d'enfant|couper{180}

Autofiction et Introspection