Les contes de fées.
Parfois, il m’arrive de regretter cette perméabilité à la magie dont nous bénéficions tous à la naissance. À ces moments-là, je me secoue dans tous les sens, pratiquant une danse de saint Guy à ma sauce. Par ce truchement assez médiocre, il faut bien l’avouer, je tente ainsi de rejeter au loin ce regret-là en particulier, plus deux ou trois choses du même acabit – appelons cela des espérances déçues –, comme les histoires d’amour à l’eau de rose, l’idée de devenir un jour un peintre célèbre, et également l’amnistie générale levant d’un coup ma collection de PV accumulée depuis des années.
Mais c’est en vain. Systématiquement, non pas que je boive comme dans la chanson « J’suis snob », mais je m’obstine à rester sur une fréquence mentale assez saugrenue d’éveil que j’appelle « lucidité ». Cette soi-disant lucidité ne m’offre, à proprement parler, aucun avantage, à bien y réfléchir. Tout au contraire, elle m’handicape copieusement, m’entrave sans relâche.
Je ne peux pas croiser un seul de mes contemporains sans presque aussitôt flairer l’hypothétique vacherie qu’il se prépare à commettre. Mais ce n’est pas tout. Parfois, j’arrive à lire en lui avec une telle acuité que je pourrais tout à fait m’équiper d’un gourbi, genre caravane, et m’installer comme voyante ou diseuse de bonne aventure.
Car la plus belle faiblesse, je la connais : c’est de se croire particulier. Le tout étant ensuite de toucher ceci en chacun sans se fatiguer, avec quelques ingrédients de base. Une boule de cristal et un jeu de tarot sont le minimum syndical. Mais si, en prime, vous savez raconter des histoires, particulièrement des contes de fées, jamais plus de votre vie durant vous n’aurez faim. Car dans les contes, le fait est que pour chaque problème il existe une solution. Et s’il n’y en a pas de rationnelle, aussi sec, une magique arrive à la rescousse !
Prenons le problème numéro un en tête de gondole : la pauvreté. Forçons même un peu plus le trait en évoquant la misère.
Il était une fois un homme très pauvre qui avait quatre fils affamés et qu’il ne pouvait nourrir qu’en récoltant de vieilles godasses de porte en porte.
Partir de l’invraisemblable et donner quelques détails réalistes. Ici, la description de la vieille godasse qui baille lamentablement, le sourire de la brave dame qui pense faire une bonne action en cédant la paire au brave homme. Puis la porte se referme, une porte en PVC blanc fraîchement posée, le silicone du joint du seuil est encore presque propre.
Mais pas trop de détails réalistes non plus. C’est tout l’art des sauces que de savoir doser les épices et les condiments.
La concentration du lecteur n’étant pas infinie, il est bon aussi de lui faire visiter des paysages variés. Après cet exploit d’avoir récupéré une paire de pompes magiques, notre brave homme sort de la ville pour se retrouver face à une plaine qu’il devra traverser pour arriver à une montagne qu’il devra traverser encore afin de rentrer chez lui.
Durant la platitude du relief, faire gaffe surtout que ce ne soit celle du récit, et donc en profiter pour faire voler un ou deux oiseaux de mauvaise augure. Installer une sorte de menace qui plane tiendra le lecteur en haleine quelques minutes de plus.
Et là, paf ! Intervention magique. Un des oiseaux se pose devant le misérable et dit :
— C’est une attaque de diligence sans diligence. Refile le magot !
— Mais bon sang de bonsoir, dit le loquedu, pour un voleur t’es un brin couillon : j’ai qu’une paire de godillots usagés.
L’oiseau noir – est-ce une pie, un corbeau ou une corneille ? L’histoire ne le dit pas – penche la tête de côté pour voir si le gars blague ou est sérieux.
— Comment ? Mais tu ne le sais même pas ? Tu viens de récupérer la paire de godillots du mage Élihasard, qui ont le fabuleux pouvoir d’aider celui qui les chausse à atteindre la lune, puis les planètes, et encore à sauter par-dessus le soleil et même, avec un petit entraînement, à parvenir jusqu’à la Grande Ourse !
— Oh ben zut, non, je savais pas, dit le bougre en souriant sous cape.
Car l’information que lui donne le piaf est capitale et change totalement la donne.
— Et donc, tu veux récupérer mes godillots magiques, c’est ça ? s’enquit-il pour se laisser un temps de réflexion.
Bouilli ou à la broche, amstragram, pic et pic et colégram, songe-t-il en aparté. C’est vrai que c’est agaçant, un oiseau qui pérore, non ? Et se remplir la panse ne serait pas de trop après toutes ces journées de diète.
Et là, vlan ! D’un coup, la paire de godasses s’abat sur le crâne du malfaiteur ailé trop bavard. Le quasi-rachitique le flanque dans son cabas et continue son chemin. Comme quoi, on peut traverser quelque chose d’ennuyeux a priori, comme une morne plaine, et trouver quelques occupations pour passer le temps.
Et si j’essayais cette paire de grolles ? se dit le brave homme. Je pourrais peut-être sauter haut pour cueillir quelques fruits sur un arbre magique d’une planète lointaine, devenir riche, me rendre au supermarché et enfin vite arriver chez moi, et me remplir enfin la panse comme celles de mes marmots ?
Il ôte ses sabots aussi rapidement qu’un mécanicien change un pneu sur un prototype rutilant qui redémarre en trombe, et le voilà chaussé des écrase-merde dont le bout baille.
Tentons un petit saut pour voir, se dit-il.
Rien ne se passe ; la pesanteur n’est toujours pas vaincue.
Autre essai, même constat…
Tout ça, ce ne sont que des conneries, se dit l’anéanti. Et il reprend sa route avec son sac sur le dos. Au moins, un bon tiens vaut mieux que deux tu l’auras ; il n’y aura qu’à mettre à bouillir les semelles pour les attendrir un peu. J’aurais encore fait pour ce jour mon travail de père, pas plus, pas moins.
Et le brave homme de reprendre son chemin en sifflotant pour alléger sa peine et se donner du cœur au ventre.
Oui, des fois, je regrette vraiment cette perméabilité à la magie dont nous bénéficions tous à la naissance. Et puis, ensuite, je passe à autre chose, évidemment, parce que les poulets ne tombent pas rôtis du ciel, ça se saurait.