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4 février 2019 — Le dibbouk

4 février 2019

Revenir à la source d’un mot, ce n’est pas un exercice d’école, c’est enlever ce que la paresse a collé dessus, ce vernis qui fait croire qu’on sait alors qu’on répète. Désapprendre, ce n’est pas jeter : c’est revenir voir, comme si c’était la première fois, avec le goût un peu amer de s’être laissé endormir. Je porte des mots comme on porte un refrain sans y penser : Zanzibar, Constantinople, chemin de fer. Je les ai aimés avant de les comprendre, d’abord pour leur prononciation, pour leur roulis, pour la façon dont ils ouvrent l’air quand on les dit. J’ai longtemps préféré les garder à cette place-là, sans atlas, sans coordonnées : ces villes existaient dans un ailleurs sonore, pas sur une carte, dans un pays où Marco Polo et moi marchions côte à côte, sans poussière aux chaussures. Quand je fais le même geste avec les souvenirs, c’est la même opération : retirer la pellicule, réduire la légende. Ainsi Totor, mon ogre d’enfance, celui qui menaçait de couper les oreilles aux petits coquins, avec son opinel toujours en poche, redevient ce qu’il a été : un grand type gauche, un peu trop fort dans les embrassades, qui plantait son couteau dans la miche pour faire des tranches épaisses, pas dans des enfants. Le monstre tombe d’un coup, il ne reste que l’homme et le pain. On s’aperçoit alors que la plupart de nos peurs tiennent à une lumière mal réglée, et que les héros aussi, parfois, dépendent de l’angle. Les visages, eux, bougent encore plus vite que les mots : la fille à qui je jurais l’éternité, je la revois surtout par un détail — une barrette perdue sous un banc, un rire qui faisait lever la tête des autres — et tout le reste flotte. La mère “indigne”, le père “monstre”, l’ami “cher” : ces rôles que je leur avais collés se décollent avec le temps, comme des affiches mouillées ; derrière il y a des gestes, des phrases exactes, et des trous. À force de voyager, on laisse des valises dans des gares dont on n’a plus le nom ; on avance plus léger mais aussi plus vide, et l’imaginaire prend parfois le pas sur le monde. J’ai traversé Gibraltar en regardant à peine Tanger, parce que le Tanger lu m’avait mangé le vrai ; j’ai senti là le danger doux de ces fictions qui remplacent les lieux, comme le confort remplace le risque après quelques chutes. Et puis un jour au prieuré de Salaise-sur-Sanne, pour une exposition, deux arbres me coupent net. Pas une idée d’arbres : eux, dans leur peau rugueuse, leur poids, leur silence. Je les vois vraiment. Le vent passe entre eux, une odeur d’humus monte, quelqu’un tousse derrière moi, et je suis là aussi, sans me raconter. Nous sommes là : les arbres, moi, les voix autour, la pierre du prieuré, le ciel de ce jour précis. Je sens quelque chose d’étrangement simple et lourd : non pas que tout est éternel, mais que tout tient, pour l’instant, à cette place, et qu’il faudra bien apprendre à n’en rien distraire.


*illustration** huile sur toile monochrome, pb 2019