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9 avril 2025 — Le dibbouk

Double Voyage

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00. Prologue

consigne : Écris deux listes de dix noms de lieux : une de lieux réels que tu as visités, une de lieux imaginaires que tu rêves de visiter — chaque nom doit être suivi d’une courte phrase poétique ou visuelle, et dans chaque liste, glisse un intrus indiscernable (un rêve dans les réels, un réel dans les rêves).

Texte :

Voyages effectués

Voyages imaginaires


01. La nuit d’avant

Consigne :

Écris un texte sur un lieu qui revient sans cesse dans tes rêves ou tes pensées, un lieu réel ou imaginaire, qui te hante ou te réconforte.

Texte :

Tu n’as pas dormi. Presque pas. Juste un flottement vers trois heures, le corps effondré dans ce canapé de gardien trop propre pour toi.
Depuis des semaines tu te répètes : il faut que je fasse quelque chose de moi. Tu te le murmures comme on mâche un os. Et cette nuit, tu sais que c’est là. Le seuil.
L’appartement est prêt. Tu as briqué jusqu’aux plinthes, désinfecté l’évier, rangé l’agrandisseur dans un sac-poubelle. Même la cafetière est prête : eau, café, bouton. Il ne manquera qu’un doigt pour faire basculer la machine.
Tu as rompu. Tu as tout quitté. Tu n’as aucune image de là-bas, seulement le besoin de l’ailleurs.
Tu marcheras au matin le long du canal. Tu as tout prévu pour arriver juste à l’heure.
Et pourtant, tout en toi est flou.
Tu ne pars pas vraiment vers un lieu.
Tu pars de toi.
C’est ce que tu crois.

Tu t’es réveillé en sueur, sans rêve en tête, mais avec cette sensation précise d’avoir oublié quelque chose d’essentiel.
C’était la nuit d’avant. Celle où tu t’étais juré de partir.
Tu avais encore hésité. Pesé, repesé. L’envie de fuir contre l’impossibilité de lâcher.
Et puis tu avais compris : tu ne fuyais rien, tu cherchais à revenir.
À cet homme que tu n’as jamais connu, ton grand-père. Parti d’Estonie, passé par Saint-Petersbourg, échoué à Paris. Tu portes sa blessure en creux dans la tienne.
Tu repensais à ta mère. À sa manière de tout tenir sous un “ne t’inquiète pas”, alors que tout s’écroulait.
Et là, sur le bord du lit, tu avais su.
Ce n’était pas un départ.
C’était une tentative d’approche.
D’un lieu. D’un fantôme. De toi.

02. L’arrivée dans la ville

consigne :

Écris deux fragments décrivant l’arrivée dans une ville — réelle ou imaginaire — comme première scène de voyage, où chaque détail compte, chaque micro-perception construit une vision totale et fondatrice. L’un des fragments doit être basé sur un souvenir, l’autre sur une invention. Mais le lecteur ne doit jamais pouvoir distinguer lequel est vrai.

Texte

La nuit tombe vite. Le bus tousse une dernière fois, s’éteint. Tu poses le pied sur un sol sablonneux, tu crois le silence, mais c’est un mensonge : le vent mugit, et dans ses bourrasques, des voix de femmes chantent, aigres, lointaines, dans des haut-parleurs pendus aux baraques.
Les klaxons se répondent comme des chiens. Les moteurs pétaradent, les rickshaws déraillent, les bus scintillent, bosselés comme des bêtes métalliques au repos. Une place. Une meute. Des lumières clignotantes. Des signes illisibles.
C’est la ville nouvelle. Elle t’agresse d’abord, te repousse. Puis, tu tournes. Tu bifurques. Et là, à quelques rues, une autre ville : la vraie. Moins de bruit, plus d’odeurs. Des volutes d’épices, de linge chaud, de sueur. Tu respires.
La ville est double. Comme toi. Comme chaque arrivée.

Il n’y a pas de carte. Pas de nom sur les panneaux. Les atlas mentent. Les GPS dérivent. Et pourtant tu arrives. La nuit déjà tombée, tu ne vois rien, mais tu sens. Une odeur — de feuilles sèches, de fleurs oubliées. Elle te parle. Elle te reconnaît.
Tu marches, lentement. Tu n’as jamais mis les pieds ici, mais tu sais chaque détour. Comme si quelqu’un t’attendait depuis longtemps. Comme si c’était ta ville d’avant ta naissance. Tu crois reconnaître les silhouettes. Elles s’approchent. Elles te saluent. Comme si tu rentrais.
Tu n’as pas vu Sonora. Tu l’as devinée.
Et maintenant elle te regarde.

03. L’impossible retour

Consigne

Écris deux fragments à la manière de Michaux, chacun ancré dans un lieu où le narrateur est empêché de repartir, comme piégé dans une forme d’étrangeté.

Texte

Il fallait revenir. On me l’avait dit. Le corps l’avait dit. Fièvre, vomissements, couleurs du foie. Kandahar s’éloignait dans le brouillard jaune. À Peshawar on confirma. À Quetta, on plia mes bagages. France, Roissy, métro. Je marchais comme un rat dans son propre plan. Retourner n’avait plus de sens. Tout avait rétréci. Les couloirs, les vêtements, les visages. La boîte aux lettres vomissait les preuves du monde. J’étais revenu. Mais où ? Kandahar était ailleurs, maintenant. Et moi, de ce côté, coincé dans ce qu’il restait de moi. L’espoir, c’était une mauvaise paire de chaussures.

Je l’avais bâtie moi-même. Pas de murs, non. Une cellule en lignes droites qui ne se croisent jamais. Un rêve, un plan, un nom — photographe — pour avancer. Mais ça tournait, ça revenait. Rien ne s’ouvrait. À force, j’ai vu : ce n’était pas une route, c’était une boucle. Les images s’évanouissaient. Le but aussi. Et le soulagement, oui, un peu, de ne plus devoir sortir. Les échappées devenaient illusions, les illusions devenaient sol. Ce n’était pas une prison, mais je n’avais plus la force d’en chercher la porte. Alors je suis resté. Et tout est devenu supportable.

04. étapes

Consigne

Écris deux fragments décrivant exactement la même halte, dans le même style, syntaxe, rythme, mais :

Texte

1983 : L’hiver dure. J’ai rendu les clés de la Fuego. Fini le porte-à-porte entre Boissy et Brunoy. Trop de noms, trop d’étages. J’empilais les phonèmes comme des miettes de pain dans mon Moleskine. La matinée pour prospecter, l’après-midi pour rebondir. On ne vend pas le matin. On déplie, on écoute. On boit du thé, du café, du chocolat chaud. Les femmes racontent : l’école, les enfants, la peur. L’ascenseur en panne, les croquettes du chien, la moquette qui pue. Les photos sur le mur, les fleurs en plastique, les rideaux marron. Parfois une vente, une Twingo à vingt heures, jackpot. Et puis la honte. Toujours. De gagner sur leur dos. De sourire. D’y retourner. Mais c’était une halte, tout ça. Une étape, comme les autres. Et j’y suis resté un peu trop.

Hiver 83. Une 2CV poussive, Paris-Avignon. Plus de chauffage. Le froid ronge. Je bifurque à Chanas, entre deux stations. La nuit pèse. Les parkings sont vides, pelés, les camions roupillent. À chaque étape, j’espère un café, une lumière, un rien de chaud. Je pense à Jack London, ses chiens, le blizzard. C’est à l’avant-dernière station qu’un gars me dit : "T’as oublié de passer en mode hiver." Il bidouille sous le capot. Le chauffage revient. Miracle. Je ris comme un con. Le café brûle, le cœur se détend. Après ça, je m’arrête à toutes les stations. Trop chaud. Trop crevé. Trop vivant d’un coup.

05. Usages du monde

Consigne

Replonge toi dans un voyage que tu as fait, même lointain dans le temps.

Texte

06. Qui raconte, à qui ?

Consigne

Écris un dialogue entre deux personnages (comme Marco Polo et Kubilaï Khan chez Calvino) où l’un raconte ses voyages (réels, rêvés, oubliés) à l’autre, qui l’écoute, interroge, relance — pour créer un fil narratif qui reliera tous tes récits passés.

Texte

— Tu n’avais pas parlé depuis combien de temps ?
— Je ne sais plus. Peut-être dix ans. Peut-être depuis le retour.
— De quel retour ?
— D’Asie. Six mois de voyage. C’est là que j’ai commencé à disparaître.
— Et maintenant, tu racontes ?
— J’essaye.
Silence. L’autre ne note rien. Il attend. Une mouche vole dans l’air tiède. Le voyageur replie ses mains sur ses genoux. Il n’a pas encore levé les yeux.
— Je n’ai jamais su ce que j’étais censé rapporter. Ni à qui.
— Mais tu avais des images, des notes.
— Trop d’images. Aucune voix pour les dire. Je suis rentré, j’ai voulu raconter. Personne n’écoutait. Alors j’ai continué à voyager. En dedans.
— Et ça ressemble à quoi, un voyage en dedans ?
— À un exil. Sans carte. Sans auditoire.
— Tu n’écris pas pour eux ?
— J’écris pour ceux qui n’ont pas encore entendu.
L’autre hoche la tête. Il feuillette un carnet invisible. Il note à mi-voix : « Le voyageur se méfie des formes. Il en cherche une. Il rature. Il recommence. Il n’ose pas signer. »
— Pourquoi tant de silence ?
— Parce qu’on m’a appris à me taire. À croire que mes mots ne valaient rien. Et j’ai fini par les croire.
— Tu parles de ta famille ?
— De tous. De moi.
— Et la colère ?
— Elle m’a sauvé. J’ai refusé leur monde, leur carrière, leurs attentes. J’ai choisi la fatigue, la poussière, les petits boulots.
— Pour penser libre ?
— Pour penser vrai.
L’autre s’approche, ouvre une boîte. En sort un petit appareil photo.
— Tu étais photographe.
— J’ai arrêté. Trop de faux regards.
— Tu écrivais ?
— Je noircissais des carnets.
— Et maintenant ?
— Je cherche comment les relier.
Silence encore.
— Il te faudrait une forme.
— J’en ai une.
— Laquelle ?
— Toi.
Le deuxième homme sourit. Il disparaît lentement dans la lumière.

07. un tout petit voyage

Consigne

Écris, sous forme de motifs distincts et précis, le récit d’un tout petit voyage que tu as fait souvent — une promenade, un trajet familier — en t’inspirant de la manière de Pierre Bergounioux : discontinuité, détails concrets, et confiance dans la sensation.

Texte

L’été nous allions à Saint-Bonnet, à une vingtaine de kilomètres de La Grave. La question du pourquoi ne se posait pas. C’était. On partait.

  1. Le lieu Saint-Bonnet. Un nom sans mystère mais un endroit singulier. Plus qu’un lieu, une destination rituelle. Il y avait d’autres lieux de baignade, plus proches, mais c’est celui-là qui comptait.

  2. Le passé du père Je crois que mon père y avait passé une part de son enfance. Un exil depuis Paris vers ses grands-parents. Il n’en parlait pas. Ou très peu.

  3. Les anciens Charles Brunet, l’instituteur, combattant dans les Dardanelles. Son épouse, aveugle, acariâtre, la mère Picard. On les évoquait comme des statues, figées dans la mémoire.

  4. L’image Un gamin en blouse, aux boucles sages, sur une photo. Mon père. Accrochée dans le salon de son enfance. Télé allumée pour les premiers pas sur la lune. Deux images fondatrices.

  5. Le départ Le père disait « on y va » et tout se mettait en place. La mère organisait. Le panier, les serviettes. Le père fumait. Le frère aidait. Moi j’ouvrais le portail. Le voyage commençait.

  6. La montée La Simca 1000 peinait dans la montée du Cluzeau. Le père retrogradait. En haut, il rallumait sa pipe. La mère, une cigarette. Le plateau s’ouvrait.

  7. L’étang L’étang de Saint-Bonnet était notre mer à nous. Des châtaignes d’eau piquantes. Le ciel, le sable, les feuillages s’y reflétaient.

  8. La nage Le père s’éloignait. Lentement. Il nageait comme on part, à peine un bruit. Son crâne s’éloignait. Puis disparaissait. Nous restions sur la berge.

  9. Le retour Je refais ce trajet encore. En voiture, en vélo. Parfois à pied. Toujours le même élan. La même bouffée d’air. L’immense ciel au-dessus de l’Aumance.

  10. Le deuil Février, mars. Ma mère, mon père. L’absence a ses saisons. Arrêter de fumer, c’est affronter les fantômes. Les souvenirs sortent du silence, déroulent leurs paysages.

  11. La forêt Tronçais au loin. Chênes de Vauban. L’étang, comme un diamant au milieu de cette forêt ancienne. Une trouée, une paix, un tout petit voyage incrusté dans le grand.

  12. Le recommencement L’étang est toujours là. Le père ne revient pas. Mais j’écris. Et en écrivant, je me tiens encore sur la berge, les pieds dans l’eau, les yeux sur l’horizon où un point noir s’efface doucement.

08. Reconstitutions

Consigne

Écris un récit sous forme de fragments disjoints (avec des tirets), comme dans Une américaine de Nathalie Quintane, qui reconstitue un voyage ou une figure de voyage fictionnelle (ou semi-fictionnelle), en laissant la juxtaposition des notes produire du sens sans narration unifiée.

Tu peux inventer un personnage ou une situation, t’appuyer sur des bribes de réalité ou de mémoire, faire des détours, des hypothèses, laisser la reconstitution ouverte, stratifiée, lacunaire. Ce sont les fragments eux-mêmes, dans leur constellation, qui forment le récit.

Texte

09. tout le monde raconte l’histoire

Consigne

écrire un texte en fragments où plusieurs personnages racontent chacun une histoire autonome, en écho au procédé narratif utilisé par Monique Wittig dans Les Guérillères, afin d’explorer le récit de voyage comme constellation d’histoires enchâssées

Texte

Il faudrait remonter assez loin dans cette histoire pour retrouver la trace de l’inspecteur Blanchard. Celle de Dali embarqué dans un vaisseau de l’Alliance Galactique en guerre contre les reptiliens. De même qu’Alonso Quichano disparait lui aussi. Tous les moulins à vent se seront effondrés avec le temps.
De nombreux personnages semblent ainsi s’enfoncer dans l’oubli. Ce récit n’est-il pas un voyage ? On y rencontre des pays, des personnages, des objets, on saute du coq à l’âne. Les frontières n’existent ici qu’à la façon de jours qui succèdent à la nuit, ou encore la nuit qui succède aux jours.

Blanchard raconte l’histoire suivante : il traque un peintre disparu, un certain C.R., vu pour la dernière fois dans une station-service de l’A75, la veste maculée d’huile et le regard perdu dans le vide. Il note les chiffres des pompes comme s’il s’agissait de coordonnées célestes.

Sur un fichier pdf reçu ce jour on peut admirer la découpe des blocs noir sur blanc sans même lire le texte. Ils sont d’une taille similaire, et l’on pourrait imaginer que si l’on prend le premier au hasard il parlera exactement de la même chose que tous les autres : d’une résistance probablement vaine à cet oubli. Des femmes racontent des histoires. Elles portent des noms stupéfiants de familiarité, mais d’une familiarité si lointaine qu’on découvre un autre type d’oubli, venu de l’amont, de l’avant.

Dali raconte l’histoire suivante : dans l’œil d’un caméléon cosmique, il découvre un désert inversé. Chaque grain de sable est un souvenir condensé d’un autre voyage. Il tente de les trier avec une pince à épiler dorée.
Homère raconte une guerre qui n’en finit pas. Elle semble s’achever parce que le livre s’achève, mais elle ne s’achève pas. Et l’on comprend qu’on serait bien en peine de savoir le moment exact où elle a commencé. Si on ne tient pas compte des prétextes, des raisons, des justifications, des caractéristiques si lamentables de la nature humaine.

Alonso Quichano raconte l’histoire suivante : il vit désormais dans une cité pavillonnaire. Il écrit des avis Google sur les ronds-points, les trouve trop timorés, regrette les lances, les dragons et les géants. Il parle seul aux grillages des lotissements.

Vendredi est le compagnon de Robinson, mais c’est aussi le jour des stages de peinture. Ce dernier vendredi fut le lieu d’un mythe. Le peintre avait trouvé l’idée dans l’air du temps. L’intitulé du stage est toujours « de n’importe quoi à quelque chose ». Tous furent ravis, dans le sens d’être enlevés d’un autre lieu, d’un autre temps.

Circé transforme les marins en cochon mais quid de ceux qui le sont déjà, l’histoire ne le dit pas. A moins que l’évidence soit si limpide qu’on ne cesse de l’éviter.

Borgès raconte aussi beaucoup d’inepties pour attirer les mouches avec autre chose que du vinaigre. On peut passer des années à le lire sans comprendre qu’il se moque de toute érudition. Ce qui lui importe : une matière poétique, seule trouée de lumière dans son aveuglement.

Pour voyager une boussole est nécessaire. En revenir à l’intuition première peut être salutaire lorsqu’on s’égare. Ainsi, cette admiration pour la mise en page de Monique Wittig, Les Guérillères, Minuit 1969.
On peut recopier une partie du texte pour voir comment il s’inscrit dans la colonne :
"Dans la légende de Sophie Ménade, il est question d’un verger planté d’arbres de toutes les couleurs. Une femme nue y marche. Son beau corps est noir et brillant. Ses cheveux sont des serpents fins et mobiles qui produisent une musique à chacun de ses mouvements. C’est la chevelure conseillère."
Peut-être que cette association d’idée entre colonne et texte, entre récit et double voyage, entre ménade et folie recèle un sens caché. Et que ne pas le trouver rend furieux. Mais tout vouloir comprendre est-il nécessaire ? Peut-être suffit-il de se laisser éclairer du fond de son aveuglement.

10. trois cartes postales & une fiction

Consigne

Choisissez un lieu précis dans le monde, ( avec Google Street View ) —puis écrivez trois courts paragraphes comme des cartes postales décrivant trois images Street View de ce lieu (sans nommer le lieu), suivis d’un quatrième paragraphe fictionnel mettant en scène un personnage dans ce cadre.

Texte

La vitrine reflète les néons de la place, bleu pâle, rouge vif, des lettres clignotent au-dessus de la porte : Self Place Clichy. À travers la vitre, le carrelage blanc semble glisser vers l’arrière, désert. Une silhouette se tient seule au comptoir, comme plantée dans une attente qui ne viendra pas. À cette heure-ci, la lumière intérieure est plus froide que la rue.

Une table métallique collée au mur, deux chaises vissées au sol. Le plastique des sièges est fissuré par endroits. Des miettes traînent sur le plateau, vestiges d’un repas anonyme. Au fond, un distributeur de boissons éteint renvoie un reflet tremblant du néon du plafond.

À l’angle de la ruelle qui longe la place, un rideau de fer tagué s’enroule sur lui-même. Une enseigne sans lettres, juste l’ombre d’un nom effacé. Au-dessus, trois étages de fenêtres noires. Une seule, au deuxième, reste allumée – rectangle tiède suspendu dans l’humidité nocturne.

Il rentre lentement, la boîte de restes à la main. Elle lui a raconté ce soir-là une anecdote sur les carmélites et le silence, ils ont ri tous les deux. Dans la ruelle, il accélère un peu, monte les marches de l’immeuble sans lever les yeux. La chambre l’attend, avec son lit métallique, ses murs nus, et ce silence, plus épais que la soupe.

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