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L’ALGORITHME DE LA CENDRE
english DOCUMENT I : Le Rapport de Routine (L’Éveil)
MINISTÈRE DU VERBE PUR Rapport d’Audit n°88-Beta | Unité de Traitement des Résidus : Secteur G-3 Rédacteur : Gémal, Vérificateur de classe 4.
Le tonnage des résidus textuels admis au centre de broyage s’élève à 418 unités. La composition du flux est conforme. Toutefois, une densité inhabituelle a été notée dans le lot n°404. La structure de la cendre forme des agrégats de 26 unités. Recommandation : Recalibrer les broyeuses. Le vide doit rester vide.
Gémal reposa son stylo. Dans la salle de tri, le fracas des "Purgatrices" dévorait le silence, un bourdonnement permanent qui se voulait pensée unique. L'air était saturé de la "farine de l'oubli", cette poussière grise issue des livres broyés qui s'insinuait dans les poumons et les pensées, les engourdissant.
Il ouvrit le tiroir de son bureau métallique. Au fond, sous un lot de formulaires vierges, reposait le fragment. Un morceau de papier de trois centimètres carrés, jauni, portant un seul chiffre manuscrit : 8. Il l'avait trouvé la veille dans le lot n°404, coincé entre deux plaques de cendre compactée. Un miracle de résistance. La plupart des textes broyés ne laissaient que de la poussière uniforme. Mais parfois, un signe survivait.
Gémal glissa le fragment dans sa manche, contre la peau de son poignet. Le contact du papier était rugueux, vivant. C'était un code, bien sûr. Le 8 n'était pas un simple chiffre. En hébreu, c'était le Het, la lettre de la vie, de l'enceinte. Valeur numérique : 8. Mais qui l'avait envoyé ? Et comment ?
Il referma le tiroir au moment précis où l'ombre de Sommer s'étira sur la table de métal. L'inspecteur de la Somme Totale ne parlait pas ; il émanait simplement une odeur de tabac froid et de certitude comptable. Le fragment de papier — le "8" manuscrit — brûlait contre son poignet, dissimulé sous sa manche. Pour Sommer, ce n'était qu'une impureté dans le flux. Pour Gémal, c’était une fréquence, le battement d'un cœur encore vivant.
-- Les chiffres ne mentent jamais, Gémal, murmura Sommer. Mais ils peuvent cacher un voleur. Pourquoi ce lot 404 a-t-il pris trois secondes de plus à se dissoudre ?
-- Une résistance de la fibre, Inspecteur, répondit Gémal sans ciller. La matière est parfois têtue avant de devenir néant.
Sommer scruta le visage de Gémal, cherchant une rime, une harmonie interdite. Puis, d'un geste sec, il lui fit signe de le suivre. L'heure de la confrontation approchait. L'Unité de Traitement des Résidus s'éloigna derrière eux, un monument d'angles droits et de gris uniforme, engloutissant la lumière du jour. DOCUMENT II : Le Procès-Verbal d’Interrogatoire (L’Initiation)
Sujet : H-8 (anciennement "Huit") | Lieu : Cellule de Rectification n°13Sommer : "Pourquoi le poids de vos rapports affiche-t-il 611, alors que le papier blanc ne pèse que 600 ?" H-8 : "J’ai seulement ajouté la Loi." Note du Greffier (Gémal) : 611 est la valeur de la Torah. Le vieux transmet le code. Mon nom vaut 73. 611 + 73 = 684. Je dois trouver la page 684 du registre des déchets.
Dans la cellule de rectification, Gémal tapait sur sa machine, ses doigts dansant une partition invisible. Chaque mot dicté par Sommer était une brique de prison ; chaque chiffre ajusté par Gémal était une fissure dans le mur. L'air, confiné, sentait le métal froid et la peur.
SOMMER : "Alors, H-8... Soixante caisses. Et un excédent de poids qui défie la physique. Expliquez-moi comment le néant peut peser plus lourd que la norme."
Gémal commença à frapper le compte-rendu. Clac. Clac. Clac. > Ne pas le regarder. Si je croise les yeux de H-8, Sommer verra le reflet de la reconnaissance. Je dois devenir une extension du clavier. Je suis le métal. Je suis le circuit.
H-8 : (Sa voix était un souffle de parchemin déchiré) "La vérité a une densité, Inspecteur. Même quand on l'efface, elle sature le support."
SOMMER : "La vérité est une donnée officielle, vieil imbécile. Tout le reste est du bruit. Greffier ! Notez : Élucubrations métaphysiques tendant à l'obstruction."
Gémal frappa les mots. Mais dans sa tête, le calcul s'emballait.
Huit a dit "Densité". D-N-S... Dalet-Noun-Samekh. 4-50-60. Total 114. Je regarde le registre des déchets en temps réel sur mon second écran. Lot 114 : "Archives de la Poésie Lyrique". Il me donne l'emplacement du prochain texte à sauver. Sommer est à trente centimètres de moi. Il peut sentir ma chaleur corporelle augmenter. Calme-toi. Respire en binaire. 0. 1. 0. 1.
Sommer s'arrêta brusquement. Il posa sa main sur l'épaule de Gémal. Le contact était lourd, inquisiteur. SOMMER : "Vous tapez vite, Gémal. Presque trop vite. On dirait que vous connaissez la réponse avant qu'elle ne soit formulée."
Gémal s'arrêta net. Il leva les yeux, non pas vers le prisonnier, mais vers Sommer, avec une froideur parfaitement imitée. -- "L'efficacité est ma seule directive, Inspecteur. Voulez-vous que je ralentisse le traitement ? Cela retarderait la clôture du dossier de 14%."
Le chiffre 14. Je viens de lui injecter une statistique. Il adore les statistiques. Ça va l'occuper pendant qu'il cherche la logique de mon délai. 14... c'est David. C'est le roi. C'est la lignée. Le vieux l'a compris, je vois ses lèvres trembler. Il sourit intérieurement.
SOMMER : (Retirant sa main) "Non. Continuez. Huit, parlez-moi de l'Agent 404. Est-ce un homme ou une équation ?"
Le bout de papier marqué "8" le piqua sous sa manche, acéré comme un dard.
Si je craque maintenant, nous mourons tous les trois. L'Agent 404 est le silence que je suis en train de construire sous tes yeux, Sommer. Tu cherches un coupable, mais tu es en train d'interroger la porte de ta propre prison.
-- "Le sujet refuse de répondre au sujet de la variable 404", dicta Gémal d'une voix monocorde, tout en encodant dans la marge du document la fréquence exacte de la sortie de secours.
Sommer ramassa son dossier. Son regard glissa une dernière fois sur Gémal, puis sur le prisonnier, avec le mépris de celui qui croit avoir tout compté et n’avoir trouvé que du vide.
-- « Terminez la saisie, Gémal. Et faites transférer cet... objet... au service de vidange. Il ne sert plus à rien de calculer sur du sable. »
Le lourd battant d’acier de la cellule pivota. Le verrou s’enclencha avec le bruit sec d’une sentence. Sommer était parti. Le silence qui s’installa n’était pas celui du Ministère ; c’était un silence plein, lourd de tout ce qui n’avait pas été dit.
Gémal ne bougea pas tout de suite. Il éteignit son écran de contrôle. Le reflet de H-8 apparut dans le noir de la dalle de verre. Le vieux s’était affaissé, ses épaules ne tenant plus que par la force d’un souvenir.
H-8 leva la tête. Ses yeux rencontrèrent ceux de Gémal dans le reflet. Il n’y eut pas de larmes, pas de sourire. Juste une reconnaissance mathématique.
-- « Vous avez le fragment ? » murmura le vieux. Sa voix n'était plus qu'un froissement d'atomes.
Gémal glissa la main dans sa manche et sortit le petit morceau de papier portant le chiffre 8. Il le posa sur la table de métal, entre eux deux.
-- « 684 », répondit simplement Gémal. « La page des archives. Je la sortirai ce soir. »
H-8 ferma les yeux. Un soupir de soulagement fit vibrer sa cage thoracique décharnée. -- « Alors le total est juste. Gémal... n'oublie pas. 404 n'est pas une erreur de destination. C'est le moment où le scribe s'efface pour que le texte devienne le monde. Ils vont me retirer les mots. Ils vont vider ma mémoire. Mais tant que tu calcules, je reste entier. »
Une pression immense pesa sur son cœur, la valeur numérique de la douleur. Il reprit le fragment de papier et, dans un geste presque sacré, il l'avala. Le papier avait le goût de la poussière et de l'encre acide. Il devenait une part de lui.
--« Je ne suis plus un greffier », dit Gémal à voix basse. « Je suis l'archive. »
Des pas résonnèrent dans le couloir. Les gardes de la Vidange Sémantique arrivaient. Gémal se leva, lissa son uniforme gris et reprit son masque d'automate. Quand la porte s'ouvrit à nouveau, il ne restait dans la pièce qu'un fonctionnaire zélé et un vieillard brisé. Mais dans la structure invisible de l'air, une équation venait d'être résolue. DOCUMENT II bis : L'Archive vivante (La Transmission)
Gémal ne dormait pas. 02h17. Sous-sol niveau -3.
Le registre des déchets était un volume colossal, relié en toile grise, épais comme une stèle funéraire. Gémal le tira de l'étagère avec précaution. Le poids : 11,4 kilogrammes. La poussière qui s'en échappa forma un nuage dans le faisceau de sa lampe-stylo.
Page 684.
Il tourna les feuillets avec une lenteur chirurgicale. 680. 681. 682. 683. 684.
Là, sous la colonne "Description du contenu", une ligne manuscrite : Correspondance privée. Auteur : Sarah L. Destinataire : inconnu. Confisquée lors de la purge du Quartier des Imprimeurs, 14 mars.
Gémal sortit un crayon de sa poche. Il nota la référence sur un fragment de papier vierge qu'il gardait toujours sur lui. Puis, sous la ligne manuscrite, il vit quelque chose d'inhabituel : une minuscule tache d'encre, presque invisible, à la marge. Pas une tache accidentelle. Un point. Puis un autre. Une séquence.
Il compta. Sept points. Sept, c'est Zayin. L'arme. L'aiguillon.
Une voix derrière lui :
--Vous cherchez la même chose que moi, Gémal ?
Il se retourna d'un coup, la main sur le registre pour le refermer. Une femme se tenait dans l'ombre, entre deux rayonnages. Petite, la cinquantaine, des lunettes rondes qui reflétaient la lumière de sa lampe. Elle portait l'uniforme des Archivistes de Nuit, section Entretien.
--Je ne vous connais pas, dit Gémal d'une voix basse. --Moi non plus, répondit-elle. Mais nous connaissons tous les deux H-8. Et nous savons tous les deux que 684 n'est pas un hasard.
Gémal ne bougea pas. Si c'était un piège de Sommer, il était déjà pris. Mais quelque chose dans la voix de la femme ne portait pas la froideur du Ministère. Elle avait l'accent des Quartiers Ouest, ceux qu'on avait rasés.
--Qui êtes-vous ? --On m'appelle Daleth. La porte. Je fais circuler les fragments que vous sauvez. H-8 m'a parlé de vous il y a six mois, avant qu'ils ne l'arrêtent. Il m'a dit : "Cherche le greffier qui compte en silence. Il porte le 73."
Un battement sourd résonna dans la poitrine de Gémal. 73. La valeur de son nom. Personne ne savait qu'il calculait ainsi, sauf...
--H-8 était mon père, ajouta Daleth d'une voix sans tremblement. Pas biologiquement. Mais il m'a appris à lire quand j'avais sept ans, dans le Quartier des Imprimeurs, avant la purge. Il m'a montré que chaque lettre était un nombre, que chaque nombre était une porte. Quand ils l'ont arrêté, j'ai compris que je devais devenir invisible pour continuer son travail. Alors je suis devenue femme de ménage. Personne ne regarde les femmes de ménage. --H-8 est en cellule. Ils vont le vider demain. -- Je sais, dit Daleth. C'est pour ça que je suis venue. Nous devons sortir la page 684 avant l'aube. Sommer a programmé une purge des archives. Tout ce qui date d'avant la Standardisation sera brûlé dans 72 heures.
Gémal regarda le registre. 72 heures. Le temps d'un monde.
-- Comment savez-vous que Sommer va purger ? -- Parce que je suis celle qui nettoie son bureau. Il laisse ses notes sur sa table. Il ne me voit pas. Pour lui, je suis un meuble. Mais les meubles ont des yeux.
Elle tendit la main. Dans sa paume, un fragment de papier, plus grand que celui de Gémal. Dessus, une liste de chiffres manuscrits. Gémal les reconnut immédiatement. C'étaient les valeurs gématriques des mots interdits : Liberté (684), Mémoire (351), Poésie (395).
-- H-8 a caché ces valeurs dans ses rapports pendant des années, dit Daleth. Chaque rapport était un index. Il nous disait où trouver les textes à sauver avant qu'ils ne soient broyés. Vous devez continuer son travail, Gémal. Vous êtes le seul qui ait accès aux registres officiels.
Gémal prit le fragment. Le papier était chaud, comme s'il avait été tenu longtemps.
-- Si je fais ça, Sommer finira par comprendre. -- Il comprend déjà, répondit Daleth. Mais il ne peut pas prouver. Et tant qu'il ne peut pas prouver, nous existons.
Un bruit. Lointain. Un claquement de porte, trois étages plus haut. Daleth recula dans l'ombre.
-- Je dois partir. La page 684, c'est une lettre de Sarah L. à son fils. Elle lui explique comment lire entre les lignes des textes officiels. Cette lettre est une clé. Sortez-la. Copiez-la. Et intégrez-la dans votre prochain rapport. -- Comment ? -- Comme H-8 vous l'a montré. En gématria. Chaque mot officiel que vous écrirez contiendra la valeur d'un mot interdit. Le Ministère lira la surface. Nous lirons la structure.
Elle disparut entre les rayonnages. Gémal resta seul, le registre ouvert, la page 684 sous les yeux.
Il sortit son crayon. Il nota la référence complète de la lettre. Puis, avec une précision d'orfèvre, il copia les sept premières lignes sur un fragment de papier blanc qu'il plia et glissa dans la doublure de sa chaussure gauche.
Quand il referma le registre, il savait que Sommer allait venir. Pas ce soir. Mais bientôt. DOCUMENT III : La Circulaire de Rectification (La Victoire)
Objet : Protocole définitif de neutralisation.Chaque CITOYEN doit APPRENDRE le SILENCE. La LOI est UNE. Le POIDS du PASSÉ est MORT.
Gémal, désormais Commissaire à la Standardisation, ajusta son col. Il venait de signer la circulaire qui mettait fin à toute littérature. À sa droite, Sommer, vieilli et suspicieux, n'avait toujours pas trouvé la faille. Le corps de Sommer était plus lourd, sa démarche moins assurée ; il portait le poids de ses échecs comptables.
Le texte de la circulaire était d'une sécheresse absolue, une mosaïque de chiffres et de directives mortes. Mais Gémal savait que si l'on sautait de mot en mot selon la séquence de sa propre valeur — 73 — le texte ne parlait plus de mort, mais de résurrection.
Extrait de la Circulaire n°405, paragraphe 2 :
"Chaque citoyen doit apprendre le silence. La loi est une. Le poids du passé est mort. Nul ne conservera de mémoire des textes antérieurs à la Standardisation. L'archive est close. Toute consultation des registres anciens sera punie. La liberté consiste à obéir. Le présent suffit. Aucune nostalgie ne sera tolérée. L'avenir appartient aux chiffres. Seul le vide garantit l'ordre. Chacun recevra sa fonction. Personne ne questionnera. La parole est comptée. Toute déviation sera effacée. Le ministère veille. Rien n'échappe au calcul. Tout rentre dans la somme. Personne ne reste. La poésie est interdite. Seule la directive compte."
En lisant chaque 73ème caractère à partir du début, on obtenait :
"La mémoire vit. Liberté. Personne n'efface la poésie."
Il descendit dans la cour. L'Agent 404 (H-8) était assis là, une silhouette vide dans la poussière d'un jardin blanc, où même les fleurs avaient été remplacées par des sculptures géométriques.
Gémal s'arrêta à trois mètres. Il observa le vieux. H-8 ne levait plus les yeux. Sa bouche ne remuait plus. Ses mains, posées sur ses genoux, ne tremblaient plus. On lui avait retiré les mots. Pas seulement la capacité de les dire, mais la mémoire de les avoir connus. Ses yeux étaient ouverts, mais ils ne fixaient rien. Ils étaient devenus deux trous noirs, deux zéros parfaits.
Le doigt de H-8 traçait pourtant une ligne dans la poussière. Encore et encore. Une ligne horizontale. Le trait inférieur de l'Aleph. Le geste avait survécu à l'effacement. Le corps se souvenait de ce que l'esprit avait oublié.
Gémal passa devant lui. Il ne dit rien. Il ne fit aucun geste. Mais du bout de sa chaussure, il compléta la figure. Il ajouta le trait vertical. L'Aleph était entier.
Le couloir du 73ème étage était un tunnel de marbre blanc, sans ombre et sans écho. Gémal marchait d’un pas régulier, tenant contre lui le sceau de la Circulaire n°405. Au bout du couloir, une silhouette massive barrait la lumière : Sommer. L'inspecteur n’avait pas bougé de son poste, même si techniquement, Gémal était désormais son supérieur. Sommer tenait à la main une copie du rapport de Gémal, déjà griffonnée de calculs obsessionnels.
--Commissaire Gémal, dit Sommer d’une voix qui ressemblait au broyage du papier. J’ai relu votre circulaire. Trois fois.
Gémal s’arrêta à la distance réglementaire. Il ne craignait pas la lecture de Sommer. Il craignait son intuition. -- Et qu’en concluez-vous, Sommer ? La standardisation ne vous convient pas ?
-- Oh, elle est parfaite, répondit Sommer en s'approchant. Trop parfaite. La fréquence des substantifs est d'une régularité métronomique. On dirait un cristal. Mais vous savez ce qu'est un cristal, Gémal ? C'est une structure qui se répète pour cacher un vide. Ou une fréquence.
Sommer pointa un doigt épais sur le paragraphe 2 du document. -- J’ai additionné la valeur de vos titres. J’ai multiplié le nombre de lignes par le tonnage des déchets mentionnés dans le Document I. Vous savez sur quoi je tombe ?
Un battement de cœur traître monta dans sa gorge. Il ne répondit pas.
--Je tombe sur 404, murmura Sommer. Le nombre de l'erreur. Le matricule du vieux Huit.
Gémal soutint le regard. Il savait que Sommer ne pouvait pas prouver l'intention. Dans ce monde, seul le résultat comptait. -- 404 est la valeur du "Signe", Sommer. C’est la marque de la fin. Si mon rapport tombe sur ce chiffre, c’est qu’il est l’aboutissement logique de notre travail. Nous avons atteint la limite du langage. Il n'y a plus rien à dire. C'est l'ordre absolu.
Sommer plissa les yeux. Il cherchait la faille, le tremblement, la poésie cachée. Mais Gémal était devenu un mur de nombres. -- Peut-être, finit par dire l’inspecteur. Ou peut-être que vous êtes le plus grand faussaire que ce Ministère ait jamais porté.
Sommer s’écarta pour le laisser passer. Gémal reprit sa marche. En dépassant l'inspecteur, il ne put s'empêcher de jeter un œil vers la cour intérieure, tout en bas.
L'Agent 404 (H-8) était là, assis sur son banc de pierre. Il ne regardait pas en haut. Il était occupé à tracer une ligne dans la poussière avec son doigt. Pour un garde, c'était un geste de dément. Pour Gémal, c'était le trait horizontal de la lettre Aleph, le début de tout.
Gémal entra dans son nouveau bureau. Il s'assit, prit une feuille vierge, et avant de commencer sa journée, il écrivit un seul chiffre en bas à droite, presque invisible : 1.
L'unité. Le premier fragment d'un nouveau cycle.
Il leva les yeux vers la fenêtre. De l'autre côté de la cour intérieure, au 71ème étage, une silhouette se tenait immobile derrière une vitre. Sommer. L'inspecteur ne bougeait pas. Il tenait un carnet dans sa main gauche, un crayon dans la droite. Il calculait.
Gémal soutint son regard à travers les deux cents mètres de vide qui les séparaient. Il ne cilla pas. Puis il baissa les yeux vers sa feuille et traça un second chiffre, juste à côté du premier : 3.
1 et 3. Aleph et Gimel. Le commencement et le chemin.
Quand il releva la tête, Sommer avait disparu. Mais Gémal savait qu'il n'était pas parti. Il était simplement descendu d'un étage. Il se rapprochait.
Dans la doublure de sa chaussure gauche, le fragment de la page 684 pesait comme une braise. Quelque part dans la ville, Daleth transmettait les premières copies aux autres portes du réseau. H-8, dans son jardin blanc, traçait des lignes dans la poussière que personne ne comprenait, sauf ceux qui savaient lire.
Gémal posa son crayon. Il attendrait. Le silence était une stratégie. L'accumulation était un piège. Il avait appris cela de H-8 : ce n'est pas la quantité de mots qui résiste, c'est leur densité.
Il ferma les yeux une seconde. Puis il rouvrit son registre de commissaire et commença à rédiger la directive du jour.
Chaque mot qu'il écrivait était un nombre. Chaque nombre était une porte.|couper{180}
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