fictions brèves

Ici se rassemblent des fragments narratifs à la frontière du rêve, du souvenir, de la fable. Chaque texte est une tentative condensée, parfois minimale, parfois traversée de dialogues ou de silences qui en disent plus qu’un récit achevé. Ce ne sont pas des nouvelles classiques : souvent sans chute ni intrigue, mais des scènes mentales, des instants volés à l’indicible. Certaines relèvent de la microfiction, d’autres adoptent une voix théâtrale ou introspective, flirtant avec l’absurde. Ce sont des éclats de fiction, des condensations de mondes possibles, où reviennent des figures spectrales, des alter ego, des voix qui se dérobent. La fiction n’est pas un décor : elle est le moyen de percer la réalité autrement, de faire vaciller le quotidien.

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Le rapport

Chaque matin, huit heures trente. Le rapport de situation. Une page. Toujours une page. Ni plus ni moins. Une consigne ancienne. L’enjeu de la tenue avant celui du contenu. Une situation stable. Circulable. Citable. Transmissible. Une situation détachée de celui qui l’écrit. Au début, une impression de description. Des faits relevés. Une circulation plus dense. Une tension diffuse. Un mot surpris dans un couloir. Puis un glissement progressif. Une opération de clôture. Une mise en forme de ce qui reste flottant. Un geste de fixation. Une grève inscrite dans le rapport devient certaine. Une inquiétude notée se diffuse. Aucun éclat. Aucun événement visible. Un ajustement lent du réel à ce qui est posé. Le rapport en fonction de verrou. Une stabilisation continue. Une version praticable du monde. Un matin, un déplacement minuscule. Une phrase déplacée. Une formule impropre. À la place d’une conclusion attendue, une notation sèche : la situation ne se laisse pas encore formuler. Aucun signal d’alarme. Aucun jugement. Une phrase sans prise. Le document circule malgré tout. Lecture. Annotation. Transmission. Puis un temps suspendu. Des décisions différées. Des réunions sans effet. Des événements sans statut. Trop précoces pour être qualifiés. Trop avancés pour être ignorés. Des demandes de précision. Une impossibilité persistante. Absence de situation à préciser. La poursuite du travail. Jour après jour. Une écriture fidèle à ce qui résiste à la forme. Une difficulté à fixer un état. Une instabilité sans désordre. Des rapports inutilisables. Aucune erreur factuelle. Une inopérabilité discrète. Trop flous pour déclencher une action. Trop précis pour être réécrits. Des mots prudents. Des périphrases hésitantes. Un malaise diffus. Une perte de repères. Puis un effacement progressif du mot situation. Un retrait silencieux du vocabulaire courant. Aucun chaos. Une autre configuration. Une suspension générale. Une incapacité partagée. Plus personne pour savoir quoi faire. Rien pour accepter d’être posé. Le réel sans cadre. Le réel sans tenue. Pour la première fois depuis longtemps, une évidence inquiétante : le monde ne se laisse plus tenir. Illustration Lewis Baltz — bâtiments administratifs, zones industrielles vides|couper{180}

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Sans aspérités

Il avait envoyé le texte à dix-huit heures quarante-sept, comme d’habitude. Un fichier propre, titré sans imagination, avec une version “finale” et une version “au cas où”. Il savait que le texte était bon. Pas brillant, pas audacieux, mais exactement ce qui avait été demandé. Clair, structuré, sans aspérités. Un texte qui ne posait aucun problème. Il avait même pris le temps de le relire à voix basse, pour vérifier qu’aucune phrase ne résistait inutilement. À dix-neuf heures douze, la confirmation de réception était arrivée. À vingt-deux heures, il avait fermé l’ordinateur avec le sentiment tranquille du travail accompli. Le lendemain matin, le message était là. Court. Poli. Presque aimable. “Merci pour l’envoi. Le texte est très bien. Il manque cependant quelque chose. Nous ne saurions pas dire quoi exactement.” Il relut la phrase plusieurs fois, sans parvenir à décider si elle était hostile ou simplement maladroite. Il répondit prudemment, demandant s’il fallait clarifier un point, développer un passage, ajuster le ton. La réponse arriva dans l’après-midi : “Non, surtout pas. Ne changez rien de précis. C’est plutôt une impression générale.” Une impression générale. Le texte était devenu une impression. Il l’ouvrit à nouveau. Tout y était. L’introduction posait le cadre, les arguments s’enchaînaient logiquement, la conclusion revenait au point de départ. Il n’y avait pas de faute, pas de lourdeur, pas d’ambiguïté. Rien à corriger. Il tenta malgré tout une modification minime, remplaça deux adjectifs, allégea une phrase déjà courte, puis se ravisa. Il renvoya le texte inchangé, accompagné d’un message bref. Cette fois, la réponse mit plus de temps à venir. Deux jours. Puis trois. Lorsqu’elle arriva, elle était encore plus courte : “Oui. C’est exactement cela.” Exactement cela. Le dossier fut validé, archivé, payé. Tout était réglé. Et pourtant, quelque chose avait commencé à se déplacer. Dans les jours qui suivirent, chaque nouveau texte lui parut légèrement insuffisant, sans qu’il puisse dire en quoi. Il se mit à relire ses productions anciennes, celles qui avaient été acceptées sans réserve, et il eut la même sensation : une surface impeccable, mais trop fermée. Il se surprit à attendre, après chaque phrase, une résistance qui ne venait pas. Il tenta d’introduire une hésitation, une phrase moins assurée. Le client suivant répondit qu’il préférait quelque chose de plus fluide. Il revint à la fluidité. Le texte fut validé. La sensation revint. Il se demanda si le problème venait de lui ou des textes. S’il avait perdu quelque chose en route, ou s’il l’avait au contraire trop bien maîtrisé. Il pensa un moment qu’il s’agissait de fatigue, puis renonça à cette explication. Il n’était pas fatigué. Il était attentif. Trop attentif, peut-être. Chaque texte livré lui laissait désormais une impression diffuse, comme si quelque chose continuait après la dernière phrase sans pouvoir être localisé. Un soir, en sortant, il entra dans une supérette presque vide. Il passa lentement devant le rayon des fromages, en prit un, puis un autre, les pressa légèrement du bout des doigts. L’idée de choisir le plus dur le traversa sans raison particulière, et c’est ce qu’il fit. Il paya, rangea le camembert dans son sac et ressortit. Ce geste, inexplicablement, le calma. Dehors, il resta un moment sans bouger, puis se mit à marcher. Il savait qu’il ne rentrerait pas tout de suite chez lui. Illustration : Hiroshi Sugimoto, Theaters|couper{180}

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Fictions liées à l’Atlas

Le cadastre des refus

Je ne sais pas exactement ce que je note, les suggestions reviennent, je les vois passer, je les refuse parfois mais sans certitude, et cette nuit le cadastre est une ville, ou la ville prétend être un cadastre, cinquante-trois rues, chacune porte le nom d’un refus, Rue Trouille-Cul, Boulevard de la Transition Manquante, Impasse du Registre Incohérent, j’habite Rue Trouille-Cul, au numéro 7, le numéro varie, l’immeuble est vide, les fenêtres sont ouvertes, je monte les escaliers, à chaque étage un écran ou rien, et quand il y a un écran le même texte défile, le texte du 11 janvier, jamais identique, une version accepte les suggestions, une autre les refuse, une autre les accepte puis les retire, une autre n’a jamais commencé, je continue à monter, les escaliers durent, une voix parle, elle vient d’en haut ou du bâtiment lui-même, elle dit que le cadastre n’est pas une liste mais un corps, que chaque refus est une vertèbre, que la colonne tient parce qu’elle refuse de s’effondrer, les marches tremblent légèrement, juste assez pour rendre la montée pénible, arrivé en haut il n’y a pas de révélation, seulement une fenêtre, et par la fenêtre la ville apparaît, les rues dessinent un squelette mal ajusté, Boulevard de la Convention coupe Rue du Chien en Laisse, Place des Résistants débouche sur le Jardin du Dentiste, au centre un carrousel tourne, lentement, trop lentement, les chevaux n’ont pas de cavaliers, sur chacun un mot est gravé, Espoir, Dentiste, Résistants, Chien, les mots tournent sans destination, je redescends, je traverse la ville, elle est déserte, personne n’habite dans un cadastre, c’est un plan, une abstraction, pourtant une présence se fait sentir, non celle des gens mais celle de leurs absences, j’arrive au carrousel, il tourne seul, je pose le pied sur un cheval, le Dentiste ou un autre, tout s’arrête sans bruit, les mots se détachent, ils flottent un instant puis s’éloignent, pas selon une logique claire, Espoir part, Dentiste aussi, Résistants, Chien, la place reste vide, la voix revient, partout à la fois, elle dit que le cadastre des refus ne cartographie rien, qu’à chaque refus un mot s’échappe, que la géographie ne se dessine pas mais se défait, je me réveille, l’ordinateur reste allumé, un message demande si je veux sauvegarder les modifications, je ne me souviens pas avoir écrit, je clique sur Annuler, le document se ferme, je ne sais pas ce qu’il contient, depuis je ne refuse plus les suggestions mais je ne les accepte pas non plus, je reste là, je les regarde, parfois je fais autre chose, j’écris un mot sans lien, Carousel, Convention, Vertèbre, l’IA ne comprend pas, elle signale une transition manquante entre le rêve et le dentiste, je réponds que le dentiste est un cheval, elle passe à la suggestion suivante, un jour un mail arrive, une maison d’édition, intéressée par le cadastre des refus, elle demande le manuscrit complet, je relis le message, quel manuscrit, je n’ai écrit aucun manuscrit, j’ouvre un dossier, les fichiers sont là mais leurs noms ont changé, Espoir devient Nord, Dentiste Est, Résistants Sud, Chien Ouest, j’ouvre Nord, le texte est presque vide, une seule ligne indique qu’un mot est parti vers le nord et n’est pas revenu, Est parle d’une douleur déplacée, Sud parle de tenir sans résister, Ouest décrit une laisse sans chien, je ferme les fichiers, je réponds que le manuscrit n’existe pas, qu’il n’y a que des directions et un carrousel vide, que s’ils veulent le publier il faudra l’écrire eux-mêmes, ils répondent que c’est exactement cela, aujourd’hui je n’écris plus vraiment, je regarde les suggestions défiler, Manque de transition, Phrase trop longue, Registre incohérent, je les lis comme des noms de rues, Impasse du Registre, Boulevard de la Transition, Place de la Phrase Trop Longue, je me promène dans le cadastre, au centre une statue se dresse, un homme écrit, sa main flotte au-dessus du papier, elle ne touche pas, entre la main et le papier il y a le vide exact d’un refus, je m’assois, je regarde, je ne conclus rien, je reste dans cet espace, entre accepter et refuser, dans cet instant où le mot peut partir dans n’importe quelle direction, Rue Trouille-Cul, numéro 7, ou ailleurs, là où rien n’est encore décidé.|couper{180}

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Fictions liées à l’Atlas

L’homme du multivers-cinq variations

Exercices de style sur le thème du pouvoir Version 1 : Cela avait commencé un mardi matin, devant le café. Il s'était arrêté, la main sur la poignée de la porte. Entrer ou ne pas entrer. Une question banale. Mais au moment où il avait franchi le seuil, il s'était vu rester dehors. Pas comme une image mentale. Comme une réalité parallèle, aussi nette que celle qu'il vivait. L'homme qui était entré dans le café commandait un expresso au comptoir. L'homme qui était resté dehors remontait la rue vers la gare. Les deux hommes étaient lui. Les deux scènes existaient. Il avait fermé les yeux, secoué la tête. Quand il les avait rouverts, il tenait un expresso fumant entre ses mains. Mais il voyait toujours l'autre version de lui-même, celle qui marchait vers la gare, les mains dans les poches, le col relevé contre le froid. Au début, il avait cru à une fatigue passagère. Un dédoublement visuel. Quelque chose qui passerait. Mais ça ne passait pas. Chaque décision, même minime, le multipliait. Prendre le bus ou marcher. Répondre au téléphone ou laisser sonner. Acheter du pain ou rentrer directement. À chaque fois, il voyait les deux versions se dérouler simultanément. L'homme qui prenait le bus et l'homme qui marchait. L'homme qui répondait et l'homme qui laissait sonner. L'homme qui achetait du pain et l'homme qui rentrait les mains vides. Ils étaient tous lui. Tous aussi réels. Le plus étrange, ce n'était pas de les voir. C'était de les vivre. Quand il prenait le bus, il sentait aussi la marche à pied — le froid sur son visage, le rythme de ses pas, le bruit de la ville. Quand il répondait au téléphone, il entendait aussi le silence de l'appartement où il avait laissé sonner. Il n'était plus un homme qui vivait une vie. Il était un homme qui vivait toutes ses vies possibles en même temps. Au début, il avait pensé que c'était un don. Voir toutes les conséquences de ses choix. Savoir ce qui se passerait s'il tournait à gauche ou à droite. S'il disait oui ou non. S'il partait ou restait. Mais très vite, il avait compris que ce n'était pas un don. C'était une malédiction. Parce que si toutes les versions existaient, alors aucune ne comptait vraiment. Il avait essayé de faire des choix importants, pour voir. Un matin, il s'était dit : je quitte mon travail. Ou je reste. Ou je demande une mutation. Trois possibilités. Il s'était vu dans les trois versions. L'homme qui démissionnait, soulagé mais angoissé. L'homme qui restait, résigné mais stable. L'homme qui demandait une mutation, entre les deux. Les trois hommes vivaient leur journée. Les trois étaient lui. À la fin de la semaine, il ne savait plus lequel il était vraiment. Avait-il démissionné ? Était-il resté ? Avait-il demandé une mutation ? La réponse était : les trois à la fois. Il avait consulté un médecin. Puis un psychiatre. Puis un neurologue. Personne ne voyait ce qu'il voyait. Les examens ne révélaient rien. "Stress", disait le médecin. "Troubles dissociatifs", disait le psychiatre. "Rien d'anormal au scanner", disait le neurologue. Mais lui continuait de se multiplier. Chaque consultation avait produit trois versions : l'homme qui parlait au médecin, l'homme qui se taisait, l'homme qui partait avant la fin. Il les vivait toutes. Le pire, ce n'était pas les grandes décisions. C'était les petites. Choisir une chemise le matin : trois couleurs, trois versions de lui. Choisir un plat au restaurant : cinq options, cinq versions. Choisir un mot dans une phrase : dix synonymes, dix versions. À chaque instant, il se multipliait. Les versions s'accumulaient. Il voyait des centaines de lui-même vivre des centaines de vies légèrement différentes, toutes aussi réelles, toutes aussi fausses. Il avait essayé de ne plus choisir. Pendant une semaine, il s'était laissé porter. Il faisait toujours la même chose. Café noir. Même trajet. Même repas. Même réponse à chaque question : "Je ne sais pas." Mais même le fait de ne pas choisir créait des versions. L'homme qui ne choisissait pas activement. L'homme qui aurait pu choisir mais ne l'avait pas fait. L'homme qui regrettait de ne pas avoir choisi. Il n'y avait pas d'échappatoire. Un jour, il avait rencontré une femme dans un café. Elle lui avait souri. Il avait vu trois versions se déployer : l'homme qui lui souriait en retour, l'homme qui détournait les yeux, l'homme qui sortait du café sans rien dire. Mais cette fois, quelque chose d'étrange s'était produit. La femme avait continué de le regarder. Dans les trois versions. Comme si elle le voyait, lui, pas juste une des versions. Il s'était assis en face d'elle. Ou il était parti. Ou il avait commandé un café au comptoir. Les trois en même temps. Elle avait dit : "Vous aussi ?" Elle s'appelait Claire. Ou Léa. Ou Anne. Trois prénoms, selon la version. Mais c'était la même femme. Elle voyait ce qu'il voyait. Les versions multiples. Les vies parallèles. Le vertige des choix qui n'en sont plus. "Ça a commencé quand ?" avait-il demandé. "Il y a deux ans. Ou cinq. Ou dix. Je ne sais plus." Elle parlait lentement, comme si chaque mot pouvait créer une nouvelle bifurcation. "Est-ce que ça s'arrête ?" "Je ne crois pas." Ils s'étaient revus. Ou pas. Ou une seule fois. Ou des dizaines de fois. Dans certaines versions, ils restaient ensemble. Dans d'autres, ils se séparaient après quelques jours. Dans d'autres encore, ils ne se revoyaient jamais après cette première rencontre. Mais toutes les versions existaient. Il vivait la relation qui durait et celle qui s'arrêtait. Il vivait le bonheur et la rupture. Il vivait l'amour et l'absence. Et Claire — ou Léa, ou Anne — vivait la même chose de son côté. "On ne peut pas vraiment être ensemble", avait-elle dit. Ou : "On est ensemble dans toutes les versions." Ou : "Ça ne change rien, de toute façon." Les trois phrases à la fois. Il avait fini par accepter. Il était l'homme qui travaillait et l'homme qui avait démissionné. L'homme qui vivait avec Claire et l'homme qui vivait seul. L'homme qui avait pris le bus et l'homme qui avait marché. L'homme qui avait souri et l'homme qui avait détourné les yeux. Toutes ces vies existaient. Aucune n'était plus vraie que les autres. Il n'avait plus de vie unique. Il avait un nuage de vies, une constellation de possibles qui se déployaient en permanence, se ramifiaient, se multipliaient. Chaque matin, en se réveillant, il voyait des dizaines de versions de lui-même se lever, se rendormir, rester au lit, se lever puis se recoucher. Chaque soir, en s'endormant, il voyait des centaines de versions de sa journée — toutes vécues, toutes réelles, toutes aussi insignifiantes. Un jour, il avait eu une idée. Et si toutes les versions finissaient par converger ? Si, à force de se multiplier, il revenait au même point ? Il avait essayé de trouver une décision qui aurait la même conséquence dans toutes les versions. Un point fixe. Un ancrage. Mais il n'y en avait pas. Même mourir créait des versions. L'homme qui mourait, l'homme qui survivait, l'homme qui était presque mort mais s'en sortait. Il n'y avait pas de fin. Juste une multiplication infinie. Aujourd'hui, il ne sait plus qui il est. Il est l'homme qui écrit cette histoire et l'homme qui ne l'écrit pas. L'homme qui la lit et l'homme qui ne la lira jamais. L'homme qui comprend et l'homme qui ne comprend rien. Il est tous les hommes qu'il aurait pu être. Et aucun en particulier. Le pouvoir de choisir s'est dissous dans l'infinité des possibles. Il vit toutes les vies. Mais il n'en vit aucune vraiment. C'est ça, le multivers. Pas un don. Une paralysie. Version 2 : C'était un mardi. Il s'était arrêté devant le café. La main sur la poignée, une seconde d'hésitation. Puis il était entré. Mais il s'était aussi vu rester dehors. Pas une image mentale. Une vision nette, précise. L'homme qui entrait commandait un expresso. L'autre remontait vers la gare, col relevé. Les deux hommes étaient lui. Il avait secoué la tête. Rien à faire. L'expresso fumait entre ses mains et l'autre version marchait toujours vers la gare. Ça ne passait pas. Chaque décision le dédoublait. Le bus ou la marche. Répondre au téléphone ou non. Pain ou pas de pain. Les versions s'accumulaient comme des calques superposés. Il voyait tout, vivait tout. Ça avait commencé petit. Maintenant c'était devenu ingérable. Il avait consulté. Médecin, psychiatre, neurologue. Rien au scanner. "Stress", diagnostic vague. Mais les versions continuaient de proliférer. Chaque consultation en avait produit trois nouvelles. Le pire, c'étaient les petites décisions. Chemise bleue, grise ou blanche : trois versions. Plat du jour : cinq. Synonymes dans une phrase : dix. Multiplication exponentielle. Il avait tenté l'immobilité. Une semaine identique. Café noir, même trajet, même repas. Réponse unique : je ne sais pas. Échec. Même ne pas choisir créait des versions. Puis il avait rencontré Claire dans un café. Elle avait souri. Trois scénarios : il souriait, détournait les yeux, sortait. Mais elle continuait de le regarder. Dans les trois versions. "Vous aussi ?" Elle voyait. Claire, Léa ou Anne selon les versions. Même femme. Elle vivait ça depuis deux, cinq ou dix ans. Elle ne savait plus. "Ça s'arrête ?" "Non." Ils s'étaient revus ou pas. Ensemble ou séparés. Toutes les versions existaient. Il vivait la relation qui durait et celle qui s'arrêtait. Le bonheur et la rupture. Il avait fini par accepter. Travail ou démission. Claire ou solitude. Bus ou marche. Tout existait. Rien ne comptait plus que le reste. Chaque matin : dix versions de lui se levaient ou restaient au lit. Chaque soir : cent versions de la journée. Toutes vécues. Toutes insignifiantes. Il avait cherché une convergence. Un point fixe. Aucun. Même la mort se multipliait. L'homme qui mourait, survivait, s'en sortait de justesse. Multiplication infinie. Aujourd'hui il ne savait plus. Il écrivait cette histoire ou non. La lisait ou non. Comprenait ou non. Le pouvoir de choisir s'était dissous dans l'infinité des possibles. C'était ça, le multivers. Une paralysie. Version 3 : C'était un mardi matin. Il s'était arrêté devant le café. La main sur la poignée. Il regardait la poignée. Puis il était entré. Mais il s'était aussi vu rester dehors. Très nettement. L'homme qui était entré commandait un café. L'homme qui était resté dehors remontait la rue. C'étaient deux versions de lui-même. Il avait fermé les yeux. Puis les avait rouverts. L'expresso était là, entre ses mains. L'autre version marchait toujours vers la gare. Cela avait continué. Chaque décision le multipliait. Le bus. La marche. Répondre au téléphone. Ne pas répondre. Il voyait les deux versions. Puis les vivait. C'était devenu difficile. Il avait consulté un médecin. Le médecin ne voyait rien. Puis un psychiatre. Le psychiatre ne voyait rien non plus. Puis un neurologue. Le scanner était normal. Mais lui continuait de se multiplier. Le pire, c'étaient les petites choses. Le matin, choisir une chemise. Trois couleurs possibles. Trois versions. Au restaurant, cinq plats. Cinq versions. Il s'accumulait. Il avait essayé de ne plus choisir. Pendant une semaine il avait fait exactement la même chose. Café noir. Même trajet. Même repas. À chaque question il répondait : je ne sais pas. Mais même cela créait des versions. Un jour, dans un café, une femme lui avait souri. Il avait vu trois versions. Lui qui souriait. Lui qui détournait les yeux. Lui qui sortait. Mais elle continuait de le regarder. Dans les trois versions. Elle avait dit : vous aussi ? Elle s'appelait Claire. Ou Léa. Ou Anne. C'était la même femme. Elle voyait ce qu'il voyait. Depuis deux ans. Ou cinq. Ou dix. Ils s'étaient revus. Ou pas. Dans certaines versions ils restaient ensemble. Dans d'autres ils se séparaient. Dans d'autres encore ils ne se revoyaient pas. Il vivait toutes ces versions. Il avait fini par accepter. Il était l'homme qui travaillait et l'homme qui avait démissionné. L'homme avec Claire et l'homme seul. Chaque matin il voyait des dizaines de versions de lui se lever. Ou rester au lit. Ou se lever puis se recoucher. Chaque soir il voyait des centaines de versions de sa journée. Il avait cherché un point fixe. Une décision qui aurait la même conséquence dans toutes les versions. Il n'y en avait pas. Même mourir créait des versions. Aujourd'hui il ne savait plus qui il était. Il était l'homme qui écrivait cette histoire. Et l'homme qui ne l'écrivait pas. Et l'homme qui la lisait. Et l'homme qui ne la lisait pas. Le pouvoir de choisir s'était dissous. Il vivait toutes les vies. Mais aucune vraiment. Version 4 : Ce que je m'apprête à consigner ici dépassera, j'en ai la certitude terrible, les limites de ce que l'esprit humain peut concevoir sans sombrer dans l'abîme de la démence. Et pourtant, il me faut témoigner de l'horreur indicible qui s'est abattue sur moi ce mardi matin, devant l'entrée d'un café dont je tairai le nom par égard pour ceux qui pourraient être tentés d'y retourner. J'avais posé la main sur la poignée de cuivre — ce détail anodin me hante encore — lorsque la Révélation s'est produite. Non pas une vision, non pas une hallucination passagère telle que peuvent en connaître les esprits affaiblis par la fatigue ou l'abus de substances délétères, mais une déchirure dans le voile même de la réalité, une fissure à travers laquelle j'ai pu contempler l'architecture abominable de l'univers. Car je me suis vu — et ce verbe lui-même trahit l'inadéquation du langage humain face à ce que j'ai perçu — je me suis vu franchir le seuil, commander un expresso au comptoir avec cette banalité horrifiante du quotidien. Et simultanément, avec une clarté qui me glace encore le sang, je me suis vu faire demi-tour, remonter la rue vers la gare, le col relevé contre un froid qui n'était pas celui de janvier mais celui des espaces intersidéraux. Les deux hommes étaient moi. Les deux scènes coexistaient dans une géométrie non-euclidienne de la réalité que je n'aurais jamais dû pouvoir percevoir. J'ai tenté, dans les jours qui suivirent, de me convaincre qu'il ne s'agissait là que d'un incident isolé, d'une anomalie passagère dans le fonctionnement de ma conscience. Vaine illusion ! Car la malédiction — et je ne peux employer d'autre terme — ne fit que s'amplifier. Chaque décision, du plus insignifiant choix vestimentaire à la plus grave résolution professionnelle, me confrontait à cette multiplication obscène de moi-même. Les médecins que j'ai consultés — pauvres créatures limitées par leur rationalisme étroit — n'ont rien trouvé. Leurs instruments grossiers ne peuvent mesurer ce qui se situe au-delà des dimensions perceptibles par nos sens atrophiés. "Stress", ont-ils diagnostiqué avec cette suffisance qui caractérise ceux qui n'ont jamais entrevu les abysses. Mais ce qui me terrorise le plus, ce qui m'arrache des cris silencieux dans la nuit lorsque je contemple l'étendue de mon affliction, c'est la compréhension progressive qui s'est emparée de mon esprit : je ne suis pas victime d'un dysfonctionnement. Je perçois simplement ce qui a toujours existé. L'univers n'est pas une ligne narrative, une succession linéaire d'événements. C'est un grouillement infini de possibilités simultanées, un pandémonium de réalités qui coexistent dans une cacophonie cosmique. Et nous, pauvres humains, nous ne percevons qu'une seule ligne, croyant en notre arrogance que nos choix ont un sens, que notre volonté façonne la réalité. Quelle risible prétention ! Tous les choix existent déjà, se déploient simultanément dans les dimensions que notre cerveau primitif ne peut appréhender. J'ai rencontré une femme — Claire, Léa ou Anne selon la version que l'on considère — qui partage cette malédiction. Ou cette révélation. La distinction même entre ces deux termes s'est dissoute dans l'horreur de notre condition. Elle voyait ce que je voyais. Nous étions deux témoins d'une vérité cosmique que l'humanité n'aurait jamais dû découvrir. Nous nous sommes revus, ou pas, ou une fois, ou mille fois. Toutes ces versions coexistent dans le maelström de possibilités. Et cette coexistence même, cette impossibilité de distinguer une réalité unique, constitue peut-être la véritable malédiction : non pas de percevoir les multivers, mais de réaliser que le concept même d'identité, de continuité, de choix, n'est qu'une illusion rassurante que notre espèce s'est construite pour ne pas sombrer dans la folie. Car si tous les choix existent, si toutes les versions de moi-même vivent simultanément leurs vies divergentes, alors qu'est-ce que "je" ? Où se situe le siège de ma conscience ? Suis-je l'observateur de ce pandémonium ou suis-je le pandémonium lui-même ? J'écris ces lignes en sachant qu'elles ne seront peut-être jamais lues, ou qu'elles le seront par des milliers de versions de lecteurs dans des milliers d'univers divergents. J'écris pour témoigner de l'horreur cosmique qui se cache derrière le voile rassurant de la réalité quotidienne. Le pouvoir de choisir n'existe pas. Il n'a jamais existé. Nous sommes les marionnettes d'une mécanique universelle infiniment plus complexe et plus terrible que tout ce que nos philosophes ont jamais imaginé. Ce n'est pas une paralysie. C'est pire. C'est la révélation que la paralysie et le mouvement, le choix et l'absence de choix, coexistent dans une dimension que nous ne devrions pas pouvoir percevoir. Que Dieu — s'il existe, et dans combien d'univers existe-t-il ? — nous préserve de cette lucidité. Version 5 : Je ne demande pas qu'on me croie. Je ne demande même pas qu'on me comprenne. Mon esprit — ce pauvre esprit qui fut autrefois le mien — est désormais si fragmenté, si dispersé dans les méandres de ces réalités parallèles, que je doute moi-même de la véracité de ce que je vais relater. Et pourtant, il me faut écrire. Il me faut fixer sur le papier l'histoire de ma damnation avant que la dernière parcelle de raison ne m'abandonne définitivement. Cela commença — si tant est qu'on puisse parler de commencement lorsqu'il s'agit d'un phénomène qui semble avoir toujours existé, latent, tapi dans les recoins les plus obscurs de mon être — cela commença, dis-je, par un malaise d'abord imperceptible. Un mardi matin, devant l'entrée d'un café que je fréquentais depuis des années, j'éprouvai soudain une étrange hésitation. Ma main, posée sur la poignée de la porte, refusait d'accomplir le geste familier. Ce n'était pas une paralysie physique. C'était quelque chose de plus profond, de plus insidieux : une multiplication vertigineuse de ma volonté elle-même. Car je me vis — et ici commence le véritable cauchemar — je me vis franchir le seuil et commander mon habituel expresso. Mais dans le même instant, avec une netteté qui me fit vaciller, je me vis également faire demi-tour et remonter la rue vers la gare. Ces deux actions, ces deux destinées, ces deux moi, coexistaient avec une égale réalité. Je n'étais plus un. J'étais deux. Et bientôt, je le compris avec effroi, je serais légion. Au début, je me persuadai qu'il ne s'agissait là que d'une fatigue passagère, d'un dédoublement visuel sans conséquence. Mais l'illusion ne pouvait durer. Chaque choix, du plus insignifiant au plus grave, me multipliait. Je me voyais prendre le bus et marcher. Répondre au téléphone et laisser sonner. Sourire et détourner les yeux. Et ce qui rendait cette malédiction insupportable, c'est que je ne me contentais pas de voir ces versions de moi-même : je les vivais. Je sentais le froid sur le visage de celui qui marchait pendant que celui qui prenait le bus ressentait la chaleur étouffante de l'habitacle. J'étais tous ces hommes à la fois. J'étais un essaim, un grouillement d'identités qui se ramifiaient à l'infini. Les nuits devinrent un supplice. Car même le sommeil ne m'apportait aucun répit. Je me voyais m'endormir, me réveiller, rester éveillé, me lever, me recoucher. Chaque possibilité se déroulait dans ma conscience fracturée. Je vivais toutes les nuits en même temps. Et chaque matin, lorsque j'ouvrais les yeux — mais lesquels ? ceux de quelle version ? — je découvrais avec horreur que le nombre de mes doubles s'était encore accru pendant mon sommeil. Je consultai des médecins. Ils ne trouvèrent rien. Comment auraient-ils pu ? Leurs instruments ne mesurent que le corps. Ils ignorent tout des méandres de l'âme, de ces dédoublements monstrueux qui sont peut-être le prix secret que nous payons pour l'illusion du libre arbitre. Car c'est cela, n'est-ce pas, que j'avais découvert : le libre arbitre n'est qu'un mensonge. Chaque choix que nous croyons faire existe déjà, s'est déjà réalisé dans quelque dimension parallèle de l'être. Nous ne choisissons pas. Nous nous contentons de prendre conscience, fugitivement, d'une des mille voies que nous empruntons simultanément. Mais ce qui acheva de me précipiter dans l'abîme — et je dois l'avouer, même si cet aveu me coûte les derniers lambeaux de ma dignité — ce fut la rencontre avec cette femme. Elle s'appelait Claire. Ou Léa. Ou Anne. Son nom lui-même semblait fluctuer selon les versions de la réalité. Mais ce n'était pas cela qui me troubla le plus. Non. Ce qui me glaça le sang, ce fut de réaliser qu'elle voyait ce que je voyais. Qu'elle vivait ce que je vivais. Que nous étions deux damnés contemplant ensemble l'architecture maudite de l'univers. "Depuis combien de temps ?" lui demandai-je, ou plutôt, l'une de mes versions lui demanda, car déjà je ne savais plus lequel de mes doubles parlait vraiment. "Je ne sais plus. Deux ans ? Cinq ans ? Dix ans ? Le temps lui-même s'est fragmenté. Je vis toutes les durées à la fois." Nous devînmes amants. Ou nous ne nous revîmes jamais. Ou nous nous quittâmes après quelques jours. Toutes ces histoires se déroulèrent simultanément. J'aimais cette femme dans certaines versions et la détestais dans d'autres. Je vivais avec elle et je vivais seul. Je la voyais vieillir à mes côtés et je la voyais disparaître le lendemain de notre première rencontre. Et elle, de son côté, subissait le même supplice : elle m'aimait et me haïssait, restait et partait, vivait et mourait, dans un tourbillon de possibilités qui nous emportait tous les deux vers une dissolution complète de nos identités. Je cherchai désespérément un point fixe, une décision qui aurait la même conséquence dans toutes les versions. Une ancre dans ce maelström de réalités. Mais il n'y en avait pas. Même la mort — cette ultime certitude que l'humanité s'est toujours offerte comme consolation — même la mort se multipliait. Je me voyais mourir de mille façons différentes. Et dans chacune de ces morts, une partie de moi survivait, continuait de se ramifier, de se multiplier, de vivre toutes les vies que je n'avais pas vécues. Alors j'ai compris. J'ai compris que je n'avais jamais été un. Que l'unité du moi n'était qu'une fiction, une illusion nécessaire pour ne pas sombrer dans la folie. Mais cette illusion, je l'avais perdue. Ou plutôt, le voile s'était déchiré, et j'avais aperçu ce qui se cachait derrière : un grouillement infini de possibilités, une multiplication monstrueuse de l'être, un essaim d'identités dont aucune ne pouvait prétendre être la véritable, l'originale, l'authentique. Je suis l'homme qui écrit ces lignes. Mais je suis aussi l'homme qui ne les écrit pas. Je suis celui qui les lit et celui qui ne les lira jamais. Je suis celui qui comprend et celui qui refuse de comprendre. Je suis tous ces hommes à la fois, et je n'en suis aucun vraiment. Le pouvoir de choisir ? Il s'est dissous dans l'infinité des choix simultanés. Et avec lui s'est dissoute mon identité, ma conscience, mon âme même. Je ne suis plus qu'un écho, une réverbération infinie de possibilités qui se répercutent dans les chambres vides de mon esprit fracturé. Et le plus terrible — car il y a toujours quelque chose de plus terrible encore — c'est que je soupçonne que nous sommes tous ainsi. Que chaque être humain est cette multiplication monstrueuse de possibilités. Mais que la plupart ont la grâce de ne percevoir qu'une seule version, une seule ligne narrative. Moi, j'ai été maudit avec la vision de toutes. Et cette vision m'a détruit. Que celui qui lit ces lignes — si quelqu'un les lit jamais, dans quelque version de la réalité — se détourne rapidement. Qu'il n'approfondisse pas ces pensées. Qu'il ne cherche pas à percer le voile. Car derrière l'illusion réconfortante de l'unité du moi, il n'y a que le chaos, la multiplication infinie, la dissolution dans le néant des possibles. Je suis le multivers. Et le multivers est ma tombe. Note de l'auteur Genèse Ce texte s'inscrit dans le travail en cours sur Pouvoir, une exploration systématique du mot "pouvoir" dans huit années d'écriture autofictive (2018-2026). L'analyse des occurrences a révélé un mécanisme récurrent : la multiplication des possibles jusqu'à la paralysie. Si tous les choix existent simultanément, alors aucun ne compte vraiment. Le pouvoir de choisir se dissout dans l'infinité des versions. Plutôt que de rester dans l'analyse, j'ai voulu transposer ce mécanisme en fiction — transformer la découverte critique en récit. Le personnage de l'homme du multivers incarne littéralement ce que les textes des carnets ne faisaient qu'esquisser : voir tous les chemins possibles et ne pouvoir en emprunter aucun. La variation stylistique n'est pas un simple habillage : chaque style transforme l'histoire. Le multivers vu par Toussaint (lenteur, neutralité) n'est pas le même que le multivers vu par Poe (damnation gothique) ou par Lovecraft (horreur cosmique). La forme modifie le sens. Lien avec l'Atlas Mnémosyne Ce texte croise plusieurs planches de l'Atlas : Planche 3 (Accent) : La multiplication des voix, l'impossibilité de choisir une seule version de soi Planche 7 (Silence) en préparation : Le silence comme paralysie, l'épuisement face à l'infinité des choix Planche 8 (Fatigue) en préparation : "Une saine fatigue qui débarrasse de tout ce qui ne convient pas" — ici, inversée : une fatigue qui multiplie au lieu de dépouiller La fiction transpose en réalisme magique français ce que l'Atlas travaille en analyse : comment le pouvoir se dissout dans la prolifération des possibles. Comment le narrateur à chaque fois voyant tous les chemins, ne peut en emprunter aucun. Illustration Duane Michals-Build a pyramid|couper{180}

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Décembre

Prologue La cuisine est froide. Le chauffage ne s'est pas enclenché cette nuit, ou alors trop tard. Je ne sais plus. La lumière du matin arrive en biais par la fenêtre, grise, sans relief. La tasse de café est là depuis combien de temps, une heure peut-être. Le café a refroidi. Une pellicule sombre à la surface. Et donc te voici en décembre. Il dit ça. Je ne sais pas si c'est une question. Je ne réponds rien. Tu dirais que tu es triste. Silence. Un silence facile. Pas arraché, pas boudeur. Le trou. Où sont passés tes rêves ? Qu'est-ce que ça peut bien te foutre ? Ça sort trop vite. Un peu sec. Il sourit. Trop facile. Je vois une pièce vide. Plus rien, ni meubles, ni rideaux. Juste le carrelage, les murs blancs. J'apporte un tabouret en bois, je le pose au milieu, je m'assois. Je reste là. Est-ce qu'un jour tu vas arrêter avec ça ? Avec quoi ? La plainte. Je ne réponds rien. Je pose les mains à plat sur la table. Le formica est froid, collant par endroits. Des miettes de pain séchées près du bord. Tu avais commencé à écrire là-dessus. C'était pas mal. Et puis tu as tout lâché. Fulgurance et chute. Dès que tu vois poindre quelque chose en toi, tu sautes. Je regarde la fenêtre. Le ciel reste gris. Aucune variation. L'impression de radoter, c'est normal. Tu ne peux pas t'arrêter à ce seuil et faire demi-tour à chaque fois. Tu ne voudrais pas la fermer pendant que je prends le café ? Silence. Tu vois ? Tu préfères m'insulter plutôt que d'écouter ce que tu viens de dire. Nouveau silence. Plus long. Puis : Tu ne peux pas t'empêcher de te jeter dans le passé. Le passé est rouge, le passé est un chiffon rouge… Je m'arrête. Continue. Rouge comment ? Je ferme les yeux. Une image remonte : le portail vert de la maison de mes grands-parents, la peinture qui craquelle. L'odeur de fer rouillé et de gasoil, les bidons stockés derrière. Le soir d'hiver, la buée qui sort de la bouche. Voilà. C'est ça que je t'ai demandé. Reviens aux sens. Arrête de t'enfuir. Ça me fatigue. Plus la fatigue augmente, plus tu devras lâcher du lest. Tais-toi. Il ne dit rien. J'attends. Le silence dure. J'entends le frigo qui ronronne, un claquement dans les tuyaux. La maison vieillit, tout se dégrade lentement. Tu sais parfaitement que tu maquilles. C'est pratique. Ça passe pour de la profondeur. Mais en dessous, c'est toujours la même scène. Laquelle ? Tu restes dans le couloir, devant la porte. Tu refuses d'entrer. Tu passes ton temps à commenter la couleur du bois. Je souris malgré moi. Tu n'as pas honte un peu ? Non. Je le dis calmement. Mais je pense : je n'ai pas honte. Je suis la honte. S. entre dans la cuisine. Elle s'arrête sur le seuil, regarde la tasse, puis moi. Tu parles tout seul ? J'hésite. Je réfléchissais. Elle fait un pas vers la table, prend la tasse, la vide dans l'évier. L'eau coule. Elle rince, essuie ses mains sur le torchon. Tu réfléchissais à voix haute. Ce n'est pas une question. Oui. Elle plie le torchon, le repose sur le bord de l'évier. Lentement. Sans me regarder. Tu es où, là ? Quelque chose se contracte. Une phrase simple, qu'elle a dû me dire cent fois, mille fois. Qui ouvre toujours le même vide. Je suis là. Elle hoche la tête. Pas convaincue. Pas en colère non plus. Fatiguée. Le rendez-vous est à onze heures. On devrait partir dans vingt minutes. Elle sort. Ses pas dans le couloir, puis le bruit de la porte de la salle de bain qui se ferme. Je reste seul avec le silence. Avec le frigo qui ronronne. Avec le froid qui monte du carrelage. Il ne dit rien, cette fois. Mais je sais qu'il est encore là, qu'il attend, qu'il ne me lâchera pas. 1 On devait partir à onze heures. Je ne sais plus exactement quand je me suis retrouvé sur cette route. Je me dirigeais vers Tarjuman. Quelques lieues après le hameau de Hayra, sur une portion de route sans maison, l'attelage s'arrête net. Les chevaux disparaissent. Pas de bruit. Pas de galop qui s'éloigne. Ils ne sont plus là. Je descends. Je fais le tour de l'attelage. Les traits pendent, vides. L'herbe haute de chaque côté de la route, pas de trace visible. Le ciel blanc, sans nuage, sans relief. La chaleur sèche. Je reste debout à côté de l'attelage vide pendant un moment que je ne peux pas mesurer. Une minute, dix minutes. Le temps ne passe pas de la même manière ici. L'embarras surgit. Une violence telle que je reste sur le bord de la route à faire semblant de réfléchir, alors que je rumine. Ce dialogue interne qui ne sert à rien. Ce bouclier vain contre les événements. La gêne de ne pas pouvoir me rendre à Tarjuman se mêle aux conséquences que j'imagine désastreuses. Pour lutter contre le désarroi, je sors le petit carnet qui ne me quitte jamais. Je commence à lister, en phrases brèves, comme je le fais toujours dans ces circonstances, tout ce que j'estime terrifiant dans cette situation. Je suis bloqué sur la route, au milieu de nulle part. Je ne peux bénéficier, en l'état, d'aucune aide. Les chevaux se sont détachés et sont partis dans la nature. Je ne sais à quelle distance je me trouve de mon lieu d'arrivée. Personne ne passe sur cette route, ou pas grand monde. J'ai faim et soif et je n'ai pas pris la précaution de réserver des provisions. Je pourrais partir à pied et tenter de rejoindre Tarjuman. Je suis vieux et fatigué ; je doute de pouvoir atteindre mon but à pied. Qu'ai-je fait au Bon Dieu pour en être arrivé là ? Que se passerait-il si j'arrive trois jours après la date de mon rendez-vous ? Rien n'est grave, car tout est illusion. En attendant, je suis bloqué là, et je reste disponible à tout ce qui peut advenir. Je relis la liste. Elle ne change rien. Les mots sont là, bien alignés, mais ils ne font que tourner autour du problème sans le toucher. Tout le reste parle de moi. Les chevaux parlent du monde. Je range le carnet. Je pars vers la lisière. Il doit y avoir des traces. Il doit y avoir quelque chose. Je marche dans l'herbe haute. Elle est sèche, elle crisse sous les pas. La chaleur augmente. Je cherche des empreintes, des directions possibles. Je m'ordonne d'utiliser mes sens, d'écouter, de respirer, de rester au présent. Mais très vite je vois que je suis en train de fabriquer un plan pour ne pas entendre ce qui monte. Les chevaux ne sont qu'un fait. Ce que je ne supporte pas, c'est le fait qu'un fait puisse s'imposer à moi, nu, sans recours immédiat. Je m'enfonce dans la lisière avec l'idée que je vais les retrouver. Je sens en même temps que ce n'est pas seulement eux que je cherche. Je cherche à rétablir l'ordre, à me prouver que rien ne m'échappe, que je ne dépends pas du hasard, que je ne suis pas celui qui reste sur le bord de la route à attendre. La digression arrive comme une protection. Une phrase, une théorie, un détour. N'importe quoi pour ne pas regarder la peur en face. Alors je la regarde. Elle n'est pas immense. Elle est précise. Elle a un but unique : me rendre la maîtrise, ou, à défaut, m'éviter la honte. Je continue à avancer, à scruter, à m'arrêter. Mais ce qui me déroute n'est plus l'absence des chevaux. C'est cette perplexité active où je me vois faire tout ce que je fais pour ne pas laisser le réel gagner, et où je comprends que le réel gagne quand même. Je comprends enfin ce que je fuyais depuis le début. Ce n'est pas la route, ni le retard, ni même la disparition des chevaux. C'est la honte. La honte comme point d'arrivée, comme lieu prévu d'avance, comme endroit où tout ce qui m'arrive finit par vouloir me conduire. Tout ce que j'ai mis en liste, toutes mes précautions, mes calculs, mon plan d'action, ma disponibilité affichée — tout converge vers elle, comme si l'événement n'avait qu'un but : me faire revenir à Hayra et m'y laisser. Alors je m'enfonce. Je m'enfonce dans la lisière et je m'enfonce dans la honte. Je vois que je marche moins pour retrouver des chevaux que pour retarder ce moment où je serai simplement celui qui n'a pas su, celui qui n'a pas tenu, celui qui a été pris de court par le réel. Je m'arrête. Je rouvre le carnet. Je constate que mes doigts tremblent légèrement au-dessus de la page, comme si le corps, lui, écrivait déjà la suite. Quand j'ouvre les yeux, je suis dans la voiture. S. conduit. On roule sur la nationale, les arbres défilent de chaque côté. Presque plus de feuilles. On doit être en hiver. Je ne sais jamais quand ça bascule. Tu es où, là ? Sa voix me ramène. Je regarde par la vitre. Le ciel est gris, bas. Je suis là. Tu dormais ? Non. Je réfléchissais. Elle ne dit rien. Elle connaît la différence. On arrive au cabinet médical dix minutes plus tard. Le parking est presque vide. Elle coupe le moteur, reste un moment les mains sur le volant. Ça va aller ? Oui. Elle hoche la tête. Pas convaincue. On sort de la voiture. Le vent est froid, sec. On traverse le parking. Mes doigts tremblent encore un peu quand je pousse la porte. 2 Cette nuit je rêve que je suis nu au milieu d'une pièce blanche. Je suis en position fœtale, plaqué au sol. Une posture humiliante. Je subis une longue série d'accusations qui viennent d'une coursive en surplomb. Les voix sont asexuées. Pour ne pas me laisser prendre par ce qu'elles disent, je me fixe sur leur tessiture, sur le grain, sur la hauteur, sur le souffle. Mon premier réflexe est de croire que ce sont des voix de femmes, puis ça se mélange : des femmes, des hommes, des enfants. Ce mélange enlève les visages. Elles parlent par salves. Entre les salves, des pauses nettes. Dans ces pauses quelque chose se retient encore, hésite. Je me ligote à la curiosité. Je relève la hauteur d'une voix, la pause, la reprise. Ce relevé me tient au bord. Elles s'approchent autrement. Elles ne se jettent pas. Elles tournent. Elles avancent par petites touches, hésitent. Des rapaces autour d'une proie. D'abord le banal, un détail, une petite phrase sans éclat. Puis le retrait, l'attente, le retour. Ce va-et-vient use la curiosité. Au lieu d'ouvrir, elle tourne sur place, prise dans le même cercle. Au début je tiens à distance. Le contenu reste au-dessus, une pluie qui ne touche pas le sol. Je n'attrape que la musique des voix. Puis certaines changent. Elles deviennent des corbeaux. Pas d'oiseaux visibles, des coups de bec dans l'air. Ça vient par à-coups, ça pique, ça arrache. Chaque accusation devient un impact, bref et précis. Je sens qu'on me prend. Je ne vois presque rien, mais je sens une méthode, une attaque qui revient, qui cherche une prise. Alors je me raccroche à la douleur. À chaque fois qu'une voix revient, elle m'arrache un lambeau de peau. Pas un arrachement vague : ça tombe toujours au même endroit. Je sens la nuque, le flanc, la gorge. La peau cède, un tissu qu'on tire. Je ne saigne pas. Je sens seulement que ça se détache. Je sens des morceaux qui partent. Et c'est là que surgit l'idée la plus simple, la plus indécente aussi : que tout s'arrête. Plus de voix, plus de pauses, plus de reprise. Une fin nette. La mort comme une sortie de secours, une extinction. Je la veux une seconde, pas pour mourir, pour que ça cesse enfin. Puis les voix reviennent, et l'idée se replie, elle aussi, sous la peau. Les voix reviennent. Elles ne crient pas. Elles ne s'emportent pas. Elles énoncent. Elles martèlent. Elles reprennent. Par moments, je sens l'approche avant l'impact, une montée légère dans l'air, puis le coup. Et mon corps réagit avant moi : je me crispe, je me replie plus fort, et l'arrachement suivant est plus profond. La crispation offre une prise. La pièce n'a plus l'air blanche. Le blanc devient une matière. Le sol a un grain. L'air a une odeur sèche, presque sanitaire, de produit d'entretien. Je reste au sol, nu, de plus en plus léger. Je sens qu'on me retire quelque chose à chaque passage, pas seulement la peau : la capacité de tenir, de faire écran, de détourner. Il reste moins de surface. Puis une voix, plus proche que les autres sans être plus forte, ne lance pas une accusation. Elle demande, avec une neutralité administrative : Et toi, qu'est-ce que tu fais là ? La question tombe dans une pause, et la pause se referme sur moi. La douleur ne suffit plus. Il faut répondre. J'ouvre la bouche, l'air est glacial. Je veux sortir un mot, mais ma langue est gelée. Je force, je sens le froid dans la gorge, un froid qui bloque, qui blanchit tout. Je dis : « Je… » Et le son qui sort n'a pas de corps. Ce n'est pas ma voix. C'est la leur : la même diction, la même neutralité, la même voix sans sexe. La phrase se forme toute seule, nette, prête : « Je suis là. » Puis, sans transition, dans cette même voix, la question revient, mais elle sort de moi : Et toi, qu'est-ce que tu fais là ? La coursive s'efface. Il n'y a que la pièce blanche, et ma bouche qui parle avec leur voix, qui reprend leurs phrases, qui relance la procédure. Mes lèvres continuent de bouger. Les mots sortent au bon rythme, comme appris. Je me réveille dans le noir. La phrase continue encore. Je l'entends dans ma bouche, la même diction, le même ton. Puis elle s'arrête. Silence. Je reste immobile dans le lit. Le noir est complet. Je ne sais pas quelle heure il est. La rage de dents me saisit. Brutale. Elle avait disparu pendant des heures, je l'avais oubliée. Elle revient d'un coup, comme si elle attendait ce moment précis. Je me lève sans allumer. Je descends l'escalier en tâtonnant. La cuisine. J'ouvre le placard, je cherche la boîte de cachets. Mes mains tremblent. J'avale le cachet avec un verre d'eau du robinet. L'eau est froide, elle fait mal aux dents. Je reste debout dans la cuisine, dans le noir. Le frigo ronronne. La maison craque, un claquement dans les tuyaux. Je ne veux pas remonter tout de suite. Je vais dans le salon. J'allume la petite lampe. Je prends le livre sur la table basse. Notes du souterrain. Je l'ai commencé il y a trois jours. Je m'assois dans le fauteuil. Le velours râpé accroche sous les doigts. Je lis. Cette traduction de Markowicz est vraiment bonne. Grand plaisir de lire Dostoïevski dans « sa vraie voix », si je peux dire. Je lis une dizaine de pages en m'arrêtant sur chaque phrase pour les retourner. La douleur se réveille pour de bon. Les idées tournent trop. Cette histoire de traduction me trotte. Et voilà que je repars sur cette manière de ruminer, de toujours contredire, propre à ce narrateur dostoïevskien. Cette façon de ne jamais laisser une affirmation tranquille, de l'épuiser par le commentaire, ça me mène droit à l'exégèse de la Torah. Et au bout du compte, dans cette fièvre, je me demande si Dostoïevski n'était pas juif lui aussi, au fond, sans le savoir. Juif par cette syntaxe qui bégaye, par ce refus de conclure, par ce génie du sous-sol qui préfère la plaie ouverte à la belle sentence. Tout comme moi. Puis je repense à ma mère face à mon père. À la difficulté que peut avoir un esprit slave à pénétrer dans un crâne gaulois. Et surtout ce que ça fait à la langue personnelle, ce « hachis » face à la contrainte de devenir lisse, claire, efficace, élégante. Cette élégance, j'ai dû la payer cher. Je me souviens du jour où nous avons dû quitter la campagne pour la banlieue. J'avais alors un accent que j'ai dû dissimuler, puis effacer le plus rapidement possible pour simplement oser ouvrir la porte du collège. Un camouflage, un premier lissage pour survivre. Puis je me dis encore cette idée récurrente : il serait temps que tu en finisses avec ça. Ma rage de dents, malgré le médicament, me porte vers le matin. C'est à cet instant où je retrouve ce mot, série. Ce mot qui coïncide avec l'un de mes leitmotivs, mais qui résonne surtout de plus loin. C'était l'accent lamentable de ma grand-mère estonienne quand elle disait « mon chéri ». « Ma séri », disait-elle. C'est sur ce mot, à la fois méthode et caresse lointaine d'une langue hachée, que je trouve enfin le sommeil. 3 On sort de chez E. vers minuit et demi. Le réveillon de Noël s'est terminé tard. La nuit est déjà tombée. Quand j'ouvre la porte, je vois la neige. De gros flocons qui tombent dru, qui recouvrent déjà les arbres, la rue, les voitures, la ville. Tout devient blanc en quelques minutes. S. s'arrête sur le seuil. Merde. On aurait dû partir plus tôt. Ça va aller. Elle me regarde. Tu conduis ou c'est moi ? Moi. Elle hoche la tête. Elle savait déjà la réponse. On traverse le parking. La neige crisse sous les pas. Le froid pique les mains, le visage. On monte dans la voiture. Je démarre, j'attends que le pare-brise se dégivre. Les essuie-glaces raclent la neige. Je roule lentement. La nationale est blanche. Quelques voitures devant nous, feux rouges dans la neige. Je me penche vers le volant. Tu vois quelque chose ? demande S. Pas grand-chose. Je suis les feux devant. Heureusement les déneigeuses sont devant nous, elles ouvrent la voie. Je suis leurs traces. La neige tombe sans bruit. Elle recouvre tout. Les arbres, les panneaux, les bords de route. Tout devient pareil, sans relief, sans repère. Je conduis, mais je regarde la neige. Elle m'impose sa trêve. Elle recouvre tout, et ce silence visuel me fait un bien immense. C'est comme une parenthèse, un apaisement du regard qui met enfin le crâne au repos. Tant que je reste dans ce blanc, les mains sur le volant, en suivant les feux devant, la neige tient à distance le reste. Elle efface les contours. Elle éteint le bruit. Tu es où, là ? La voix de S. me ramène. Je suis là. Je conduis. Tu regardes quoi ? La route. La neige. Elle me jette un coup d'œil. On était seize finalement. Avec J. et sa nouvelle copine. Je ne réponds rien. Je fixe les feux devant. Tu n'as presque rien mangé. Je sais. C'est à cause de tes dents ? Oui. Silence. Je ralentis dans un virage. La voiture glisse légèrement. Je redresse. Tu veux toujours aller en Grèce ? Je ne sais pas. Parce que moi, je pense toujours à l'appartement à V. L'ascenseur, la terrasse. Ce serait bien pour nous. On serait plus près des enfants. Oui. Tu dis oui mais tu ne penses pas à ça. Elle a raison. Je ne pense pas à ça. Je pense à Dostoïevski, à Notes du souterrain, à cette manière de ruminer, de toujours contredire. Cette façon de ne jamais laisser une affirmation tranquille, de l'épuiser par le commentaire. Ça me mène droit à l'exégèse de la Torah. Et au bout du compte, je me demande si Dostoïevski n'était pas juif lui aussi, au fond, sans le savoir. Juif par cette syntaxe qui bégaye, par ce refus de conclure. Tout comme moi. Je repense à ma mère face à mon père. À la difficulté que peut avoir un esprit slave à pénétrer dans un crâne gaulois. Et surtout ce que ça fait à la langue personnelle, ce « hachis » face à la contrainte de devenir lisse, claire, efficace, élégante, qui distingue le français. Cette élégance, j'ai dû la payer cher. Le jour où nous avons dû quitter la campagne, la chère forêt, le cher pays de Tronçais, pour la banlieue de ce Val d'Oise. J'avais alors un accent que j'ai dû dissimuler, puis effacer le plus rapidement possible pour simplement oser ouvrir la porte du collège. Un camouflage, un premier lissage pour survivre. Puis je me dis encore cette idée récurrente : il serait temps que tu en finisses avec ça. Ma rage de dents, malgré le répit des dernières heures, me porte vers ce mot : série. Ce mot qui coïncide avec l'un de mes leitmotivs, mais qui résonne surtout de plus loin. C'était l'accent de ma grand-mère estonienne quand elle disait « mon chéri ». « Ma séri », disait-elle. « Je ne comprends pas pourquoi t'acharnes, c'est un enfant il ne comprend rien. » C'est sur ce mot, à la fois méthode et caresse lointaine d'une langue hachée, que je reste dans la neige. Tu es où, là ? S. répète la phrase. Plus fort cette fois. Je suis là. Je conduis. Elle soupire. Non. Tu n'es pas là. Je ne réponds rien. Elle a raison. Ralentis un peu. Je ralentis. On arrive à la maison vingt minutes plus tard. Le parking est blanc. Je me gare prudemment. Je coupe le moteur. On reste un moment sans bouger, sans parler. La neige continue de tomber, silencieuse. Ça va ? Oui. Elle me regarde. Pas convaincue. Allez, on rentre. Tu vas avoir froid. On sort de la voiture. On traverse le parking. La neige crisse. Le froid pique. Quand on franchit le seuil de la maison, la trêve vole en éclats. Comme si le corps attendait le calme pour hurler, ma rage de dents se déclare. Brutale. Immédiate. Je reste debout dans l'entrée, la main sur la mâchoire. S. enlève son manteau, voit ma tête. Ça recommence ? Je hoche la tête. Elle va dans la cuisine, ouvre le placard, revient avec la boîte de cachets et un verre d'eau. Elle ne dit rien. Elle me tend le cachet, puis le verre. Geste conjugal, usé. Mais tendre. J'avale le cachet. L'eau est froide, elle fait mal aux dents. Va t'allonger, dit-elle. Je monte dans cinq minutes. Je monte l'escalier. Je me couche sans me déshabiller. Je reste dans le noir, les yeux ouverts. La douleur pulse. Le cachet n'a pas encore fait effet. J'attends. Le silence dure. Puis, très doucement, une voix. Pas celle de S. en bas. Une autre. Il ne dit rien, cette fois. Mais je sais qu'il est encore là, qu'il attend, qu'il ne me lâchera pas.|couper{180}

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Ma séri-Récit

Ma Séri — Récit I. La cuisine sent le tabac froid, la soupe de chou. Valentine, debout, dos à la fenêtre, une Disque Bleue calée au coin des lèvres. La fumée monte, volute grise qui se tord. Dehors, l'avenue des Piliers, les peupliers qui tremblent, bruissent dans le vent de novembre. Ma mère crie depuis le couloir. Sa voix claque, craque contre les murs. Des mots que je ne saisis pas encore mais qui me font reculer, dos au buffet. Ma grand-mère se retourne, pose sa cigarette dans le cendrier, tend la main vers moi. Ma séri, elle dit. Sa voix racle, râpe. Le r n'est pas à la bonne place. Le ch de chéri s'est cassé en s. C'est une langue hachée, une langue qui a dû tout lâcher pour arriver jusqu'ici. Estonie, Saint-Pétersbourg, Épinay-sur-Seine. Chaque départ a emporté un morceau de syntaxe. Tais-toi, elle dit à ma mère. Il ne comprend rien. C'est un enfant. Mais le pire, c'est que je comprends. Je comprends que je suis celui à cause de qui on crie. Je comprends que la bouche de ma mère fait un accent circonflexe quand elle gronde. Je comprends que Valentine me protège avec sa voix abîmée, son ma séri qui n'est pas du vrai français. Plus tard, dans la chambre froide où l'on m'a mis au lit, j'entends encore le bruit de leurs voix. Le volume baisse. Ma grand-mère fume une autre cigarette. L'odeur passe sous la porte. Je m'endors sur ce mot. Ma séri. Méthode et caresse. Une langue qui vient d'ailleurs et qui me berce mieux que toutes les formules correctes. II. Septembre. Le collège du Val d'Oise. Les couloirs sentent le désinfectant et la craie. Je viens de quitter la forêt de Tronçais, les collines du Bourbonnais, la maison avec le jardin. On m'a arraché à la terre pour me planter dans le béton. Je parle comme un paysan. L'accent traîne sur les voyelles, roule sur les r. Le premier jour, j'ouvre la bouche en classe de français pour répondre à une question. Les rires démarrent avant que j'aie fini ma phrase. Péquenot. Bouseux. Plouc. Je ferme la bouche. Je rentre à la maison avec le goût du sang dans la gorge à force de serrer les dents. Mon père dit bouge-toi quand je traîne dans le couloir. Ma mère dit tu pourrais faire un effort. Alors je fais l'effort. Je surveille chaque mot. J'écoute comment parlent les autres, ceux de la banlieue, ceux qui ont l'air de savoir. Je gomme. J'efface. Je lisse. Ça prend des semaines. Des mois. Une année entière à guetter ma propre voix comme un ennemi. À traquer le moindre dérapage, la moindre trace de campagne dans ma prononciation. Je perds l'accent. Je perds quelque chose d'autre avec, mais je ne sais pas encore quoi. Quand je retourne chez Valentine, elle me regarde bizarrement. Elle allume une Disque Bleue, tire une longue bouffée, me dit : Maintenant tu parles comme eux. Je ne sais pas si c'est un reproche ou une constatation. Je baisse les yeux. Je sais juste que j'ai trahi quelque chose. Que son ma séri et mon accent gommé, c'est la même opération à l'envers. Elle, elle a refusé de perdre sa trace. Moi, j'ai tout effacé pour survivre. Première trahison. Premier lissage. III. Beaucoup plus tard. Une chambre. Une table. Des feuilles blanches. Je suis fatigué. Pas la fatigue qui casse, la fatigue qui nettoie. Celle qui débarrasse de tout ce qui ne convient pas. La vigilance s'est usée à force. Je n'ai plus la force de faire semblant, de surveiller ma voix, de gommer les traces. Je me couche dans le lit. Je ferme les yeux. Je me concentre sur mon souffle. L'outil le plus dérisoire. Inspirer. Expirer. Ralentir le rythme. Creuser les murs avec cette technique ridicule : la respiration. Et dans ce silence habité, quelque chose remonte. Pas un souvenir. Une texture. La voix éraillée de Valentine. Son ma séri qui n'a jamais voulu se corriger. Son obstination à garder la fissure. Je comprends soudain que ce n'était pas du français raté. C'était une langue autre. Une langue qui pointait vers l'origine, vers un lieu où tout était tassé avant l'explosion. Estonie. Exil. Pogroms. Tout ça dans deux syllabes mal prononcées. Et je comprends autre chose aussi : que je ne peux pas écrire en faisant semblant d'avoir une voix impeccable. Que si j'écris, il faut que ce soit avec la fissure, pas malgré elle. Avec l'accent gommé qui revient quand la fatigue dissout les postures. Avec le ma séri qui résonne comme une formule de réparation. Je me relève. Je m'assieds à la table. Je prends une feuille. Je ne sais pas ce que je vais écrire. Je sais juste que ça va respirer d'une certaine manière. Avec des pauses. Avec des hachures. Avec un rythme qui vient de la gorge abîmée de Valentine, du souffle court du survivant, du silence d'avant le Big Bang. L'écriture ne répare rien. Elle transforme. Elle fait de la cicatrice une forme. Du défaut une signature. De ma séri une langue possible. Alors j'écris.|couper{180}

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L’asile

Un homme lit Dostoïevski dans un asile. Chaque jour, il tourne la même page, vérifie la présence d'une clé invisible. Quand la violence explose, elle vient de là où personne ne regardait.|couper{180}

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oscar

Reprise décembre 2025 Au début, elle riait quand je lui lisais mes phrases à voix haute. Pas par moquerie. Elle riait parce qu'elle trouvait ça drôle, la manière dont je tournais autour d'une idée pendant trois pages pour finalement dire quelque chose de très simple. « Tu compliques tout », elle disait. Elle avait raison, bien sûr. Mais à l'époque, ça me semblait une qualité. C'était il y a six mois. Une éternité, dans une histoire comme la nôtre. Maintenant je ne dormais plus. Le matin, elle partait travailler vers huit heures et je faisais semblant de dormir encore. Quand elle rentrait le soir, j'étais devant l'ordinateur avec trois lignes d'écrites et vingt pages de notes qui ne menaient nulle part. « Tu as avancé ? » elle demandait. « Un peu. » Elle hochait la tête. Elle ne demandait jamais à lire. Nous ne faisions plus l'amour depuis plusieurs semaines. L'âge de notre relation — six mois — aurait dû nous rendre insatiables. Mais je me couchais tard, très tard, après qu'elle s'était endormie. Je cherchais des mots. Je trouvais d'autres mots qui me cachaient les premiers. Des mots parasites, des mots brillants, des mots qui formaient des phrases que je notais dans un carnet : « Le ridicule, c'est le nom poli qu'on donne à l'impuissance. » J'avais trouvé ça lumineux. Je l'avais même recopié au propre. Le problème, c'est que je collectionnais les formules sur l'impuissance au lieu d'affronter l'impuissance réelle. Mais ça, je ne le comprendrais que plus tard. Un soir, elle est rentrée avec un sac de courses et elle a dit : « J'ai croisé ton éditeur. Il m'a demandé comment avançait le roman. » J'ai fermé l'ordinateur. « Qu'est-ce que tu lui as dit ? » « Que tu travaillais beaucoup. » Elle a posé les courses sur la table de la cuisine et elle est allée dans la chambre. J'ai entendu la porte de l'armoire. Le bruit des cintres. Puis plus rien. Quand je suis entré, elle était assise au bord du lit, les mains sur les genoux. Elle regardait le mur. « Il faut qu'on parle », elle a dit. Mais nous n'avons pas parlé. J'ai dit que j'étais fatigué, qu'on en reparlerait demain, et je suis retourné devant l'écran blanc. J'ai entendu l'eau couler dans la salle de bain. Puis j'ai entendu autre chose, un bruit étouffé que j'ai fait semblant de ne pas reconnaître. Le lendemain matin, quand je me suis levé, il y avait un mot sur la table : « Rendez-vous 18h, atelier. Apporte l'appareil. » L'atelier, c'était son studio de photo au sous-sol de l'immeuble. Elle y allait parfois pour des projets personnels. Je n'y étais descendu que deux ou trois fois. Un espace blanc, trop éclairé, avec des toiles au fond et des projecteurs sur pied. Et Oscar, bien sûr. Le squelette pédagogique qu'elle avait récupéré je ne sais où. « Tous les squelettes s'appellent Oscar », elle m'avait expliqué un jour. « C'est la règle. » À dix-huit heures, je suis descendu avec le Nikon. Elle était déjà là. Elle avait disposé les lumières différemment, plus rasantes, presque théâtrales. Oscar était décroché de sa potence, allongé sur le fond blanc. « Je vais faire une série », elle a dit sans me regarder. « Tu photographies. » « Une série sur quoi ? » « La mort. La proximité. Je sais pas. » Elle portait une robe légère. Elle a commencé à se déshabiller. J'ai détourné les yeux, ce qui était absurde puisque nous avions vécu ensemble pendant six mois, puisque j'avais vu ce corps des dizaines de fois. Mais quelque chose avait changé. Ce corps nu n'était plus le même. Il était devenu une proposition, un langage que je ne savais plus lire. Elle s'est allongée contre le squelette. Sa peau contre les os. Sa tête près du crâne. Sa main gauche sur les côtes, comme une caresse. « Vas-y », elle a dit. J'ai regardé dans le viseur. J'ai fait la mise au point. C'était beau, d'une beauté dérangeante. La courbe de son dos, la ligne de sa hanche, et puis cette chose morte, blanche, articulée. On aurait dit qu'elle baisait avec Oscar. Ou plutôt : qu'elle baisait avec l'absence, avec le manque, avec tout ce que je n'étais plus capable de lui donner. Ça aurait pu être moi, j'ai pensé. Le squelette. Ce qui reste quand on a tout brûlé. L'idée est revenue plusieurs fois, par bouffées. Je l'ai chassée. J'ai continué à photographier. Des gestes techniques, anodins. Cadrer, régler, déclencher. Le bruit du déclencheur couvrait autre chose, un bruit sourd que je refusais d'entendre. Elle a changé de position. Elle s'est mise sur le côté, face à Oscar, son visage près du sien. Les yeux fermés. Sa main pendait vers moi, paume ouverte. J'ai pris plusieurs clichés. La lumière était bonne. Ensuite elle s'est relevée sans un mot. Elle a remis Oscar à sa place, l'a raccroché à la potence avec des gestes méticuleux. Elle a enfilé un pull — pas la robe, juste un pull gris trop grand qui lui descendait à mi-cuisses. « Tu pars quand ? » elle a demandé. Je n'avais rien dit. Je n'avais rien décidé. Mais elle savait. « Je ne sais pas. » « Tu y penses depuis combien de temps ? » « Quelques semaines. » Elle a hoché la tête. Elle a éteint les projecteurs un par un. Dans la pénombre, je ne voyais plus son visage. « Ce que tu veux, c'est écrire sur l'amour », elle a dit doucement. « Pas aimer. » Elle a ramassé la robe par terre. « Moi je te demande juste d'être là. En face de moi. C'est tout. » Elle avait raison. Mais je ne l'ai pas dit. J'ai serré l'appareil contre moi et je suis remonté. Cette nuit-là, j'ai regardé les photos sur l'écran de l'ordinateur. Elles étaient magnifiques. Troublantes. Je me suis dit que je pourrais écrire quelque chose là-dessus. Une nouvelle, peut-être. Sur un photographe et son modèle. Sur l'intimité et la distance. Sur les gestes techniques qui nous protègent de nos émotions. J'ai ouvert un nouveau document. J'ai tapé quelques phrases. Puis je les ai effacées. Je suis parti trois jours plus tard. Elle n'était pas là. J'ai laissé les clés sur la table de la cuisine, à côté du carnet où j'avais noté toutes mes belles formules sur le ridicule et l'impuissance. Les photos, je ne les ai jamais regardées à nouveau. Elle ne me les a jamais réclamées. Elles sont quelque part dans un disque dur, dans un dossier que je n'ouvre pas. Un silence partagé. Une scène figée entre deux personnes qui avaient oublié comment se parler. Vingt ans plus tard, je sais ce qui s'est brisé ce jour-là. Ce n'était pas l'amour. C'était plus simple et plus grave : elle m'avait tendu la main, paume ouverte, et j'avais choisi de regarder la lumière à la place. J'ai fini par écrire des livres. Plusieurs. Certains ont même eu du succès. Mais aucun ne parlait de cette scène dans l'atelier, d'Oscar, de cette main tendue que j'avais cadrée si parfaitement avant de l'ignorer. Ridicule. Grotesque. Les mots que j'avais trouvés à l'époque. Maintenant j'en ai un autre : lâcheté.|couper{180}

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textes autour de la honte

Mis à part

La cuisine sent le citron chimique, le produit d’entretien. Ça laisse une trace dans la gorge. Je suis assis à table, j’ai renversé du lait. Ma mère range l’éponge sous l’évier et dit, sans se retourner : « On va s’occuper de toi. » La phrase tombe, neutre. Je ne sais pas si c’est bon ou mauvais. Dans le couloir, j’entends mon prénom. Je ne bouge pas. J’entends aussi : « encore », « toujours », « tu vois bien ». Ça ne raconte rien, mais ça tombe toujours du même côté. Quand j’entre dans le salon, ils se taisent. Quand je ressors, ils reprennent. Je commence à observer. La façon dont une voix monte. La façon dont elle coupe. Le moment où une porte claque. Le bruit d’un pas dans le couloir. Je m’accroche à ça. La curiosité ne demande pas la permission. Quand ma mère et mon père ne disent pas la même chose, je ne cherche pas qui a raison. Je cherche quand ça bascule. Hier, elle a posé son assiette trop fort. Aujourd’hui, le tiroir a claqué. Demain, quelque chose va céder. Dans ma tête, je refais chaque scène. Je fais une deuxième version. Dans cette deuxième version, « on va s’occuper de toi » veut dire quelque chose de précis, avec un début et une fin. Dans cette deuxième version, il y a des règles. Dans la leur, les règles changent. Le soir, dans mon lit, je fais un rêve qui revient. Des petites créatures s’approchent. Je suis ligoté au sol. Elles ne frappent pas. Elles tournent autour de moi. Elles s’arrêtent. Elles repartent. Elles posent d’abord des choses petites : un détail, une phrase, une remarque plate. Puis elles reculent. Puis elles reviennent. Elles attendent ma réaction. Elles testent. Dans ce rêve, j’ai une arme. Je sais que c’est un rêve. Je leur dis : « Vous n’êtes qu’un rêve, je peux m’enfuir quand je veux. » Je le dis comme une formule. Parfois ça marche. Elles reculent d’un pas. Pas parce qu’elles ont peur. Parce que la phrase casse quelque chose. Le lendemain, à l’école, je raconte le rêve à la maîtresse. Elle me regarde par-dessus ses lunettes et dit : « Il faut grandir. » Le soir, ma mère ferme la porte de ma chambre en disant : « Arrête ton cinéma. » Je ne comprends pas quel cinéma. « Grandir », « cinéma ». Ces mots me restent. On les dit et je me sens déjà mis à part, comme si on m’avait rangé quelque part. Le jour suivant, dans la cour, un garçon me bouscule. Je ne dis pas « arrête ». Je dis, très calmement : « Tu n’es qu’un rêve. » Il me regarde, il rit, il s’en va. Il ne recule pas, mais il hésite. Ça me suffit. Je commence à essayer des phrases. Pas pour gagner. Pour voir l’effet. Il y a des phrases qui calment. Il y a des phrases qui font partir. Il y a des phrases qui font l’inverse. Je ne les teste pas à voix haute à la maison. Je les garde dedans, prêtes. À table, l’odeur de citron revient matin et soir. Ma mère dit « dépêche-toi » comme si c’était une règle. Mon père dit « tu vois bien » comme si c’était une preuve. J’apprends à repérer le moment où ils passent de « nous » à « toi ». Avant, je suis juste là. Après, je deviens le sujet. Parfois je les surprends. Je suis dans le couloir, je m’arrête avant le salon. J’entends mon prénom, puis un silence, puis un verre posé. Je colle l’oreille contre le mur. J’entends « fragile ». J’entends « comme son grand-père ». J’entends « on va faire ce qu’il faut ». J’entends encore : « on va s’occuper de toi ». Et je comprends que « s’occuper » peut vouloir dire plusieurs choses. Ça peut vouloir dire aider. Ça peut vouloir dire prendre en main. Ça peut vouloir dire tenir. Je retourne dans ma chambre, je ferme doucement. Je m’assois sur le lit. Je refais encore une deuxième version. Dans ma tête, leurs mots ont une logique, leurs gestes aussi. Dans cette version-là, une phrase reste à sa place. Dans la leur, elle revient plus tard, autrement. La nuit, les petites créatures reviennent. Elles ont l’air de jouets. Elles s’approchent pourtant comme si j’étais déjà fini. Elles posent une main sur ma cheville ligotée. Elles touchent le nœud. Elles attendent mon regard. Elles attendent que je les reconnaisse. Je dis : « Vous n’êtes qu’un rêve. » Et elles répondent autrement. Elles me montrent le banal. Le lait renversé. L’éponge sous l’évier. Le citron dans la gorge. La maîtresse : « il faut grandir ». Ma mère : « arrête ton cinéma ». Elles alignent tout ça, sans parler, comme si c’était des preuves. Je recommence : « Je peux m’enfuir quand je veux. » Elles reculent d’un pas, puis elles reviennent. Cette fois, elles ne tournent plus. Elles restent en face. Au réveil, la phrase est moins forte. Je la répète en allant à l’école : « Vous n’êtes qu’un rêve. » Sur le trottoir, une vieille dame me sourit. Je me demande une seconde si je pourrais dire la phrase là, comme ça, dans la journée. Je ne la dis pas. En classe, la maîtresse écrit au tableau. La craie grince. La poussière tombe. Elle tombe partout. À la récréation, on joue à se poursuivre. Ils crient, ils rient, ils tombent. Moi aussi je cours. Mais je regarde les bords. Je regarde le moment où le jeu change, où un rire devient autre chose. Je vois venir ce moment une seconde avant les autres, et cette seconde me sert. Le soir, en rentrant, je fais tomber un verre. Pas exprès. Jamais exprès. Mais le mot « exprès » est déjà là, prêt dans la bouche des adultes. Je regarde l’eau qui s’étale. Je regarde la main de ma mère qui cherche l’éponge. Je reviens à la curiosité. Je regarde le geste, le rythme, la pause. Elle dit de nouveau : « On va s’occuper de toi. » Illustration Bernard Buffet, Ulysse et les sirènes|couper{180}

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L’ange rebelle

On dit qu’un ange n’accomplit pas deux missions. On dit aussi qu’il n’a pas de libre arbitre : il exécute, il transmet, puis il s’efface. Il ne discute pas. Il ne diffère pas. Il n’a pas ce luxe-là. Lui, au contraire, différait Il avait découvert, sans l’avoir cherché, que la honte avait un talent particulier : elle savait se déguiser en prudence. Elle se présentait comme une vertu — ne pas déranger, ne pas s’imposer, ne pas faire d’histoire — alors qu’elle n’avait qu’une idée : le retirer de la scène, le faire disparaître proprement, le rendre invisible. Il connaissait ce mouvement. Il l’avait pratiqué longtemps. L’effacement comme hygiène. L’exil comme solution. Il se disait : je suis de passage. Il se disait : je ne dois rien. Il se disait : ce n’est pas grave. Et ce “ce n’est pas grave” était la forme polie du pire. Cette semaine-là, pourtant, quelque chose avait tenu. Pas une résolution. Pas une conversion. Une manière de rester. Une perplexité active. Il aimait l’expression parce qu’elle ne promettait rien. Elle ne disait pas : je vais comprendre. Elle disait seulement : je ne vais pas fuir. Au lieu de chercher le sens, il cherchait la position. Où se placer pour ne pas mentir. Où se placer pour ne pas se sauver par une idée. Il s’installait dans l’entre-deux et il y restait, comme on reste debout dans un courant. Il répétait. Il reprenait. Il revenait. Ce n’était pas un art de conclure, c’était un art de maintenir. La clef était restée accrochée à son trousseau, au fond de la poche de son manteau d’hiver. Une clef gardée par mégarde. Une affaire insignifiante. On lui avait écrit : tu peux la rendre ? Il avait répondu : oui, bien sûr. Il l’avait pensé : demain. Et demain avait passé. Il avait pensé : la semaine prochaine. Et la semaine suivante avait passé. Chaque fois, la honte venait se glisser dans les interstices : ne pas y aller, ne pas affronter le geste, ne pas voir l’autre en face. Rien de tragique. Rien d’important. Et pourtant une résistance entière, compacte, comme si le monde se jouait dans ce métal. Il avait fini par comprendre ce qu’il redoutait. Accomplir la plus petite mission, dans son esprit, ce n’était pas “faire ce qu’il faut”. C’était se faire retirer du monde des vivants. Passer de la vie — avec ses retards, ses excuses, ses possibles — à une simple exécution. Une fonction. Un rouage. Une présence vague parmi d’autres présences vagues. Des milliers, peut-être des millions, toutes interchangeables, toutes occupées à des tâches minuscules, toutes définies par la même chose : leur insignifiance apparente. Il y avait là une terreur froide : rendre la clef, ce n’était pas rendre une clef, c’était accepter d’être quelqu’un qui rend des clefs. Et après ? Après il n’y aurait plus rien à tenir, plus de tension, plus de récit intérieur — seulement cette circulation d’actes sans épaisseur, la vie réduite à l’obéissance, l’existence à la liste. La perplexité active, cette semaine-là, lui avait servi à autre chose qu’à écrire. Elle lui avait servi à ne pas se raconter d’histoire. Il s’était observé résister, sans s’excuser. Il s’était observé dramatiser, sans s’y croire. Il avait vu la honte à l’œuvre, non pas comme une faute, mais comme une technique de survie : garder une clef pour garder une possibilité, garder une possibilité pour ne pas tomber. Il était resté là, devant cette mécanique, sans la casser, sans l’adorer. Il l’avait laissée tourner jusqu’à ce qu’elle s’épuise. Au bout du compte, il rendit la clef par un de ces concours de circonstances qu’on juge d’abord anodins. Une élève qu’il n’avait pas revue depuis des mois lui demanda, comme ça, si elle l’avait encore. Il alla dans le vestibule. Il fouilla les poches de son manteau d’hiver. Il sentit le trousseau. Il décrocha la clef. Il la tendit. La femme le remercia, la glissa dans son sac. Rien de plus. Une scène banale, sans relief. Il n’y eut pas de musique. Il n’y eut pas de phrase juste. Il n’y eut même pas, sur le moment, de panique. Il y eut un léger vide, comme après un bruit qui s’arrête. C’est en revenant dans la pièce que cela arriva. L’impression d’avoir été vidé de toute raison d’exister, simple, nue, sans justification. Il s’était souvent demandé si l’on serait en mesure, quelques jours avant l’arrivée de la mort, d’en éprouver la venue par des indices quelconques. Il avait imaginé ces indices : une confusion, une présence floue, une manière différente d’habiter les choses. Maintenant que la clef n’était plus dans sa poche, que le trousseau s’était allégé, il oscillait entre un soulagement et cette peur qui revenait au galop. Il eut envie de fuir, comme toujours. Fuir vers une explication. Fuir vers une morale. Fuir vers une grande mission qui recouvrirait la petite. Mais la perplexité, cette fois, resta active. Elle ne le sauva pas. Elle le retint. Elle lui dit : reste là. Reste dans ce vide. Ne le remplis pas. Ne l’appelle pas destin. Ne l’appelle pas maladie. Ne l’appelle pas révélation. Regarde ce que c’est : une clef rendue. Un trousseau allégé. Un homme qui tremble. Durant un moment, les murs de la pièce vacillèrent légèrement. Il eut un vertige. Il s’assit par terre, sans décision, comme on s’assoit quand on n’a plus d’appui. Il attendit que ça passe. Il attendit sans savoir ce qu’était, au juste, “passer”. Puis il sentit, très faiblement, quelque chose d’autre que la peur : le fait qu’il était encore là. Pas sauvé. Pas grandi. Juste là. Et que ce “là” — même réduit, même pauvre — valait mieux que l’effacement. **Illustration** L'ange déchu, Alexandre Cabanel 1823 - 1889|couper{180}

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De passage

Il a travaillé là parce qu’il fallait travailler. Il n’y a pas de mystère. Le loyer, les factures, la base. Il se répétait ce mot, base, comme si ça suffisait à faire tenir le reste. Il prenait des boulots comme on prend un ticket : pour passer. Et dès qu’il avait deux heures, il allait se perdre dans les livres, comme si les livres pouvaient laver l’odeur de l’encre, comme si les livres pouvaient justifier le reste. Il lisait pour ne pas être là. Il travaillait pour avoir le droit de lire. Entre les deux, parfois, une femme. Deux. Une rencontre, une chambre, une parenthèse. Puis retour au train-train, ce mot qui dit bien ce qu’il dit : une ligne, un rail, un bruit. L’imprimerie était près d’une gare. Les gares, il les aimait et il les détestait. Elles donnent l’impression qu’on pourrait partir, qu’on part, qu’on est déjà parti. Il a mis un pied dans l’atelier et il a senti tout de suite ce qu’il allait sentir chaque jour : l’encre, le métal, le bruit des machines, et cette idée idiote et tenace dans sa tête : je vaux mieux. Il avait fait un peu d’études. Pas beaucoup. Assez pour se croire différent. Et ce “différent” devient vite “supérieur” quand on a peur. Il avait peur de ressembler à ces hommes-là. Il les regardait travailler, les mains noires, les gestes sûrs, et il se disait qu’il n’était pas comme eux. Il se disait qu’il était de passage. Il se disait que son avenir serait forcément meilleur. Il ne le disait à personne. Il le gardait serré, comme une pièce chaude dans la poche. Et c’est de ça qu’il a honte aujourd’hui : non pas d’avoir été accueilli, mais d’avoir pris l’accueil sans s’y tenir. Accueilli comme on accueille un blanc-bec. On lui montrait comment faire. On lui expliquait sans condescendance. On lui donnait une place, provisoire mais réelle. Et lui, au lieu de recevoir cette place, il la tenait à distance, comme on tient un outil qu’on n’a pas l’intention de garder. Il y avait un homme, un peintre de lettres, un spécialiste des mots sur les surfaces. Ça lui plaisait, ce métier-là : écrire sur du dur, faire tenir une phrase sur une tôle, faire tenir un nom sur une vitrine. L’homme était vieux, ou du moins il lui paraissait vieux, avec cette lenteur dans les gestes qui vient quand on a fait le même geste mille fois. Il parlait souvent des femmes africaines, des antillaises. Il parlait des formes, et il le faisait comme on récite un inventaire qu’on ne veut pas perdre. Il n’était pas vulgaire. Il n’était pas discret non plus. Il avait une façon de regarder qui ne demandait pas la permission. Parfois il disait un mot qui n’allait pas là, un mot trop grand pour ce qu’il regardait. Un soir, il a dit : des vestales. Il ne riait pas. Il le disait comme on dit un mot appris dans un livre et qu’on garde parce qu’il sonne bien dans la bouche, parce qu’il donne une dignité à ce qu’on n’arrive pas à tenir autrement. Le soir, ils marchaient ensemble vers une autre gare. Ils s’arrêtaient. Ils regardaient. Ils se disaient qu’ils ne faisaient pas de mal. Ils regardaient, c’est tout. Et lui, le jeune homme, il se laissait prendre, pas tant par les corps que par la possibilité d’être là, simplement là, sans devoir jouer au supérieur, sans devoir faire semblant d’être de passage. Dans ces arrêts, il y avait une fraternité étrange : deux hommes qui n’ont pas la même vie, qui ne viennent pas du même endroit, mais qui partagent un moment de silence, un moment d’accord, un moment où le monde n’exige rien. Et lui, dans ce silence, il se sentait presque à sa place. Presque. Puis les patrons ont décidé de moderniser. Moderniser veut souvent dire casser. Casser ce qui marche. Casser ce qui a servi. Casser pour pouvoir dire que c’est neuf. Il a vu une machine qu’on avait toujours vue, qu’on croyait indestructible, recevoir des coups. Une vieille machine lourde, une bête de fer, une Marinoni. On la cassait comme on casse une habitude. Les ouvriers regardaient. L’un a craché par terre. Un autre a essuyé ses mains sur un chiffon déjà noir. Quelqu’un a dit : ça va finir au poids. Une phrase, rien. Les phrases, à ce moment-là, ne changent rien. Lui, il avait des phrases. Lui, il avait des idées. Il avait aussi une colère. Une colère de lecteur, une colère de jeune homme, une colère politique, une colère qui aime se croire pure. Il militait, ou il croyait militer. Il a voulu soulever les autres. Il a voulu leur faire comprendre. Il a voulu qu’ils ne se laissent pas faire. Il a parlé. Il a parlé trop, peut-être. Il a parlé comme on parle quand on n’a rien à perdre. Ou quand on croit n’avoir rien à perdre. L’homme à la machine cassée, celui qui connaissait la vieille bête, celui qui avait appris ses humeurs, ses caprices, ses bruits, a levé la tête vers lui. Et lui, il lui a dit une phrase qui se voulait rassurante : avec ton expertise tu retrouveras du travail partout. Il lui a dit comme on dit un conseil. Il lui a dit comme si c’était évident. L’autre a hoché la tête. L’autre est parti. Il a retrouvé du travail, oui. Il a fait ce qu’on fait quand on a un savoir réel : on va ailleurs. On recommence. Et lui ? Lui, le militant, le blanc-bec, le lecteur, il est resté deux semaines, ou trois, jusqu’au jour où les patrons ont su. Ils ont su qu’il était l’instigateur. Instigateur, quel mot. Comme si une révolte naissait d’un seul homme. Comme si les autres n’avaient pas leurs yeux, leurs peurs, leurs calculs. Ils l’ont viré. Simplement. Un jour c’était fini. Il n’a pas résisté. Il n’a pas appelé. Il n’a pas écrit. Il a fait ce qu’il faisait toujours : il est passé à la scène suivante. La honte est venue plus tard. Toujours plus tard. Elle est venue quand il a compris qu’il n’avait gardé aucun lien. Aucun numéro. Aucune adresse. Aucun visage auquel écrire : comment ça va. Il s’était répété qu’il était de passage, et cette phrase lui avait servi d’excuse pour ne pas aimer. Il s’était protégé de l’attachement comme il s’était protégé de la poussière : en gardant les mains loin. Le vieux peintre, il ne sait pas ce qu’il est devenu. L’homme à la Marinoni non plus. Tous les autres, disparus. Pas forcément morts, non, mais disparus de lui. Effacés comme on efface un lieu quand on n’y revient pas. Aujourd’hui il se dit qu’il a pris l’accueil et qu’il l’a jeté. Il se dit qu’il a pris ces hommes comme un décor. Il se dit que beaucoup sont morts, ou qu’ils vont mourir, et que lui est là, seul, avec ses livres, avec ses phrases, avec son idée d’avenir meilleur qui s’est dissoute comme se dissout une promesse qu’on n’a jamais tenue. Il se dit qu’il a voulu sauver le monde et qu’il n’a pas su garder une amitié. Il se dit : moderniser, casser, virer. Il se dit : de passage. Il se dit : honte. Il se dit : encore.|couper{180}

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Le placard

Il y a des hontes qui ne reviennent pas comme des souvenirs, mais comme des objets retrouvés au fond d’une poche : on ne se rappelle pas les avoir mis là, on les palpe et pourtant ils sont là, lourds, lisses, indiscutables. Lui, il en a une qui commence avec une porte. Une porte qu’on ouvre quand on n’a pas le droit. Une porte qui donne sur une pièce trop blanche, trop provisoire, un endroit loué au nom d’un autre, par un autre, et dont il se sert comme si c’était sa chambre, comme si c’était son droit. Il ne dit pas “je m’installe”, il ne dit rien. Il vient, puis il revient, puis il reste. Il se glisse. Il s’incruste, voilà le mot, mais il ne le prononce pas au moment où il le fait, il ne le prononce que bien plus tard, quand le mot a déjà pris la forme d’une condamnation. Au début c’est simple : il y a l’endroit, il y a le lit, il y a la jeune femme, il y a la sensation d’être à Paris, ou dans une ville qui ressemble à Paris, une ville où l’on croit que tout est permis si personne ne regarde. Et pourtant quelqu’un regarde toujours. Même absent. Même de loin. Même dans l’imagination. Les parents, par exemple. Les parents qui ne savent pas, ou qui savent sans savoir, et dont la simple existence transforme un canapé en piège et une clé en preuve. Il se dit : on ne fera pas de bruit. Il se dit : ce n’est rien. Il se dit : ça passera. Il ne pense pas aux conséquences, non, il pense seulement à la scène suivante. La scène suivante arrive. La scène suivante, c’est un coup frappé à la porte. Par hasard, dit-il. Mais le hasard, quand on a peur, est un métier à plein temps. Un homme frappe. Un père, ou un homme qui tient lieu de père, et il frappe comme on frappe chez soi, pas comme un invité, comme un rappel. Elle se fige. Lui se lève. Il cherche où se mettre, et il choisit le placard. Voilà le détail qui colle. Le placard. Un espace étroit, qui sent le tissu, le bois, la poussière, et la peur. Il y reste longtemps. Il y reste trop longtemps. Il écoute les voix au travers de la porte, il écoute les pas, il écoute le rire forcé, il écoute la conversation qui fait semblant d’être normale alors qu’elle est construite sur un mensonge immédiat, sur sa présence niée. Ce qui le surprend, ce n’est pas la honte, elle est là, oui, mais ce qui le surprend c’est la colère. Il est en colère d’être caché. Il est en colère d’être l’ombre. Il est en colère contre elle, comme si c’était elle qui l’avait enfermé, comme si c’était elle qui avait inventé le père, inventé la loi, inventé la porte. Dans le noir du placard il se promet, ou il croit se promettre, qu’il ne se laissera pas faire. Il confond ne pas se laisser faire avec se venger. Il confond l’humiliation avec une dette qu’il faut faire payer. Le père s’en va. La porte se referme. La scène est finie, mais elle ne finit pas. Elle reste dans le corps. Elle reste comme une piqûre. Et lui, au lieu de la regarder, il la déplace. Il déplace la piqûre dans un autre endroit : des femmes plus âgées, des rencontres à côté, des corps qui n’exigent pas qu’il se cache, ou qu’il croit n’exiger rien. Il appelle ça la liberté. Il appelle ça l’expérience. Il appelle ça une manière de respirer. Il ne l’appelle pas par son vrai nom : une vengeance sans juge, sans témoin, sans aveu. Il ne force personne, non. Il insiste parfois, mais il ne force pas. Il se raconte qu’il est correct. Il se raconte que tout est consentant, et ça l’aide à ne pas voir l’autre scène, celle qui se joue sans elle : il revient vers sa jeune femme comme on revient vers un rôle, il sourit, il parle, il fait comme si la fidélité était un détail. Elle ne sait pas. Ou elle sait confusément, comme on sait l’odeur de la fumée sans voir le feu. Et lui garde le secret non pas par pudeur mais par lâcheté, et la lâcheté se mélange à une sorte de fierté stupide : il a sa double vie, il a sa zone à lui, il a repris du pouvoir. Cette idée du pouvoir revient toujours, et elle revient toujours au pire moment. Il ne pense pas aux conséquences, il pense aux répliques. Il pense à la scène suivante. La scène suivante, c’est la rupture, mais elle ne ressemble pas à une rupture. Elle ressemble à une dérive lente. La jeune femme part un week-end, puis un autre, puis elle part pour de bon. Elle quitte l’appartement comme on quitte un abri qu’on a cessé de reconnaître. Elle trouve un homme ailleurs, un homme stable, un homme qui porte une blouse, ou une autre forme de sécurité, un homme qui promet un pays lointain. Elle le suit. Elle s’en va. Lui ne la retient pas. Il ne la recontacte pas. Il laisse le fil se casser sans même tirer dessus. Et ce qui est étrange, c’est que l’absence de geste devient elle aussi une honte. Non pas l’acte, l’absence. Ne rien faire. Ne pas demander. Ne pas dire pardon. Ne pas dire : j’ai menti. Il garde le silence, il garde la version commode : ça s’est défait tout seul. Mais rien ne se défait tout seul. Pendant ce temps il y a l’appartement. L’appartement qui n’était pas à lui. L’appartement qu’un proche lui avait permis d’approcher, par complaisance, par confiance, par habitude de rendre service. Cet appartement, quand la jeune femme part, devient une dette. Une dette matérielle d’abord : le loyer. Une dette morale ensuite : l’abandon. Il ne peut plus payer. Il pourrait prévenir. Il pourrait rendre les clés. Il pourrait appeler. Il ne le fait pas. Il laisse l’endroit se vider, se salir, se transformer en pièce de théâtre après la dernière représentation, quand les décors restent debout mais que plus personne ne vient. Et il y a forcément un moment où quelqu’un vient. Le proche. Celui qui a loué, celui qui a signé, celui qui a cru. Il vient, il voit, il comprend. Il est en colère. Une colère claire, cette fois, une colère adulte, une colère qui nomme. Et lui reçoit cette colère comme une sentence. Il se défend mal. Il se tait. Il se justifie à moitié. Il dit qu’il n’a pas pu, qu’il a fait comme il a pu, qu’il n’a pas pensé, et c’est vrai : il n’a pas pensé. Ou plutôt : il a pensé à la scène suivante, jamais au tableau d’ensemble. Le proche le quitte sur cette colère, et la honte se fixe. Elle se fixe parce qu’elle a enfin une forme sociale : quelqu’un sait, quelqu’un juge, quelqu’un a le droit de juger. Et puis, quelque temps après, le proche tombe malade. Une maladie longue, une maladie que lui ne comprend pas, qu’il ne veut pas comprendre, une maladie qui s’installe comme s’installe la honte : sans bruit, sans phrase, en occupant tout. Le proche meurt. Et là, le mécanisme final se met en place : la honte devient causalité. Il se dit : c’est à cause de moi. Il se dit : je l’ai tué. Il se dit : ma lâcheté a fait ça. Il se dit : mon abandon a fait ça. Il se dit : si j’avais été un autre, il serait encore là. Il sait bien, quelque part, que ce n’est pas ainsi que les maladies fonctionnent, mais la honte se moque de la biologie. La honte veut un lien. Elle veut un fil. Elle veut une preuve que tout est cohérent, même l’incohérence. Elle veut qu’il paye au maximum, parce que payer moins serait encore une lâcheté. Alors il paye. Il paye en silence. Il paye en se souvenant de la scène du placard comme si tout était contenu dedans : l’intrusion, la peur, la colère, la vengeance, le mensonge, l’abandon, la colère du proche, la mort. Il met tout dans la même boîte, la même boîte noire. Il se dit parfois qu’il exagère. Il se dit parfois qu’il dramatise. Il se dit parfois qu’il se donne le beau rôle du coupable. Et puis il se corrige : ce n’est pas un beau rôle, c’est un rôle commode. Le coupable ne bouge pas. Le coupable reste là, il se condamne, il ne répare rien. Il se dit : je ne pense pas aux conséquences. Il se dit : je pense trop tard. Il se dit : je pense quand il n’y a plus rien à faire. Et cette phrase-là, à force de la répéter, devient elle aussi un refuge. Un refuge dans l’entre-deux. Il n’est pas innocent, il n’est pas monstrueux. Il est entre les deux, là où l’on peut survivre sans se regarder trop longtemps. Mais la honte, elle, le regarde. Elle le regarde à sa place. Et c’est peut-être ça, le plus humiliant : non pas ce qu’il a fait, mais la façon dont il continue de se cacher, des années après, dans un placard qui n’existe plus. Illustration Edouard Vuillard (1868 - 1940), la femme au placard|couper{180}

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