Autofiction et Introspection

Habiter n’est pas impossible, mais c’est un vrai problème pour le narrateur. Il occupe des lieux sans jamais vraiment y entrer. Maison, atelier, villes traversées : ils existent, mais restent comme à distance. Il imagine que peindre ou écrire l’aidera à habiter autrement, à investir un espace intérieur qui compenserait l’absence d’ancrage. Mais cela demeure du côté du fantasme. Le réel, lui, continue de glisser, indifférent.

C’est de ce décalage que naissent ces fragments. Écrire pour traverser l’évidence, pour examiner ce qui ne s’examine pas. Écrire comme tentative d’habiter, sans garantie d’y parvenir.

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Carnets | Atelier

16 octobre 2025

Il regarde, et ce n’est jamais le même monde. Ce qu’il a vu hier n’est pas ce qu’il voit aujourd’hui, ni ce qu’il verra demain. Trois personnes devant la même fenêtre produiraient trois paysages. Pourtant la vitre reste froide, la paume râpe le rebord, et la tasse revient toujours au même point sur la soucoupe. Quand tout passe, que reste-t-il de lui ? Non un moi sauf, plutôt le corps rendu à la matière. Les mots tristesse, joie, douleur, plaisir ne lui appartiennent pas : des états le traversent puis se retirent. L’énigme demeure. Il serre les dents. La colère entre par les épaules, pèse sur les mains. Le point est minuscule, une aspérité qui grippe. Avant, il croit à la scène. Après, il sait. Parfois un bruit suffit : les cuillères qui s’entrechoquent, la tasse qui touche la soucoupe. Il joue les dupes : souffle régulier, gestes répétés. Le fil blanc se montre à la lumière. Inutile de tirer. Elle arrive. Café. Sujet : matières et collages. Elle choisit une photographie. Il dit : prends les masses, les lignes, les formes. Au fusain, bouillie. Collage, plus sec. Puis : « Oublie tout. Peins le moment. » Elle fabrique sa palette, peint. Ils regardent sans parler. Il pose la tasse sur la soucoupe, exactement au point. Là où, tout à l’heure, il avait cru que la place bougeait.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | Atelier

15 octobre 2025

L’épicerie a un nouveau toit. Nous pensons revendre la maison qui nous coûte trop cher, trouver un appartement, peut-être dans Vienne. Pas de tristesse. Avoir un projet tient. Nous avons commencé à nous projeter. Les toiles rangées dans l’atelier. Les meubles. Les livres de mon père à l’étage et au grenier. Toutes ces choses dont il faudra se défaire. Repartir sur une nouvelle tranche de vie. Ce ne sera pas la première fois. Il me faudra une solution pour les livres. Personne ne nous aidera à déménager. A. et L. ont prévenu : « Ne comptez pas sur nous. » Sur la route, en longeant la Saône, je me suis dit qu’il y avait plus de morts que de vivants. Vertige. Puis la concession que S. a achetée à Caluire. J’essaie d’imaginer ma tombe, S. venant déposer un pot de fleurs de temps à autre. J’ai toujours pensé partir le premier. Ce serait trop triste autrement. Les silhouettes sur les trottoirs marchent vers leur fin, et moi, déjà un peu mort, je regarde sans rien dire. La route grésille. Klaxons, appels de phares, nervosité. Un 4x4 arrive par la gauche, plaque boueuse, antenne tordue, clignotant oublié, il se rabat au dernier moment sous les flèches du rétrécissement. À Feyzin, palissades et tags criards sur ciel gris. Plus haut, Arkema. À Pierre-Bénite, on évite les œufs. On dit que les femmes enceintes s’inquiètent. Produits partout : air, sols, bouffe, jusque dans le lait maternel. On continue, parce que la chaîne tourne et que certains y tiennent leur mesure. La colère baisse. À Caluire, je revois la dalle vide et, posé de travers, un pot de chrysanthèmes. Livraison d'un toit en pièces détachées La colline qui prie La colline qui travaille Sinon, en rentrant j'ai pu régler le bug de la mise à jour 4.4.6 de SPIP. J'ai crée un patch, envoyé au forum spip dev ( Patrick.B.) Titre : [statistiques] table_objet_sql() reçoit un array dans referenceurs.php → fatal PHP 8 Contexte SPIP : x.y.z (prod) PHP : 8.x Plugins noyau : statistiques (version livrée avec x.y.z) Plugins : statsobjets 2.1.0, referer_spam 1.2.1 Hébergeur/OS : … Reproduction Activer Statistiques et StatsObjets. Aller dans : Activités → Statistiques → Liens entrants. Avec certains objets passés par l’interface, l’erreur survient. Résultat obtenu table_objet_sql() : Argument #1 ($type) must be of type string, array given …/ecrire/base/objets.php:1074 appelé depuis …/plugins-dist/statistiques/inc/referenceurs.php:191 Résultat attendu Affichage normal des référents. Analyse referenceurs.php::referes() peut recevoir $objets sous forme de tableau (extraction depuis spip_referers_objets ou appels externes). La boucle foreach ($objets as $objet) envoie ensuite un élément potentiellement tableau à table_objet_sql($objet), qui attend une chaîne. Correctif proposé (défensif) Extraire proprement la colonne objet depuis sql_allfetsel. Aplatir/normaliser $objets en tableau de chaînes. Passer chaque $objet par objet_type() avant table_objet_sql(). Diff minimal sur plugins-dist/statistiques/inc/referenceurs.php : --- a/plugins-dist/statistiques/inc/referenceurs.php +++ b/plugins-dist/statistiques/inc/referenceurs.php @@ function referes(string $referermd5, $objets = null, string $serveur = '') : string { if ($stats_objets) { if ($objets = sql_allfetsel('DISTINCT objet', 'spip_referers_objets')) { $objets_par_defaut = array_values($objets) ; } } if ($stats_objets) { if ($tmp = sql_allfetsel('DISTINCT objet', 'spip_referers_objets')) { // extraire colonne 'objet', nettoyer et dédupliquer $liste = array_column($tmp, 'objet') ; $liste = array_filter(array_map('strval', $liste)) ; $liste = array_values(array_unique($liste)) ; $objets_par_defaut = $liste ; } } if (sql_fetsel('*', 'spip_visites_articles', '', '', '', '0,1')) { $objets_par_defaut[] = 'article' ; // (pas de déduplication ici) $objets_par_defaut = array_values(array_unique($objets_par_defaut)) ; } @@ elseif (is_array($objets)) { // laisser tel quel } elseif (is_array($objets)) { // aplatir d’éventuels sous-tableaux $flat = [] ; foreach ($objets as $o) { $flat[] = is_array($o) ? reset($o) : $o ; } $objets = array_values(array_unique(array_filter(array_map('strval', $flat)))) ; } @@ foreach ($objets as $objet) { $table_objet_sql = table_objet_sql($objet) ; foreach ($objets as $objet) { if (is_array($objet)) { $objet = reset($objet) ; } $objet = objet_type($objet) ; $table_objet_sql = table_objet_sql($objet) ; $id_table_objet = id_table_objet($objet) ; Remarque front/squelettes (optionnel) Dans prive/squelettes/contenu/stats_referers.html, on peut aussi normaliser côté gabarit pour éviter de passer un tableau : #SETobjet_norm,#ENVobjet|table_valeur0,#ENVobjet … utiliser #GET{objet_norm} à la place de #ENV{objet} … Mais le correctif robuste est côté PHP.|couper{180}

Autofiction et Introspection La mort

Carnets | Atelier

14 octobre 2025

Pas grand-chose à dire. Mon cousin C. est mort hier en pleine conversation téléphonique. Il avait 66 ans. La littérature, l'écriture paraîssent tellement futiles soudain. Comme si j'étais en colère de ne pas l'avoir mieux connu. Combien de personnes ainsi n'ai-je pas "mieux connues"... 10h départ vers Lyon, nous allons voir E. puis ce sera le retour chez le médecin. Et il faut prendre des dispositions pour l'opération du 20/10. Encore des frais. Des frais de partout. Une hémorragie. Et tout à l'heure en prenant ma douche : "rendez à César ce qui appartient à César". Ce qui soudain ce traduit par une bouffée d'oxygène. Oui, après tout l'argent, tout ce système, cette prison, on y est parce qu'on le veut bien non ? Donc revenir à de vieux slogans qui ont fait leur preuve jadis, Ne pas se plaindre de n'avoir pas d'argent, plutôt s'en réjouir : cela permet, parfois, de penser à autre chose. M.T.P avec un ton que je ne saurais qualifier vraiment, était-il ironique, doctoral, hautain, culotté ? :— Tu parles tout de même souvent d'argent. C'est drôle ce sont souvent ceux qui en ont qui remarquent ce genre de chose. Voilà ce sera tout pour aujourd'hui. Honte de tout ce matin et idée de tout flanquer dans une archive, de passer à toute autre chose, la poterie peut-être..|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | Atelier

13 octobre 2025

Bien que réveillé de bonne heure, je n’ai pas écrit. Je me suis empêché. La mise à jour du site a pris le relais ; puis, au bug de la dernière version, l’urgence d’une bonne soupe m’a détourné : avais-je envie d’aller faire mes emplettes ? Oui. À pied ou en carrosse ? J’ouvre la porte, la fraîcheur au fond de l’air, je choisis le carrosse. S. a tant bourré le véhicule que je ne peux pas reculer le siège ; contrit, recroquevillé, je parcours les cinq cents mètres jusqu’au primeur. J’en profite pour la bouffe de la chatte : plus de croquettes au bœuf en hebdo, seulement de grands sacs au trimestre tout en bas. Astuce de rayon. Je les laisse. Ce sera saumon, ma belle. Et moi, le saumon à chaque repas ? Non. Plaisir par procuration, ça ira. J’écris en milieu d’après-midi ; on n’écrit pas les mêmes choses qu’au matin ou le soir. J. O. publie souvent le soir, peut-être écrit-il tôt et laisse reposer. Pendant que la soupe cuit , je lis Gros œuvre de Joy Sorman. Connexion immédiate avec « habiter » : l’habitable et l’inhabitable. Rousseau revient : « les fruits à tous, la terre à personne ». Avant la soupe, j’épluchais les légumes et je pensais à la veille, au stage, aux trois anciennes élèves venues, et à mes dents manquantes ; toute la journée à retenir le sourire, de peur de trahir je ne sais quoi, vieillesse, décrépitude, pauvreté, tout ce qu’on imagine quand on s’y met. La journée fut pourtant excellente ; elles le disent, le répète en partant, en promettant de revenir en janvier ou en février. En finissant les pommes de terre, j’ai pensé à appeler l’huissier pour l’eau. Personne ne décroche. Sur leur site, identifiants, mot de passe, bonne surprise : la facture est passée en « réglée » entre-temps. Des frais tout de même : sept euros et des poussières. On paie pour confirmer qu’on a payé. Je vois que c’est un regroupement de commissaires de justice, aucun numéro. Portail seulement. Usager tenu dehors. On pense à l’Ancien Régime, à la naissance, au privilège, aux deux bourgeoisies, au colonialisme, tout l’attirail. La brute qui préside file tout droit ; comment l’arrêter, qui le sait. L’écran dit « paiment accepté », pas de merci, la vapeur embue la vitre, la soupe a pris.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | Atelier

11 octobre 2025

nommer Ordinateur, lumière bleue ; café froid, amertume. Page nue, marge large, blancs bloqués. Frisson, angoisse, joie, ivresse (courte). L’éditeur, au guet ; contre l’effacement. Barre d’outils ; onglets ouverts ; dossiers en enfilade : dates, numéros, étiquettes. Papier mental, grain fin ; écran mat, reflets ; poussière de bord d’écran. Silence de pièce ; tic sec du trackpad ; souffle mesuré. Groupe nominal en charpente : tasse, paume, fenêtre, nuit ; le jour, au rebord. Blancs porteurs ; seuils ; interlignes ; marges en garde. Atlas du site : rubriques, mois, fil d’Ariane ; cartes, épingles, toponymes. Inventaire d’objets : porcelaine, stylo, carnet, câble ; odeur d’encre, métal tiède. Étude, protocole, gabarits ; sobriété typographique ; hiérarchie de titres. Progressivité : l’indéfini d’abord, la précision ensuite ; singulier en préférence. Maison d’édition : poutre, paille, joints ; toit au-dessus des pages. Paroi du temps : versions, sauvegardes, bornes. L’angoisse, ici ; la règle, là ; le blanc, entre. Maison plutôt qu’édition ; page plutôt que phrase ; relation plutôt que mot. agencer Un ordinateur, d’abord — bleu d’écran. L’ordinateur, ensuite, veille froide ; cet écran, lumière serrée. Café, froid ; amertume, au bord de la tasse. La page, nue ; la marge, large ; blancs, bloqués ; le blanc de marge, de page, de nuit ; ce blanc-ci, charpente. Frisson, angoisse, joie, ivresse (courte). Un éditeur, au guet ; l’éditeur, dans le courant ; cet éditeur, contre l’effacement. Navigation : dossiers, onglets, seuils ; dates, numéros, étiquettes ; versions, sauvegardes, bornes. Étude : d’abord ; étude, encore ; contre l’angoisse, l’étude. Une grammaire : invention ; groupe nominal contre groupe verbal ; nom, avant ; verbe, relégué. Appositions : tasse, paume, vitre ; fenêtre, nuit ; jour, au rebord. Génitifs en chaîne : silence de pièce, de souffle, de doigt ; poussière de clavier, de câble, de livre. Maison d’édition : poutre, paille, joints ; toit au-dessus des pages ; la maison, plus que l’édition. Règle visible : fil d’Ariane, cartes, rubriques ; les mois, en frise ; titres, corps, interlignes. Progressivité : un blanc, le blanc, ce blanc-ci ; une page, la page, cette page. Hypothèse, retrait, reprise ; fragments ; séries. L’oubli, dehors ; l’effacement, repoussé aux bords. Le texte : objet ; la page : surface ; le regard : passage. Un coup de page : l’espace : phrase ; la relation : sens. paratexte, l’écart, le rapprochement Ici, j’ai supprimé les verbes pour éprouver l’hypostase du nom. J’expose la règle afin qu’on lise l’agencement : progressivité (un/le/ce), chaînes génitives, deux appositions longues, blancs opératoires. La page sert d’unité, non la phrase. On voit ce que gagne la précision déplacée. Plus tard, je remettrai un verbe, un seul, pour mesurer l’écart. Revenir sur les lieux par l’imagination — quels lieux, et pourquoi l’insistance de certains plutôt que d’autres — ce ne sont pas des questions à trop creuser, au risque de ne plus savoir remonter le mécanisme. Rester dans l’ignorance et s’y tenir, non dans l’accablement mais au guet. Rester dans l’ignorance et s’y tenir, non dans l’accablement mais dans la tenue. Rester dans l’ignorance et s’y tenir, non dans l’accablement mais dans la disponibilité. Attention brève : surgissement, mine, raclage, succion, éponge. S’éloigner, revenir, s’éloigner. Accommoder. Ce blanc-ci, seuil.|couper{180}

Autofiction et Introspection dispositif Narration et Expérimentation

Carnets | Atelier

10 octobre 2025

Je dis que je reconnais la façade parce qu’elle n’a jamais tenu que par trois signes simples : un vieux numéro vissé de travers, un joint de silicone jauni autour d’une fenêtre, une tache plus claire là où pendait autrefois un store. Je dis que c’est incontestable, que ces trois signes suffisent pour dire “c’est ici”, et je retire ma certitude puisque le numéro a pu être revissé par le nouveau propriétaire, que le silicone a pu être refait à l’identique, que la tache claire n’est peut-être que l’ombre récente d’une enseigne d’agence qui aurait pris la maison pour un bureau. Je soutiens que l’entrée était à gauche, qu’on poussait une porte lourde avec un ressort fatigué qui revenait trop vite, que la béquille marquait la peinture d’un arc gris, et j’annule aussitôt : la mémoire adore les trajets courts et les gestes ronds, elle met des ressorts partout pour tenir, elle invente le couinement comme on invente une échelle, je n’en ai pas la preuve, je ne possède que cette conviction qui réarrange. Je dis que le gravier du devant était grossier, mélange de blanc et de clinker, que la roue du vélo s’y plantait, que c’est pour ça que je descendais toujours avant, et je défais : la roue plantée c’est peut-être autre part, un autre été, une autre cour ; je confonds les granulométries et les chutes. Je déclare que la boîte aux lettres, normalisée avec un petit tambour pour les journaux, portait notre nom écrit au marqueur noir qui bavait sous la pluie, et je retire : le marqueur pourrait appartenir à une époque où nous n’étions déjà plus là, le bavement être celui des nouveaux, leurs lettres à eux, leur manière d’exister sur la porte. Je dis que la campagne n’était pas vide, qu’elle posait seulement des distances trop égales : entre les poteaux électriques, entre deux fermes, entre un talus et la bande blanche de la route, une égalité qui fatigue l’œil et apaise les voix, et je dis que c’est précisément cette égalité qui est devenue une chambre intérieure, un système de repères pour respirer, et je me contredis : je sais très bien que j’importe ici des mots appris plus tard, que je donne à la plaine une syntaxe qui lui est étrangère, que la chambre intérieure n’existait pas ; il y avait des ronces au mauvais endroit, un fossé plein d’eau brune, une signalisation qui se décolorait sans élégance, un abribus qui sonnait creux quand on le touchait du poing. Je dis que je peux atteindre la maison en me fiant au panneau “Vallon-en-Sully” et au tournant juste après la rivière, pont étroit, bordures griffées par les camions, et je retire : tout pont se ressemble quand on parle au passé, on lui prête toujours la même fatigue, la même rature de pneus, on l’amène où l’on veut pour y faire passer nos phrases. Je dis que dans la maison on se parle encore à voix basse, que l’acoustique de la cage d’escalier remonte les mots et les renvoie comme dans un entonnoir, que j’entends “descends”, “pose ça”, “pas maintenant”, et j’annule : ces mots sont des étiquettes collées depuis, l’intonation est fabriquée, je fais venir des voix pour habiller un volume. Je dis que la cuisine faisait chaud sans raison parce que la fenêtre donnait plein ouest et que personne ne pensait à baisser le store, que le carrelage avait un défaut d’alignement sur trois rangs, qu’on butait dessus sans le dire, et je retire : cet ouest obstiné appartient peut-être à un autre plan, une autre façade, un croquis mental qui a rangé toutes les pièces sur un même soleil, parce que c’est plus simple de tenir un souvenir comme un plan. Je dis que l’odeur là-bas n’était pas “foin”, n’était pas “linge propre”, n’était pas “confiture”, mais quelque chose d’industriel et de discret : la colle d’un stratifié, le plastique d’une nappe, l’encre d’un journal qui sèche ; et je retire : si je précise à ce point c’est que la précision m’arrange, je place des produits chimiques pour éviter l’histoire, pour me protéger du roman, je remplace la famille par des solvants et je demande qu’on me croie. Je dis que la douleur de ne plus savoir vrai ou faux tient à un détail bien localisable : le compteur au mur, boîte grise, plombs bleus, chiffres qui tournent derrière un verre rayé, j’affirme que c’est là que la mémoire se grippe, parce que je le vois si nettement que c’en est suspect, et je défais : un compteur est toujours un compteur, c’est ce qu’il y a de plus interchangeable, il suffit d’un drap de poussière et d’un plomb tordu pour qu’on dise “c’est celui-là”, je pourrais l’avoir importé de n’importe quelle remise. Je dis que l’extérieur a été refait propre, gouttière PVC, crépi à grains serrés, clôture grillagée aux piquets vert bouteille, et je retire : ce propre m’a servi d’argument contre le passé, un alibi commode pour dire “on nous remplace”, or personne ne remplace personne, on retrouve seulement le chantier là où on l’a laissé, on découvre qu’on n’a jamais signé de réception des travaux. Je dis que la campagne aujourd’hui est plus vide, que la ligne de car ne passe plus, que la supérette a replié son rideau et laissé ses stickers comme des écailles, que le lavoir est comblé, et je me contredis : à force de compter les manques, je fabrique une méthode, une manière d’avoir raison en empilant des absences ; ce n’est pas une preuve, c’est une playlist. Je dis que la façade se souvient mieux que moi, qu’elle conserve dans ses rectangles ce que j’essaie de dire, que les décalages des percements, les proportions, l’inclinaison des tuiles disent ce qui fut sans pathos, et je retire : je prête à des angles le pouvoir de me parler parce que c’est moins douloureux que d’admettre que la voix qui manque est la mienne. Je dis que j’accepte de ne pas savoir si le tilleul était un tilleul, si le banc était un banc, si la marche était fendue en deux ou en trois, et je retire jusqu’à cette acceptation, car j’entends très bien la petite musique de l’époque : je me vois arrangeant mes ignorances comme on classe des vis ; je m’offre des pauses nobles, je baptise mon incertitude pour ne pas passer pour négligent. Je dis que je possède au moins un point fixe : l’angle de vue depuis la route, parce qu’il impose son horizon et sa perspective indépendamment de moi, que c’est la géométrie qui me tient quand je flotte, et j’annule : je n’ai jamais regardé que depuis mes chevilles et mes épaules, et mes chevilles et mes épaules ont changé ; il n’y a pas d’angle objectif, seulement une posture qu’on répète pour se convaincre qu’on revient quelque part. Je dis que la preuve de l’enfance, c’est la hauteur des poignées par rapport à la main, que je me souviens précisément de lever le bras pour atteindre, et je retire : ce geste est un cliché internalisé, tout enfant lève le bras, je lui donne un statut d’archive parce qu’il est exportable, parce que je peux l’écrire sans me brûler. Je dis que je peux reconstituer la table du matin grâce au bruit des verres quand on les pose sur la toile cirée : un son mat, un peu collant, suivi d’un petit arrachement, et je retire : j’ai appris ce bruit dans d’autres cuisines, j’en fais revenir un sample ici, je fais de l’ingénierie du sonore pour recoller un lieu. Je dis que ce qui reste, c’est un geste extérieur : la main sur le verrou du portail, la friction légère, le clac sec, le retour contre butée, que je le tiens, que ce geste prouve une résidence, et je retire : un verrou est un verbe transitif, il ferme ce qu’on ne dira pas, il n’ouvre rien. Je dis que je vais quitter la route, que j’avance, que je m’aligne sur la fenêtre du rez-de-chaussée, que je compte jusqu’à quatre pour atteindre le coin, et je retire : je tourne autour d’un rectangle mental comme autour d’une planche à dessin. Je dis, pour finir en le défaisant, que la vérité de ces souvenirs tient dans la manière même dont ils m’échappent, et je retire le mot vérité parce qu’il m’aide trop ; il reste une pratique : dire, enlever, dire encore, rayer, remettre une vis, en enlever deux, revenir le lendemain sans excuses. Je dis que je n’ai plus besoin des images attendues, et je retire : j’en aurai besoin demain, parce qu’elles sont pratiques pour ne pas sombrer dans le blanc. Alors je t’indique seulement ceci, sans y mettre autre chose : il y a une façade qui a changé de mains, un bout de route trop droite, un panneau qui promet une commune avant que la rivière ne tourne, et entre tout ça et moi une série de corrections que je n’arrive pas à finir.|couper{180}

Autofiction et Introspection dispositif Narration et Expérimentation

Carnets | Atelier

09 octobre 2025

Je te le dis à toi parce que tu vois le tableau quand j’ouvre la porte : mal dormi, mauvaise humeur, et tout de suite l’immense camion planté devant la maison — la rue bloquée, les trottoirs aussi — pour la nouvelle charpente de l’épicerie turque, ils sont trois à décharger dont le patron juché tout en haut, inspecteur des travaux finis, donc ils sont deux seulement à tirer pendant que la grue bascule et que tous les fils électriques traversent la rue trop bas, alors je dois faire le tour du pâté de maisons pour aller au marché et, là-bas, au loin, deux types en uniformes — la municipale, bien gras, placides — qui observent ; et en plus un temps gris, maussade, et en plus les gens au volant encore moins miséricordieux que d’habitude, ils foncent, ne laissent pas passer, vocifèrent si je traverse, surtout si je passe en leur faisant, oui, un bras d’honneur, et en plus ce matin le marché est quasi vide, le Sagittaire n’est pas là, seulement des employés, mine maussade, peu locaces, tous en noir, pas grand-chose au bout de l’étal, les plateaux à un euro pourris, des légumes, des fruits qui s’affaissent sur eux-mêmes — quelle misère — et, par-dessus le marché, la femme à qui je demande un kilo de navets qui veut me les faire payer plus cher que l’affiché ; tu vois la journée, je me dis que j’aurais mieux fait de me recoucher, j’ai si mal dormi, je suis de si mauvaise humeur, et ce camion qui va probablement rester là toute la journée, et mon élève handicapée qui vient, qui ne pourra pas passer, et parfois je pense à la mort, j’avoue, ça n’a pas l’air de grand-chose, ça a l’air exagéré peut-être, mais j’y pense quand même — mourir, ne plus voir tout ça, fermer les yeux et que ça aille comme ça peut —, bon débarras de part et d’autre, sans rancune, tu comprends ce que je veux dire.|couper{180}

Autofiction et Introspection Narration et Expérimentation

Carnets | Atelier

08 octobre 2025

si nos raisons sont des figures, ainsi que le dit Joubert, elles sont remplaçables par d’autres, et le dialogue consiste moins à imposer la « vérité » qu’à proposer une meilleure mise en forme du vrai. Pour écrire comme pour enquêter, la bonne question devient alors : quelle figure donner à ce que je cherche à comprendre —et qu’est-ce que cette figure occulte ou révèle ? Cette page d'accueil du site ne me plaît plus autant. J'ai pris une feuille de papier et j'ai dessiné ce qui me paraît être plus proche de la réalité de tous ces textes. Des blocs qui se cotoient, parfois peuvent se regrouper sur un thème, un mot-clé. Ce qui me rappelle une phrase que F. m'avait dit et que j'avais crû comprendre à propos de SPIP : —"ce sont des briques". Ce qui se traduit concrètement par des inclusions, par la confection de cartes par rubrique, par sous-rubrique, par mot-clé, etc. Ensuite je mesure le temps que je pourrais passer à trifouiller encore le code au dépens de ce que je pourrais écrire. Et je chiffonne la feuille, la jette à la corbeille. Mais je conserve cette idée : la page d'accueil d'un site est aussi difficile à trouver que la première page d'un livre. Et encore je vois les deux pages et je me dis —reste simple. La simplicité est sans doute la qualité que j'ai fuie le plus souvent dans ma vie, parce qu'elle est sans doute la plus proche, proche jusqu'à l'insupportable. Mais il semble que le temps qui passe aide à mieux supporter. Cette vanité, cette prétention, fatuité que je détecte systématiquement en moi et souvent en miroir chez l'autre, c'est la simplicité qui s'insurge de ne pas être acceptée. En peinture peindre des fleurs, des paysages, des arbres, un visage, ce n'est pas si simple et pourtant ça l'est, mais après bien des complications. Ce qui est simple, tellement, c'est se jeter dans l'écriture, dans la peinture. C'est justement parce que ce l'est que je ne le fais pas assez. Lecture de Simenon : Le prétexte de l'histoire, que révèle t'il ? Un crime pour ouvrir l’humain. Le meurtre n’est pas une fin mais un levier : il force les personnages à se dévoiler (honte, jalousie, fatigue, désir). Le polar sert d’épure psychologique. Le milieu comme cause. Fécamp, les Terre-Neuvas, le bord : conditions rudes, hiérarchie, manque de sommeil, promiscuité. Chez Simenon, le cadre social et matériel presse les êtres et “explique” plus qu’une thèse morale. Compassion avant morale. Maigret cherche à comprendre, pas à condamner. Le commissaire incarne l’humanisme froid de Simenon : laisser la justice faire son œuvre, mais réparer silencieusement quand on peut. La honte comme moteur. Honte sociale et sexuelle, secrets de cabine, dignité blessée : c’est la matière noire des romans de Simenon. Elle déplace plus sûrement l’action que la haine. Le groupe contre l’individu. Un équipage = une micro-société, avec ses codes et son omerta. Simenon aime ces huis clos (navire, hôtel, immeuble) où l’on voit comment le groupe fabrique les actes de chacun. L’évidence concrète plutôt que la psychologie Objets, odeurs, gestes (verres sur le marbre, sel sur les vêtements) valent diagnostic. Simenon montre ; il commente très peu. Le réel parle. Une intrigue mince, une densité forte Fil simple, scènes courtes, dialogues nets : la tension vient de la pression du milieu et du non-dit, pas des surprises de scénario. Le sexe, la fatigue, l’argent — sans lyrisme. Trio simenonien constant, traité comme des faits (besoin, manque, arrangement), jamais comme motifs romantiques. Maigret comme prisme éthique. Regard patient, corporel (manger/boire/fumer/marcher), attention aux détails : c’est la méthode “anthropologue” de Simenon, plus que “détective-puzzle”. La fin par détail, pas par sentence. Clôtures discrètes : un geste, une image, une porte qui se referme. Le lecteur conclut — Simenon s’abstient. En somme, l’histoire de Fécamp révèle la signature simenonienne : un réalisme sensuel et sans cruauté, où le crime est l’occasion d’examiner ce que le monde fait aux gens — et ce que les gens font pour rester debout.|couper{180}

Auteurs littéraires Autofiction et Introspection dispositif

Carnets | Atelier

07 octobre 2025

Quelqu'un a dit que c'était un cauchemar et qu'on allait se réveiller. « Vous ne trouvez pas ? » m'a-t-il demandé alors que je comptais mes pièces en attendant mon tour. J'ai fait hmm, histoire de ne pas contredire. Quand les gens dorment debout, il ne faut pas les contredire ni les réveiller. Je ne sais pas, personnellement, si je ne dors pas profondément moi aussi. Mais ce dont je suis certain, c'est qu'on a toujours le choix de voir ça ou pas comme un cauchemar. Je veux dire qu'on est conscient de rêver, d'accord, que c'est une excellente chose d'être conscient d'être conscient, mais que ça ne résout pas tout. J'admets qu'en rêve, et dans les cauchemars particulièrement, prendre les jambes à son cou n'est pas évident : cela demande de l'entraînement ; il faut passer par une conversion pas toujours aisée, se dire : « Voici, ceci est un cauchemar dans lequel je ne peux rien faire, mais je peux me dire que c'est réel, et là il y aura les lois de la nature, la pesanteur, la gravité, et de nouveau je serai mobile », mobile comme vecteur fonçant à travers les illusions en tant qu'illusion consciente d'elle-même. Au point où nous en sommes, l’étonnement, la surprise seraient encore des prétextes pour fabriquer du réel. Mais tellement cheap. Un étonnement, une surprise low cost, un ersatz, une combinaison générique de choses anciennes appartenant à des civilisations englouties. Un étonnement, une surprise de pacotille. Ce qui me rappelle, évidemment, ces grands cornets pointus très colorés, dans lesquels beaucoup de papier journal et un jouet chinois, déjà — de la came. Bouffée délirante, j'allais dire. Puis je me suis repris. Délirant, pas tant que ça. Car un fou qui sait sa folie vaut bien deux sages s'ignorant. Et, souvent, une autre réalité, un drôle de sentiment de déjà-vu au fond même du pire cauchemar, du rêve le plus merveilleux, ce que je nomme la lucidité. Une lucidité qui peut vous péter entre les mains à tout instant, il faut ici le préciser. Un genre de lampe-torche pour se diriger dans les ténèbres et qui sert également de lunettes noires en cas de beau temps. Et là se dire : tout est possible, absolument tout, du surgissement d'un Léviathan au clin d’œil de cette nouvelle vendeuse à la boulangerie habituelle. Tout est possible, merde. Illustration :The Pillars of Society by George Grosz (1926)|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | Atelier

06 octobre 2025

Plusieurs fois que je reprends le même texte et, à la fin, je l’efface. Peut-être qu’aujourd’hui il ne faut rien écrire. Seulement ce que je fais sur le site : carte interactive dans chaque en-tête de rubrique — poser des points, nourrir l’index, ouvrir une autre navigation ; export PDF en Markdown pour la rubrique entière — tests bons en local ; question ouverte : afficher ou non les dates. Deux nouvelles rubriques, pour l’instant fermées : « à la semaine » (tâches menées ou en cours, synthèse des notes par thématiques) ; « Phrases » (une par jour, parfois deux, pas plus, prises dans les lectures, littéraires ou non). Attendre un à deux mois avant d’ouvrir. Garder la possibilité de les laisser privées. Hier, lecture d’un texte de J. O. sur le journal. Même bouffée en me relisant. Plutôt que « dire », considérer le journal/carnets comme une sismographie — quelque chose de graphique. Retour à mon cœur de métier : image, peinture, ligne, forme, vide et plein. Illustration devanture de la librairie Tropisme, Bruxelles.|couper{180}

Autofiction et Introspection dispositif Esthétique et Expérience Sensorielle

Carnets | Atelier

05 octobre 2025

Je me réveille d’un coup. La masse arrive, déjà sur moi. Uniforme, torse, souffle. Le noir tient encore les murs. L’odeur avant la lumière. Sueur tiède, un peu de métal. Je ne sais pas à qui elle appartient. Je descends. Carrelage froid. La machine claque. Le café tombe, mince filet qui remet la bouche en ordre. Il revient comme ça, mon père. Sans prévenir. En travers de la marche, de la table, du matin. Ancien militaire sans uniforme. La coupe reste dans les gestes. Dans ma sueur, la sienne. Sel. Tabac. Cuir. Il se rue. M’empoigne. Me couche au sol. Ne parle pas. Les mots sont usés. Trempe. Maintien. Faire l’homme. Je respire court. Le souffle cherche sa place et n’en trouve pas. Je tiens la tasse. Je bois brûlant. La chaleur pousse l’eau froide de la nuit. La fenêtre garde des plaques de buée. Dans la cour, un seau bleu renversé. Je m’y accroche. Tasse. Table. Torchon. Alignés. Ça tient. Je sais la seconde d’avant. Toujours elle. Silence bref. Le corps sait et ne sait pas encore. J’habite là souvent. Les phrases viennent avant les bouches. La main avant la prise. Je pense à B., un soir, sur le quai. Il dit qu’il a perdu l’appartement. Rien d’autre. Je n’entends que ça. Je voudrais effacer. Je regarde sa main serrer la sangle. Je me tais. Le souffle de la rame couvre tout. Un autre soir. Trop bu. J’appelle la famille de P. La sonnerie insiste. La voix du père répond. Elle comprend. Le visage se place net dans ma tête. Puis P. : encore toi, tu es ivre. Mon pouce pèse. Le silence derrière tient comme un frigo la nuit. Je remonte la tasse sur la soucoupe. Le rond brun hésite entre cible et médaille. Je passe la main sur la nuque. Peau humide. Vieille alarme. Je respire par le nez. Lent. Jusqu’au ventre. Quelque chose lâche un peu. Pas lui. Pas moi. La corde entre. Elle prend du mou. Ça suffit pour tenir debout. Je n’ai pas besoin d’autre chose. On dit père normal. Je teste le mot. Il glisse. Rien n’y reste. Je n’en fais pas une idée. Je regarde seulement ce que ça fait. Les visages qui pâlissent quand ça serre trop. Les regards qui coupent sans lever la main. Le froid dans le dos qui vient sans bruit. Ça s’arrête là. Ces souvenirs me prennent. Ils reviennent seuls. Je les laisse passer. Je range les objets. Tasse. Table. Torchon. Je pose les paumes à plat. Le bois est tiède. La maison respire. Le frigo. La chaudière. Tout ce qui tient sans réclamer. J’y mets mon poids. Un peu. Pas trop. Juste assez. Je ne sais pas ce qu’est réussir une vie. Je sais ce que c’est que ne pas tomber. Le matin est là. Le café passé. Le seau bleu n’a pas bougé. La buée décroche par bords. Dans la gorge, l’air circule mieux. Je reprends la tasse. Je souffle. Je bois. La seconde d’avant recule d’un pas. Elle n’est pas loin. Elle attend. Aujourd’hui, elle me laisse passer. La journée bleue a glissé. Je m’étais préparé à tenir, elle est passée vite. Douce, presque bon enfant. J’ai refusé le déjeuner avec tous. Prétexté des amis. Parti avant l’apéro. Une belle journéé ensoleillée qui vire soudain à la pluie vers dix-sept heures. Arrivé à la maison la première chose que S. me dit : Il n'y a plus de téléphone ni de télévision. Internet reviendra vers vingt-trois heures, après que j'ai lu une bonne partie de Perturbation de Bernhart. Passage terrible sur la manière de tuer les oiseaux exotiques dans le moulin, au fond de cette gorge crépusculaire.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | Atelier

4 octobre 2025

ostinato maintenant ça me revient. Mon père dans le couloir entre le salon et la chambre à coucher, chez lui, dans sa maison de L. Il parle, je ne sais plus ce qu’il dit mais je vois sa bouche s’ouvrir et se fermer et, à l’intérieur de cette bouche, l’absence de dents, d’où cette voix étrange que je reconnais à peine. Hier je me suis regardé dans la glace de la salle de bain et j’ai ouvert la bouche. Constat bizarre, je ne sais même pas si j’éprouve de la tristesse, je ne crois pas que ce soit ça vraiment, non, plutôt quelque chose du genre : nous sommes pareils. Et, contrairement à ce que j’aurais pu imaginer hier encore, être pareil ne m’apparaît plus aussi monstrueux. C’est même apaisant d’une certaine façon. Ou encore je peux me dire tu n’es pas moins monstrueux que lui. Ni plus ni moins. Et en même temps de l’empathie. Peut-être que le silence des derniers temps est-il dû à cette gêne provenant de la disparition de ses dents. Et maintenant ça me revient, cette toute petite scène : il râle parce que l’appareil se décolle du palais, qu’il ne tient pas. Et cette phrase en écho entendue, une phrase que le dernier toubib que j’ai vu m’a dite : « vous savez, ça ne convient pas à tout le monde ces appareils, c’est souvent une affaire de salive ». À moins que je ne cherche encore à me rallier à quelque chose, à une idée d’appartenance familiale, héréditaire. À moins que je ne m’obstine à chercher encore et encore parce que trouver me déplaît fondamentalement. J'écris de bonne heure car je serai dehors toute la journée. La journée bleue dans une commune voisine, des ateliers proposés au tout venant. J'imagine déjà toutes les stratégies pour ouvrir la bouche, sourire, rire le moins possible.|couper{180}

Autofiction et Introspection écriture fragmentaire