Autofiction et Introspection
Habiter n’est pas impossible, mais c’est un vrai problème pour le narrateur. Il occupe des lieux sans jamais vraiment y entrer. Maison, atelier, villes traversées : ils existent, mais restent comme à distance. Il imagine que peindre ou écrire l’aidera à habiter autrement, à investir un espace intérieur qui compenserait l’absence d’ancrage. Mais cela demeure du côté du fantasme. Le réel, lui, continue de glisser, indifférent.
C’est de ce décalage que naissent ces fragments. Écrire pour traverser l’évidence, pour examiner ce qui ne s’examine pas. Écrire comme tentative d’habiter, sans garantie d’y parvenir.
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Carnets | Atelier
21 septembre 2025
Ne plus rien voir, ne plus rien entendre : juste l’élan nu d’aller jusqu’aux limites, les franchir d’un pas sec, sans se retourner. Une pulsion de coupure, avant les mots, pour éprouver si le vide peut tenir lieu de monde. Cette épidémie de solitude qui frappe l'humanité est sans précédent. Il fallait qu'elle advienne dans une époque marquée par la communication à outrance. Communiquer ce n'est pas créer une chapelle, une église, encore moins une "religion". à moins que si justement, ce ne soit précisément que cela. Le bourdonnement d'une mouche je m'éfforce de ne pas l'entendre. Idem pour ce moteur dans le voisinage. Idem pour l'avertissement diffusé par les hauts parleurs, ceux de la gare proche, poussés par le vent. Idem pour tout ce qui rumine en moi, tout au fond de moi. S'efforcer est-il le bon mot, je ne crois pas. Non, j'écris et en même temps que j'écris tout cela je franchis cette frontière. Me voici dans mon propre désert soudain, je m'en rends compte à présent. Illustration Etat-d'âme-Les-adieux-2-Boccioni , 1911|couper{180}
Carnets | Atelier
20 septembre 2025
Quelques efforts physiques. Fini de débarrasser la cave : j’y ai remonté huit carcasses d’ordinateur, emballées dans du plastique. J’avais déjà récupéré pas mal de composants — disques durs, mémoire, un ou deux ventilateurs, quelques alimentations. Que faire de ces carcasses ? Les emporter à la déchèterie, certainement. Dire adieu à quelque chose que je ne sais pas définir. Je n’ai pas envie de le définir. Toujours une grande tristesse de jeter tout ça, puis ce drôle de soulagement, physique, d’être allégé d’un poids. Un poids de quoi ? Peu importe. J’écris pour moi. Si je me dis que j’écris pour d’autres, ça ne marche pas. Les poses. Cette horreur de la pose m’est venue d’un seul coup. La pose, dans tout, m’horripile — bien au-delà du paragraphe, du moment présent. En même temps il faut poser, faire semblant. Sinon tu n’as pas d’élèves, ils partent. Tu ne peux rien faire sans poser. Pas de révélation argentique sans ce foutu temps de pose. Ne laisse pas traîner les épreuves trop longtemps dans le fixateur. Ensuite il y a pose et pose : l’amabilité, le calcul de la bonne distance. Mais quelle énergie ça demande. Plus ça va, moins j’ai envie de dépenser cette énergie. En tout cas pas partout, pas avec n’importe qui. De toute façon mon principal client, c’est moi : j’arrive à me pomper sans vergogne. Le prix à payer : nuits d’insomnie, sensation d’être un singleton perdu dans l’espace intersidéral, surtout celle d’être vieux, faible, vulnérable. Me dire « ça suffit, relève-toi, bouge » ne me convainc plus. Ça ne m’a jamais convaincu, sans doute. Une sorte de mantra qui ne marche plus. Comme toutes ces choses inventées pour ne pas s’effondrer en pleine rue. Elles ne marchent plus. On tient malgré tout, je ne sais pas comment. Bien en peine de le dire aussi. Du charabia. Tu pourrais l’effacer, ça ne changerait rien. Il s’est installé, il suce la moelle. N’attends pas d’ordre. Laisse aller le charabia. Je tiens dans le verbe tenir, replié en lui, transporté en lui, comme dans un ventre.|couper{180}
Carnets | Atelier
19 septembre 2025
Réveil à 00h15. Peut-être mon imagination (ma folie ?) : impression persistante de déconnexion. Comme si j’avais traversé des voiles de réel pour me retrouver en terre inconnue. Je ne reconnais plus rien. Les mots qu’on me dit, les injonctions, les mots d’ordre : je les repère aussitôt pour ce qu’ils sont mais ils n’ont aucune prise sur ma volonté. Je les entends, je ne les écoute pas. En faire qu’à sa tête, disait-on autrefois. Comme si ces injonctions s’adressaient à un double — celui qui vit dans cette fréquence nommée réalité par la plupart de ceux que je côtoie. Je ne suis pas dupe. C’est une anomalie de ne pas l’être. Une anomalie que je paie cher, sans en être responsable. J’ai multiplié les efforts pour appartenir à cette réalité, tenaces, réguliers, mais tout s’est toujours soldé par un effondrement. Alors je me retrouve projeté à des années-lumière de cette fameuse réalité, dans un no man’s land devenu presque un chez soi. Et si ce que nous appelons rationnel, raisonnable n’était que la plus monstrueuse des fictions ? Aussitôt mes frayeurs d’enfant reviennent. Des squelettes dévalent l’escalier du grenier derrière la porte de la chambre. Le rideau rouge de la penderie s’entrouvre : la Bête du Gévaudan surgit avec un rictus abominable, tentative grotesque de compassion. Recouché à 4 h, après une nuit de code. En filigrane : une pensée insistante — s’enfoncer de plus en plus profondément, vers quoi ? J’avais déjà connu cette sensation enfant ; je m’étais évanoui. Et si j’inventais le monde autour de moi ? Dans ce cas, qui suis-je ? C’est à la fois répugnant et attirant. L’aspect répugnant prime, et c’est pour cela qu’il m’attire. Enfin en avoir le cœur net. Dans mes cauchemars, je les voyais : des créatures toxiques. Leur toxicité ne venait pas d’un jugement moral mais du fait qu’elles me pompaient une énergie inouïe. C’était leur nature. Ceci expliquant en partie mon impossibilité d’avoir des enfants. J’avais déjà cette cohorte aux basques à six ans, et cette obligation de responsabilité envers elle. J'étais le père de mon père, le père de mon grand-père, le père de tous mes aïeux — chargé de tenir, à bout de bras, les enfants qui n'allaient jamais naître.|couper{180}
Carnets | Atelier
18 septembre 2025
Depuis 2019 la faille est béante. Avant je pouvais me dire que tout finirait par s’arranger ; ce mensonge ne tient plus. Le temps s’est arrêté, nous vivons le présent d’une répétition infernale. Quelque chose s’est creusé alors — un tunnel vers le plus pourri du cœur des hommes — notamment le mien, j'imagine ; et les démons s’en servent d’ascenseur : ils remontent du ciel infernal vers notre sous-sol terrestre. Depuis 2019 tout est inversé. Je ne le savais pas. Je l’apprends aujourd’hui, à demi-mot, par une IA. Les modes d’emploi me désespèrent, surtout pour l’écriture : opercule à percer, deux minutes au micro-ondes, régalez-vous ! . J’y ai cru autrefois. Face à la feuille blanche on est tellement con. J’ai failli souhaiter bon anniversaire à J.O. J’ai failli le souhaiter à F.B. Puis je me suis souvenu que ma seule relation avec eux est celle d’un lecteur. Donc non. Un pacte ne se brise pas sous couvert de bonnes intentions. Depuis 2019, les bonnes intentions s’effondrent comme des soufflets à peine montés — un monde sans elles n’est pas seulement irrespirable : on y étoufferait, assassiné par nos vieux mensonges. Avant 2019 je me torturais : je prenais la fausseté pour une faute personnelle. Aujourd’hui je sais que la justesse est circonstancielle — un lieu, un instant, ou rien du tout. Peut-être le savais-je toujours ; il aura fallu 2019 pour que je veuille l’admettre. Le fait que je m’enfouisse dans le code comme dans un labyrinthe. On n’en sortirait jamais. On peut toujours faire “mieux”. Ce mensonge utile aussi, la petite poire pour la soif. Hier j’ai encore retouché la carte interactive : j’ai ajouté aux points géolocalisés des listes d’articles sous forme d’info-bulles. C’est parti d’une question : combien de fois sur ce site ai-je écrit ce mot, cette ville, ce lieu ? Chaque article relié à un point, et tout à coup apparaissent des index étonnants. Mais ça ne suffisait toujours pas. Je me suis dirigé vers les diagrammes de Voronoi, de manière à proposer une vue plus graphique des groupes de mots-clés du site, mais trop années 80, je me suis orienté vers la graph-view d'Obsidian que je suis parvenu à intégrer dans les descriptifs des principaux mots clés. Au final ce site devient un objet littéraire. Un ovni. Si des livres s'en échappent ce ne seront guère plus que des stolons.|couper{180}
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16 septembre 2025
J’écoute la télévision comme on écoute une machine à broyer : ces experts qui parlent avec aplomb, toujours sur le ton de l’évidence, font glisser la science vers la dérision. Le geste est précis — sourire programmé, main qui ponctue la phrase — et je me demande si ce n’est pas voulu, si l’on ne cherche pas à nous dégoûter de toute expertise pour mieux nous rendre disponibles à la fable. Je me sens presque coupable d’y penser, comme si dire cela avait quelque chose de complotiste ; la sensation, pourtant, est tactile : une supercherie à la surface du réel, qui devient plus dense au fil des années. Malgré tout, je continue de m’appuyer sur le peu de raison que j’ai cultivé. Cette raison, parfois, me paraît bientôt inutile devant les monstruosités qui remontent — des bouts de vérité enfouis, des gestes anciens mis au jour — et alors croire devient un pari instable : je peux croire à tout et à rien, à la fois. Entre deux paragraphes de code, j’installe TCPDF pour générer des PDF depuis SPIP — un petit ordre technique qui calme —, j’aperçois un atelier d’écriture en gestation (BOOST 2) que je veux suivre sans l’exposer, je réponds oui à l’association qui propose une élève handicapée. Une odeur d’essence traverse la rue et, comme une clé, ramène des visages et des lieux que j’avais cru effacés : ils reviennent sans prévenir, précis et étrangement intacts.|couper{180}
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15 septembre 2025
Hier soir, en rentrant de V., j’ai ouvert Ténèbres en terres froides de Charles Juliet. Ce qui m’a frappé, c’est cette radicalité : une ou deux phrases suffisent à marquer une journée. Une telle économie de mots me trouble, comme une gifle. La veille, je n’avais moi-même écrit qu’une seule phrase. Tout au long de la journée suivante, j’ai senti ce vide me peser, une impression de ne pas avoir écrit vraiment. Alors, le soir, pour compenser, je me suis jeté sur deux longs textes préparés : Peuples fabuleux, Lieux fabuleux. Rien de personnel, seulement des dossiers, de la documentation, de quoi remplir. J’ai cru me satisfaire de ce leurre. Mais en reprenant Juliet, la question s’est imposée : écrit-il vraiment si peu ? Ou bien prélève-t-il ces phrases dans des fleuves d’écriture invisibles ? J’ai senti monter une indignation absurde : si c’était le cas, alors son livre me paraissait mensonger. Cette pensée m’a accompagné dans la nuit, nourrissant des cauchemars dont il ne reste que l’ambiance : solitude, monde sinistre, espace clos où nul autre que moi ne peut ni survivre ni vivre.|couper{180}
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14 septembre 2025
la présentation exige sa mise en forme, une mise à mort. C’est la seule raison pour laquelle continuer d’écrire. Pousser l’informe à l’extrême. Jusqu’au dégoût.|couper{180}
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13 septembre 2025
Je n’habiterai pas mon nom. Ceci en réaction à la lecture de notes récoltées. À la lecture du Pléiade de S-J.P. J’ai toujours refusé de prendre un pseudonyme. J’ai préféré gommer ce nom. N’utiliser que des initiales. Le Dibbouk n’est pas mon nom. C’est un emprunt. La comparaison s’arrête là. Saugrenue. Reste cette phrase ininterrompue qui continue de tracer son chemin. Je m’appuie sur la ponctuation pour ne pas céder. Des phrases brèves. Je m’interroge encore sur la pertinence d’une infolettre. Rien n’est arrêté. Chaque jour d’écriture en tient lieu. Le vent les emporte. Le van les égrène. (En Van de paille sur leur erre.) Séparer le bon grain de l’ivraie. Le dispositif à deux colonnes m’attire. De l’autre côté je remplis un nouveau vault Obsidian : réécritures, versions, reprises. Creuser, c’est descendre dans une galerie. Poser des étais. Ne pas savoir ce que je cherche au fond. Chaque idée, chaque désir attire un instant l’attention, puis elle s’en dégage, reprise par une force de renoncement familière. C’est elle qui m’interroge désormais. Pas son vrai nom. Peut-être plutôt une attraction du choix. Le magnétisme qu’exerce la nécessité de choisir sur mon refus obstiné. Un mouvement répété : m’élancer, renoncer, recommencer. Trop long, pas assez. Envie brute que ce soit interminable. Et puis cette pudeur, cette conscience du ridicule. Il me manque la place. Sur la toile comme dans l’éditeur. Toujours la peur de manquer de place. Ou de temps. Mais je crois que c’est la même chose.|couper{180}
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10 septembre 2025
Je imite. Copier. Singer. Fort pour ça. Pas pour descendre seul. Caves. Glisser. Tomber. Égouts. Renifler. Vomir. Puanteur. Ceux qui savent, mettez-les au trou. Pleurer. Gémir. Je pas ils. Je spécial. L’ère du peer to peer. Plus rien à télécharger. Cliquer. Attendre. Lire. Je lit. Devient il. L’instituteur dit : nul. En grammaire. Bien sûr. Lui aussi je. Veille. Préparer. Avaler. Lavement. Un litre et demi de produit. Verser. Gober. Un litre et demi d’eau. Nuit courte. Tourner. Retourner. Le lendemain. Quatre heures. Réveil. Rebelote. Encore. Un demi-litre. Regarder l’heure. Rater. Partir. Bouchons. Hôpital. Attendre. Signer. Gentillesse suspecte. Neuf heures trente. Explorer. Fouiller. Si envie, ne pas retenir. Lâcher. Couler. Le doc. Jeune. Déjà vu. 2020. Retirer. Découper. Polypes. Bénin. Dire : pas de cancer. Répondre : alors tout va bien. Merde. C’est le cas. Le caca, si j’ose. Retour. Manger. Bouffer. Baffrer. Combler. Vide. Soir. Changer. Remplacer. Bonneteau. Bayrou dehors. Le ministre désarmé dedans. Avaler plus rien. Plus d’appétit. Aujourd’hui. Dire : révolution. Crier. Promettre. J’y crois pas. Faire un pas de côté. Voir le coup monté. Programme. Tromper. Faire croire. Tout change. Rien. Bonneteau. Les mêmes. Revenir. Repasser. L’ère des mèmes. Partager. Copier. Coller. Gueuler. Chanter. Dans l’hygiaphone.|couper{180}
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09 septembre 2025
Réveil tôt. Un livre sur la table, Sei Shônagon. Autour, les ténèbres. Plus rien de raisonnable. L’information fabrique des foules. Le besoin de sens devient démesuré. Je ne suis pas important. Tout est important. Rien ne l’est. Les deux à la fois. Je vacille. Entre tout. Et rien. L’imitation referme la voie. Sans issue. On complique pour atteindre le simple. On sait. Sans se souvenir d’où. Tout peut tenir en un seul mot. Confiance. La composition paraît froide. Utiliser l’IA comme miroir. Ce que je découvre : le danger. La peur vient du flou. Deux images qui ne se superposent plus. Le connu. L’inconnu. Mise au point impossible. Publier chaque jour, c’est donner au texte son tiers. Fût-il muet. Sans le tiers, rien ne vacille. Rien ne s’écrit. Supprimer l’attente du retour. Je ne suis pas important l’emporte.|couper{180}
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07 septembre 2025
Tout dire de soi d’un seul coup, comme on allume une mèche trop courte. Pas demain, pas plus tard, maintenant, avant que la machine ne le fasse pour moi. Elle saura recomposer mes gestes, mes goûts, mes silences, mais sans frottement, sans contradiction. Une biographie propre, sans échec, donc sans vie. Alors je préfère l’éclat, le désordre. J’écris comme on se jette : à la vitesse d’une chute, sans parachute, quitte à me fracasser sur mes propres mots. Un kamikaze ne gagne rien, il ne sauve rien. Il fait seulement le geste. Ici, c’est le même : tout donner, dans l’espoir qu’il reste au moins l’écho d’un heurt. Pourtant il me reste assez de désespoir pour quitter la chaise et me relire. Ce simple geste me surprend. Il me replace dans la vie. Et puis il y a ce coffret. Dedans, la tentation d’en finir, posée sur son coussinet de velours rouge. Parfois je l’ouvre, je regarde, je referme. Ça me suffit. Comme ces slogans figés dans la faïence, plaqués sur les façades des villégiatures petites-bourgeoises. Ma censure est aveugle. Elle laisse passer l’accident, l’incohérence, l’inutile. Là où la machine supprime. J’avance parce que je ne sais pas ce que je retiens. Ce non-su, c’est encore vivre. Les pièces sont là, pêle-mêle, dans la boîte. Pas de modèle sur le couvercle. Pas de nombre exact. J’essaie pourtant de reconstruire. Peut-être l’exactitude surgira en chemin. Peut-être pas. Vivre, c’est peut-être ignorer. Dans cette ignorance il reste une part d’espoir, qui se retourne souvent en déception. Mais faut-il appeler ça intelligence ? Et l’intelligence a-t-elle jamais été contre la vie ? De quelle vie parles-tu ? La tienne, ou une autre, inconnue. Ici il faut accepter que les mots aient un sens, un sens partagé. Retrouver le mot juste, celui qui s’emboîte dans le trou du puzzle. Alors seulement peut surgir une lueur. Tu n’avais pas envie de te rendre dans la Loire hier soir. Mais la date était inscrite à l’agenda. Chose promise, chose due. Un peu à contrecœur tu es sorti. S. fulminait : « Tu t’engages dans des choses et puis d’un seul coup tu laisses tomber, tu le sais, ça c’est fatigant. » Je me tais. Je ne dirai plus rien. Puisque tout ce que je peux dire… Alors je change : tu as l’adresse ? tu l’as inscrite dans le GPS ? S. se concentre sur Maps, toi sur la route. Belle soirée d’automne. Lueurs sur les feuillages, collines à gravir, air frais qui entre par la vitre entrouverte. Évidemment on se perd. Se perdre est incontournable. Mais tu as décidé de te taire, d’explorer ta patience. Un homme ça s’empêche. Au bout du troisième tour je cède : « Bon, on rentre. » Fureur de S. Je me morfonds. Par chance, on trouve enfin le chemin qui grimpe vers ce gîte où devait avoir lieu le spectacle. Étonné d’avoir ri de bon cœur sur le retour, je me concentre sur ce type qui me ressemble, assis sur sa chaise, qui rit. A priori il est grotesque. Voilà ce que pourrait être la vie : être grotesque sans le savoir.|couper{180}
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06 septembre 2025
En relisant Ténèbres en terres froides de Charles Juliet. La cohorte. Je croyais à une troupe en marche, c’est l’école de santé qu’il quitte. Médecine abandonnée, avenir assuré rompu. Une pension puis plus rien. Petits boulots, la faim, chambres sombres, solitude partout. Il choisit d’écrire. Non l’idéal mais la peur. Mettre sa vie en gage. Je m’agace de m’y reconnaître. La plainte tenue comme fil. Non décorative mais vitale : « cesser de dire ma douleur, c’est cesser de vivre ». Moi je l’ai tue. Bars, filles, voyages, errances, interdits. Le matin costume gris, sourire plaqué jusqu’au soir. La trahison revient à date fixe. Pas de supériorité. Me découvrir plus dur, plus mauvais, sans cœur. La culpabilité suit la trahison comme la souffrance suit son écriture. Pas de faute morale. Des outils. Le moteur. Cette dureté, la sienne, la mienne, n’est-elle pas un héritage. Refus du schéma attendu de la virilité, mais infiltrée autrement. On croit faire différemment, au bout du compte c’est la même empreinte. Étrange : au début nous voyons faiblesse, non force. Nous nous leurrons entre ces deux mots. Souffrance, trahison, culpabilité : non des failles, mais les outils qui dessinent le moteur. Et l’écriture comme seule issue, ridicule et donquichottesque, tendre vers l’inatteignable jour après jour. Moi j’ouvrais un carnet, j’inscrivais une date, je refermais. Ma douleur ne sortait pas. Ce que je cherchais n’était pas d’écrire, mais la patience. La patience de me tenir face à l’inatteignable. Puis l’ennui, force vive. L’écriture est venue par ennui. Les pages se sont noircies. De quoi, sans importance. Je voulais seulement me vider de ma propre importance. Ce sont les femmes qui m’ont parlé de Charles Juliet. G. le connaissait bien. Il avait été question qu’elle nous présente. C’est à cette occasion que j’ai acheté Ténèbres en terres froides, probablement à la librairie du Passage, à Lyon. En lisant ce premier texte, j’avais été à la fois agacé et admiratif. Impossible de choisir. Alors j’ai éludé la rencontre. Que ce soient elles qui me vantaient ses écrits me l’a rendu suspect. Elles avaient reconnu dans cette inversion entre faiblesse et force une mécanique qui leur correspondait, en plein contexte de libération. Elles comprenaient. -- Chaque fois que je me dis c’est mauvais, c’est idiot, c’est ridicule, je fais l’effort de sortir de mon corps pour me le dire. Ce qui m’agace, c’est cette manie de vouloir encore faire des efforts. -- Assumer le silence. Assumer : prendre sur soi. Encore faut-il être sûr de disposer de ce soi.|couper{180}