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11 avril 2021 — Le dibbouk

Gravité

original

Je n’ai jamais été doué en conjugaison. Dès l’enfance, un mal de chien à comprendre le passé et toutes ses déclinaisons, du simple à l’antérieur en passant par le participe passé. Toutes ces notions d’achèvement ruinaient déjà le moindre espoir dans le futur. C’était comme s’il existait une force invisible, d’une puissance terrible, qui transformait le moindre souvenir en tête réduite, en peau de chagrin, en masques hideux de carton bouilli.

Cette ligne de temps qu’impose tacitement tout art de la conjugaison ne correspondait pas à ce que j’éprouvais du temps en général. Pour moi, le temps n’était en rien linéaire mais un phénomène de bifurcations permanentes, comme on en trouve dans les sous-bois, au carrefour de plusieurs sentiers. Qu’importait alors d’en emprunter un par choix, puisque ce choix restait arbitraire tant qu’on ne savait pas où il menait.

Je me suis souvent interrogé sur cette force antagoniste : venait-elle de moi ou de l’extérieur ? N’était-elle pas, somme toute, quelque chose de naturel, participant à un équilibre qui dépassait la compréhension de notre espèce ?

Puis j’ai vu la grande marche du progrès durant ces cinquante dernières années. Il y eut des merveilles et des drames, mais au bout du compte cette force reste énigmatique. Je crois qu’aujourd’hui bon nombre de savants planchent sur cette question et que je passerai sans doute l’arme à gauche sans avoir connaissance d’une découverte qui rendrait enfin possible son utilisation dans le bon sens.

Chaque fois que j’ai voulu m’élever, il m’a fallu lutter contre la gravité. Que ce soit pour gravir un monticule à pied ou à vélo, grimper les barreaux de l’échelle sociale, ou tenter d’aller plus haut encore dans la compréhension de l’amour ou de l’art, de la peinture notamment.

À chaque fois, quelque chose se met en travers, m’entrave, et je dégringole.

Pour une bonne part, les raisons de ces chutes peuvent s’expliquer plus ou moins simplement. Mais il y a toujours un facteur mystérieux, sur lequel il est difficile de poser une définition universelle. C’est toujours cette gravité.

Le seul travail que j’ai pu faire a consisté à éliminer, au fil des années, comme des scories dans une mine, toutes les choses sur lesquelles j’exerçais un contrôle possible.

J’ai éliminé ainsi le besoin de reconnaissance, le désir de gloire, le désir de fortune, qui sont généralement les principales causes de ces dégringolades, pour ne me focaliser que sur l’amour. Encore faut-il s’entendre sur ce terme : non pas un amour qui compenserait un manque, mais le réceptacle d’un trop-plein que j’éprouve toujours, à plus de soixante ans.

Cependant, malgré mes efforts, mes renoncements, mes choix, je vois bien que la gravité reste la même. Elle est comme ces programmes informatiques ou génétiques, et comme le disent les sages dans les écrits sacrés : quelque chose de gravé dans le marbre depuis le début des temps, contre laquelle on ne peut rien, sauf espérer.

Quand on voit les millions, les milliards nécessaires au décollage d’une fusée pour quitter l’atmosphère, on peut être dégoûté, ou ébahi, hypnotisé en tout cas par cette volonté de lutter coûte que coûte contre la gravité qui nous emprisonne.

Souvent, j’ai pensé que toute cette ferraille, tout ce carburant, toutes ces formules mathématiques étaient peu de choses face à la puissance de notre esprit et aux capacités de celui-ci que nous ignorons encore.

Oui, j’ai cru qu’un jour il serait possible de voler dans les airs avec le seul désir bien contrôlé.
De manger à sa faim sans avoir besoin d’argent ni de magasin.
De faire l’amour sans parade ni stratégie fumeuse.
Et, bien sûr, de se rendre à n’importe quel point de l’univers sans fusée.

La clé de toutes ces questions, de tous ces rêves, semble bien être notre relation à la gravité.

Elle est sûrement de la même nature que n’importe quelle particule, liée intrinsèquement à la vision de l’observateur. Aussi, la solution serait de trouver cette fréquence, une harmonique particulière, une formule magique qui ne serait pas si ridicule qu’elle en a l’air.

On prononcerait alors ce son, et le voyage commencerait.

Peut-être comprendrait-on que la gravité est comme une portée sur laquelle poser des notes pour pénétrer dans la musique du monde, jusqu’aux confins de l’infini.

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