mars

Carnets | mars

16 mars 2019_3

On me demande souvent : « Vous voulez faire passer un message dans vos tableaux ? » Et à chaque fois, c’est le même petit vacillement dans la poitrine, comme si on me posait une question dans une langue que je connais mal. Je reste là une seconde, à osciller, oui non oui non, ralenti comme un métronome qui aurait perdu son tempo. Je souris, je botte en touche, je fais le clown — c’est pratique, le clown, ça évite de répondre trop vite. Mais la question m’a travaillé parce qu’elle en contient une autre : est-ce que l’art est censé être un messager ? Je ne crois pas. Quand j’entends “message”, j’entends “engagement”, et l’engagement, chez moi, a l’odeur des serments trop lourds et des slogans qui durcissent. Je n’ai pas envie de peindre pour convaincre, pour dénoncer, pour prêcher, ni pour porter au monde une découverte miraculeuse ; le monde continue sa route, avec ou sans mes tableaux. Alors non, je n’ai pas de message à délivrer. Ce que j’ai, c’est un chemin. Je peins pour me défaire de ce que le monde me jette sans arrêt, pas des choses elles-mêmes, mais de la façon dont je les tords en moi. Il suffit d’un bruit de rue que je prends pour une menace, d’un regard que j’interprète comme un jugement, d’une journée entière que je lis à contre-sens, et je sens la confusion se lever comme une poussière dans les poumons. À l’atelier, ça tombe. Je pose une toile, j’avance, je recule, je recommence, et peu à peu les lectures fausses se desserrent, les nœuds lâchent, le bruit devient bruit, le regard redevient regard. Ce n’est pas une morale, c’est une mise à nu. Si quelque chose sort de là, ce n’est pas un slogan : c’est une direction vers le silence, vers cette zone où l’on n’a plus besoin d’interpréter tout de travers pour tenir debout. Voilà ce que je peux “adresser”, si on veut : un geste pour revenir au réel sans l’empoigner. Le reste, qu’on y entende une alerte, une tendresse, un refus, ne m’appartient plus. Je peins d’abord pour que ça se taise en moi, et si quelqu’un reçoit quelque chose au passage, tant mieux, mais ce n’était pas le but. illustration Huile sur toile, pb 2019|couper{180}

réflexions sur l’art

Carnets | mars

16 mars 2019_2

Je pense à Pollock par le bas, par la poussière. La toile est au sol, grande, offerte, et lui tourne autour comme autour d’un feu. Il ne la domine pas : il l’habite. Les semelles crissent, le genou plie, le buste repart, il s’approche, recule, revient sur ses pas avec la précision d’un corps qui cherche son propre tempo. Le bâton trempe et ressort, chargé ; la peinture file en gouttes lourdes, puis en fines éclaboussures, avec cette odeur d’huile âcre, ce petit bruit mou quand ça touche, cette seconde où le fil tient dans l’air avant de rompre. Ce qu’il fait n’est pas un dessin, c’est un lâcher de gravité réglé à la main, une pluie tenue par le rythme. La tête ne commande pas, elle suit. Dans l’atelier, les grilles savantes ne valent rien : tout est là, dans l’accord immédiat entre le mouvement et la matière. Et quand on regarde longtemps, on comprend que la toile garde la trace d’une loi plus ancienne que nos intentions : une répétition sans centre, comme une ramure qui se divise et se redivise, obstinée, jusqu’à saturer l’espace. Ce n’est pas une image de la nature, c’est la nature remise en circuit par un corps humain qui, le temps de peindre, s’est retiré. Devant ces entrelacs, on cherche d’abord de quoi s’accrocher — une forme, un chemin, une figure — puis ça cède. Il ne reste que cette surface devenue vivante, sans récit, sans visage, et le silence qu’elle impose : un silence qui ne te laisse pas dehors, mais te prend, te garde, et t’oblige à regarder encore. illustration A visitor to MoMA views Jackson Pollock’s painting « One (Number 31, 1950) » (CHIP EAST/Reuters/Corbis)|couper{180}

peinture

Carnets | mars

16 mars 2019

La nuit où il pense donner un coup de volant pour sortir du décor, l’autoroute entre Yverdon et Lausanne est presque vide. Les phares découpent un tunnel jaune devant lui, les catadioptres s’allument un à un puis disparaissent derrière, la main repose sur le volant, il suffirait de la tourner un peu plus que d’habitude. Sur le tableau de bord, l’aiguille de vitesse reste stable, la radio est allumée mais il n’entend plus rien. Il fixe le rail à droite, imagine la voiture qui tape, le bruit sourd, la tôle qui plie, le noir après. Il met le clignotant, se range sur la bande d’arrêt d’urgence, coupe le moteur. Ce qui lui vient alors, ce n’est pas le visage de sa femme, ni celui d’un parent, mais son chat gris qui tourne en rond dans l’appartement, deux gamelles vides sur le carrelage. Il reste là à respirer dans l’habitacle qui refroidit, regarde ses mains posées sur le volant comme si quelqu’un d’autre conduisait à sa place, puis il redémarre et prend la sortie suivante vers l’hôpital de Lausanne. Enfant, il lâche avant la fin. Sur la piste du stade, ses baskets frappent le tartan rouge, l’air lui brûle la gorge au deuxième virage, les autres allongent la foulée, lui raccourcit, les cuisses se bloquent. Le prof hurle « on ne s’arrête pas » depuis la ligne d’arrivée, il finit quand même en trottinant puis en marchant, la tête baissée. Plus tard, il veut être chanteur. Il se voit sur scène, projecteurs dans les yeux, mains levées dans la salle, il répète des morceaux dans des locaux qui sentent la bière séchée et le tabac froid, les micros saturent, le propriétaire regarde la montre. Les cachets couvrent à peine le trajet, les dates s’annulent, les promesses s’évaporent, il range les câbles et la guitare dans leur housse un soir de plus et sait qu’il ne reviendra pas. À Beaubourg, il regarde un type perché sur un banc, Mouna, qui hurle des slogans et des blagues, les passants s’arrêtent, forment un cercle. Le visage de l’homme se déforme au fur et à mesure que les rires montent, il gesticule, se penche vers la foule, se laisse porter par elle. Lui reste dans le cercle quelques minutes, sent la chaleur des corps derrière son dos, puis s’éloigne. Il comprend qu’il n’a pas envie d’être là, au centre, à dépendre de ce vacarme. S’il doit parler, ce sera par écrit. Il achète des cahiers, il les remplit, il les empile. À chaque déménagement, il soulève les mêmes cartons de feuilles, promet de faire le tri devant le coffre ouvert, les repose sans rien jeter. Un jour, il entre dans une petite boutique boulevard des Filles-du-Calvaire et achète un vieux Nikormat à crédit. Il sort avec le boîtier au cou, commence avec des amis, des vacances, des façades, puis les visages inconnus le tirent dans la rue. Il se lève plus tôt, marche seul dans la ville encore mouillée, rideaux à moitié tirés, vitrines éteintes. Quand il s’offre un Leica avec un 35 mm, la distance se réduit pour de bon. Pour remplir le cadre, il doit s’approcher, sentir le parfum bon marché d’une femme qui fume à l’arrêt de bus, l’haleine d’un homme qui vient de boire un café, la main d’un type qui repousse l’objectif d’un geste sec. Le soir, il développe les films dans la salle de bain transformée en labo, lumière rouge, cuvettes alignées sur le bord de la baignoire, odeur du révélateur, doigts fripés par l’eau. Il tire des photos pour d’autres parce que ça paie mieux : un couple devant une voiture décorée de fleurs, un enfant mal coiffé en costume trop grand, des portraits qu’on lui demande de « rendre plus doux ». Un client, un jour, tapote du doigt sur le papier encore humide et dit « là, on ne voit pas assez les yeux », et il recommence le tirage. Plus tard, il revend ses Nikon et une partie de son matériel, sent le poids du sac disparaître de ses épaules en descendant l’escalier du labo avec la dernière caisse, ferme la porte derrière lui. Le boulot de sondages arrive par une annonce. On lui propose d’appeler des gens, de poser les mêmes questions, de cocher des cases derrière un écran. Il dit oui parce qu’il a besoin d’argent. Dans l’open space, les voix se superposent : « selon vous, êtes-vous très satisfait, plutôt satisfait… », les téléphones sonnent, des ventilateurs brassent un air tiède. Un soir, au téléphone, une femme lui répond : « je n’ai pas vraiment d’avis, mettez ce que vous voulez », il clique sur une case sans réfléchir et passe à la suivante. Le matin, pour ne pas se contenter de ces voix-là, il se lève avant l’aube, écrit une heure ou deux dans la cuisine, tasse de café à côté du clavier, puis enfile sa chemise et part. Les pages s’empilent comme les cahiers d’avant, mais sans elles il sait qu’il serait à nu dans la journée. Plus tard, il rencontre une femme suisse, ils en ont assez des trajets Lyon–canton, il déménage. En Suisse, il prend tous les boulots qui passent pour ne pas être ce Français qui vit aux crochets des autres. Un hiver, sur un chantier, il passe des journées à visser des planches de parquet dans une maison en travaux : odeur de sciure, genoux posés sur une mousse fine, perceuse qui lui vrille les oreilles, dos en feu le soir quand il remonte dans sa voiture. Il mange un sandwich dans le véhicule garé en bas, les mains encore pleines de poussière de bois. Quand il décroche un poste dans les sondages à Lausanne, il respire un peu mieux : salaire correct, horaires fixes, un badge avec son nom. Dans le canton de Vaud, on le traite de « froussemar » en rigolant à la pause, il sourit avec les autres. La route Yverdon–Lausanne devient son couloir : tous les jours le même ruban, les mêmes sorties, la trace plus claire du pneu sur la glissière à un endroit précis, la même place sur le parking s’il arrive assez tôt. Le tas de tickets de péage et de reçus d’essence dans le vide-poche augmente sans qu’il pense à les jeter. L’ennui se loge là, dans ces gestes répétés, dans cette voiture qui sent le même désodorisant bon marché et la même veste humide posée sur le siège. Il essaie de le fendre avec le sexe. Il s’inscrit sur des sites, enchaîne quelques rendez-vous. Une chambre d’hôtel à Sion, par exemple : couvre-lit trop coloré, télé muette, rideaux épais, la femme qu’il connaît à peine qui enlève son soutien-gorge en tournant le dos, le sac de sport posé au pied du lit. Ils parlent peu, se rhabillent vite, se serrent vaguement la main dans le couloir, chacun prend un ascenseur différent. Sur le chemin du retour, il se regarde dans le rétroviseur, voit juste un type fatigué qui rentre tard avec une chemise froissée. Les chambres finissent par se ressembler, les corps aussi, et l’idée même de recommencer le même scénario lui donne envie de rentrer directement chez lui. Alors la nuit de l’autoroute arrive. Les phares des rares camions qui le croisent secouent la voiture, il tient le volant, imagine le choc, le basculement hors de la chaussée. Le geste est là, à portée de poignet. C’est le chat qui le stoppe net, ce chat gris planté dans sa cuisine, patinant devant une gamelle vide. Ce détail prend toute la place, chasse le reste. Il remet le moteur, prend la bretelle, suit les panneaux « urgences », se gare de travers sur le parking. Dans le hall éclairé au néon, il se sent un peu vaciller. Il donne son nom à l’accueil, s’assoit sur une chaise en plastique qui colle un peu sous la cuisse, regarde les autres patients sans vraiment les voir. Un numéro clignote sur le panneau au mur, un infirmier appelle un nom, ce n’est pas le sien. Il attend qu’on prononce le sien et, en attendant, il fixe les traces de semelles au sol, la corbeille qui déborde de gobelets écrasés, le coin d’affiche déchiré près de la porte, comme si la suite se trouvait déjà là, dans ces détails. illustration Place Pestalozzi, Yverdon, Chantal Dervey, 24heures.ch|couper{180}

fictions brèves

Carnets | mars

15 mars 2019

Ce matin, le téléphone a vibré pendant que je rinçais une tasse. La cuisine sentait encore le café froid et, dehors, la fumée des usines traînait bas, comme tous les matins où l’air ne décide pas de bouger. L’agent a déboulé dans mon oreille avec une voix trop vive pour l’heure : un salon “qu’il monte”, un lieu “super”, un public “qui achète”, des gens “qui circulent”, et ce petit rire en bout de phrase qui veut déjà te mettre dans sa poche. Il parlait vite, en empilant les promesses, et je me suis rendu compte que je cherchais un endroit où poser un mot sans que ça accroche. Rien. Il enchaînait sur lui-même : son parcours, son courage, la mentalité française “déplorable” pour les artistes, les institutions “à la ramasse”, la nécessité de “se bouger”. Je l’entendais tourner dans sa propre légende. Il disait “vous voyez” toutes les dix secondes, et chaque “vous voyez” refermait un peu plus la conversation sur son miroir. Pas une question sur mes toiles. Pas un titre, pas une série, pas même un “j’ai regardé”. Juste son souffle à lui. Quand il a annoncé la participation financière — “petite”, “symbolique”, “vous comprenez, hein” — j’ai senti le vieux ressort des intermédiaires se tendre : faire payer l’entrée au spectacle de leur appareil. J’ai coupé net. Non. Deux syllabes. Il a eu un blanc, puis il est reparti, plus dur : “marketing”, “visibilité”, “investir sur soi”, et là il a commencé à planter des drapeaux sur la carte comme on lance des confettis : Genève, New York, Hong Kong. J’entendais la ficelle derrière les noms, cette manière de te faire lever la tête pour que tu oublies où tu mets les pieds. J’ai laissé filer jusqu’au bout, parce que c’était instructif. À la fin, il a soufflé, agacé : “on a perdu du temps dans une discussion stérile.” J’ai regardé l’évier, la mousse qui descendait, et j’ai raccroché sans répondre. Je n’ai pas perdu mon temps. J’ai juste vu, une fois de plus, à quoi ressemble un agent qui vend sa propre histoire avant d’avoir regardé une toile. Et je continuerai de chercher, oui, mais quelqu’un qui commencera par un silence devant le travail, pas par une réclame sur lui-même. illustration Carbonisé, fossilisé mais toujours là|couper{180}

fictions brèves

Carnets | mars

14 mars 2019

Le galeriste que j’espère ne commence pas par compter. Il arrive, il se tient un instant devant les toiles, et je vois à sa façon de respirer qu’il a reçu quelque chose. Pas un verdict, pas un calcul, une secousse simple qui le déplace. Il ne regarde pas les murs, il regarde ce qui s’est passé là. Puis il lève les yeux vers moi comme si le travail l’avait poussé jusqu’à la source. Il tend la main, il serre franchement, il cherche moins un pedigree qu’une présence : qui a fait ça, avec quel corps, quel entêtement, quel prix. Je parle du travail avant de parler de moi, parce que je ne suis pas grand-chose d’autre que l’endroit par où il passe. Je dis la matière, l’heure, les reprises, les ratés, ce qui a résisté. Il propose un café. J’accepte. La tasse est chaude contre les paumes, le bruit de la cafetière retombe, et on boit sans se presser de remplir le silence. On s’observe juste assez pour sentir si l’on est en face d’un marchand pressé ou de quelqu’un qui, avant tout, a besoin d’aimer ce qu’il va défendre. Il y a des questions qui trahissent tout de suite : pas “combien ça vaut ?”, mais “qu’est-ce qui t’a obligé à la faire ?”, “où est-ce que ça t’a lâché ?”, “qu’est-ce que tu ne veux plus tricher là-dedans ?”. Je sais alors que je peux avancer. Quand la tasse est vide, il ouvre un carnet, pas pour aligner des acheteurs mais pour noter ce qu’il vient de comprendre. Et s’il est venu jusqu’ici, il se lève et dit simplement : “on va voir”. L’atelier est à deux pas, mais je sens mon ventre se contracter comme à une première rencontre. Si je l’aime bien, j’ai peur de faillir ; si je le sens froid, je suis capable de me transformer en guide bavard, en clown prudent. Là, je n’ai pas besoin. Il regarde lentement. Il s’approche, recule, recommence. Il pose une question précise sur une zone que moi-même je n’avais pas su nommer. Ça me désarme. Je parle alors sans numéro de charme, sans boniment : je dis ce que j’ai fait, ce que j’ai raté, ce que je poursuis, et il écoute comme on écoute quelque chose qu’on veut garder vivant. Je ne sais pas si ça fera une histoire longue ou une histoire brève, si ça finira en joie ou en eau de boudin. Je sais seulement que ce premier accord-là, même fragile, même provisoire, s’inscrit comme une origine. Quand ça tangue ensuite — parce que ça tangue toujours — je reviendrai à ce moment pour mesurer ce qui tient encore entre nous. Le reste, succès ou déception, entrera dans la peinture. C’est tout ce que je demande à ce galeriste-là : qu’il commence par aimer, et qu’on voie après, ensemble, jusqu’où ça peut aller. illustration Ambroise Vollard par Picasso|couper{180}

réflexions sur l’art

Carnets | mars

13 mars 2019_2

Back to the trees, criait le vieux, perché haut dans le feuillage, quand il a vu ses congénères descendre, un à un, avec leurs outils, leurs promesses, leurs petites raisons proprettes. Curiosité, confort, avidité, mensonge, hypocrisie : les mêmes mots déguisés en progrès. Ils n’ont pas écouté. Et nous en sommes là. Nous mangeons le plastique que nous fabriquons. Il revient par la mer, par les poissons ouverts sur les étals, par les moules gonflées d’eau sale, par l’huître et le bigorneau, par les mammifères marins qui dérivent avec le ventre plein de fragments transparents. On avale nos propres déchets en croyant encore être au-dessus du cycle. La nature n’a pas besoin de se venger : elle se contente de renvoyer. Tout ce qu’on jette retombe, et cette fois dans nos bouches. Nous avons conquis la planète comme on mène une rafle, avec l’assurance sacrée de celui qui se croit élu. On a mis des noms nobles sur des gestes bas. On a parlé de civilisation, de mission, d’économie, de destin. Et pendant ce temps-là, on a dressé les bêtes comme on dresse des mines : par milliards. On les parque, on les coupe, on les passe à la chaîne, on se sert. Le dimanche, on déchire l’agneau tendre au printemps, on essuie la graisse au coin des lèvres, et on va dormir ensuite comme si cela n’avait pas de poids. Nous appelons ça normal. Nous appelons ça humain. Et nous osons encore parler de beauté, d’art, de poésie, d’amour. « L’amour, c’est l’infini à la portée des caniches », disait Céline : il y a dans cette cruauté une lucidité qui gêne. Les tranchées l’ont appris avant nous. Ceux qui en sont revenus n’étaient pas seulement sourds aux obus ; ils étaient sourds à autre chose, à la découverte brutale de notre bassesse ordinaire, de ces ordres vides, de ces slogans pour marcher au casse-pipe la tête haute. Beaucoup se sont tus pour toujours. Rien n’a changé depuis que nous avons quitté les arbres. Ce que nous appelons intelligence sert surtout à donner des raisons à notre prédation, à la polir, à lui mettre un costume. Si nous étions intelligents autrement, il faudrait se lever, une bonne fois, et dire : assez. Non comme un vœu d’enfant sage, mais comme un réflexe de survie. Alors, peut-être, on remonterait vers les branches, pas pour y rejouer un âge d’or, mais pour retrouver un geste simple : vivre sans se croire séparés du vivant, respirer dans le même monde, et s’y tenir. illustration Porcs sur une décharge|couper{180}

profération

Carnets | mars

13/03/2019

Un dimanche de fin d’hiver, il y a quelques années, je suis resté longtemps dans la cuisine sans allumer la lumière. Il devait être cinq heures, le radiateur faisait ce cliquetis de métal qui refroidit, et dehors il n’y avait rien d’autre qu’un lampadaire orange qui tremblait dans la vitre. Je ne pensais à rien de spécial. Je tenais une tasse encore tiède, et d’un coup une idée est montée, non pas comme une révélation mais comme une inquiétude simple : et si tout ce que je fais, tout ce que je pense, disparaissait vraiment ? Pas de trace, pas d’écho, pas même une poussière de moi quelque part. C’est cette hypothèse-là qui m’a fait peur, pas l’autre. Depuis, j’ai beau essayer de la retourner, je retombe toujours sur la même question, la seule qui ne se laisse pas ranger : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Je ne cherche pas une réponse pour briller ni une théorie de salon ; je cherche une façon de tenir cette peur sans mentir. Alors je m’accroche à cette autre hypothèse, plus grande que moi, moins désespérante : qu’il existe un lieu sans horloge, un stock d’empreintes, un réservoir commun où rien ne se perd tout à fait. Dans ce cas, nos souvenirs ne seraient pas seulement des affaires de nerfs et de chimie. Ils seraient des reprises. On reconnaîtrait dans le monde quelque chose qui nous précède, on y retomberait comme sur une marche déjà connue. Et pourtant, je n’arrive pas à y croire tranquille. Une part de moi se dit que j’invente ça pour ne pas tomber, pour donner une grandeur au manque. L’autre part sait que je n’ai pas le choix : il y a des moments où une phrase, un visage, une couleur vous traversent comme si vous les aviez déjà vécus ailleurs. Ce qui nous empêche d’habiter ça, c’est notre obstination à couper le réel en tranches : visible contre invisible, vrai contre faux, pensée contre acte, présent contre passé contre futur. Ça nous soulage de mettre des barrières, mais c’est peut-être exactement ce qui nous rend aveugles. Les Upanishads disent depuis longtemps que tout circule dans une même nappe de réalité, qu’il n’y a pas de murs, seulement des formes provisoires. Je ne vais pas faire comme si ces textes étaient des preuves scientifiques, ni comme si la physique quantique venait tamponner au “vrai” une intuition spirituelle. Je dis seulement qu’entre des époques qui ne se parlent pas, il arrive qu’une même nervure remonte. Qu’on n’invente pas tant qu’on se souvient, qu’on ne crée pas ex nihilo mais qu’on tombe sur un fil déjà tendu, et qu’on le tire. Dans les années 70, j’ai senti ça très fort. Pas parce que c’était une décennie bénie, mais parce qu’on a eu, un moment, l’impression que le monde pouvait se déplier autrement. Je revois le premier écran où j’ai vu une fractale : un petit ordinateur dans une salle municipale, écran vert, pixels lents, un type en pull côtelé qui tapait des lignes de commande et, soudain, une forme qui se répétait à l’infini comme une fougère qui se regarde dans un miroir. J’étais resté planté là, bouche sèche, parce que la plus petite parcelle ressemblait à la plus grande, et que ça faisait éclater d’un coup la vieille idée du morceau isolé. Le même hiver, dans ma chambre, un magnétophone gris tournait sur “This Is the End”. La voix de Morrison traînait comme une fatigue splendide, et je ne comprenais pas tout, mais je sentais que quelque chose se détachait du monde rigide, que le souple cherchait de l’air. Ce n’était pas la joie, c’était une permission. Puis la vie a repris son pli. Pas besoin d’accuser des ennemis précis : les systèmes se défendent tout seuls. On retombe dans les habitudes, les peurs apprises, les marchandages minuscules, et on appelle ça le sérieux. Je ne crois plus à un âge d’or à portée de main. Je ne crois pas non plus à une ascèse héroïque qui nous laverait tous d’un coup : je n’ai aucune leçon à donner aux corps des autres, et je sais trop bien ce que la faim fait aux esprits. Ce que je cherche, c’est plus modeste et plus violent : une manière de rejoindre ce réservoir commun sans me raconter d’histoires, sans maquiller le vide avec du vocabulaire. Entre certains yogis et une mystique comme Marthe Robin il y a peut-être un fil, oui, mais ce fil ne me promet rien. Il n’est pas une solution universelle, juste une question vivant dans la gorge : comment tenir dans ce monde séparé tout en sachant qu’il ne l’est pas ? Comment entendre ce qui insiste sous le bruit ? Je n’ai pas de réponse, et c’est peut-être ça le point où ça devient vrai : je reste dans l’aube de la cuisine, lumière éteinte, avec cette peur intacte et cette hypothèse fragile, et je regarde la tasse refroidir en me demandant ce qu’elle fait là, elle aussi, au lieu de rien. illustration Annales Akashiques huile sur toile, détail, pb 2019|couper{180}

fictions brèves

Carnets | mars

11 mars 2019

Sourd aux tentatives de dissuasion qu’elle avait lancées derrière lui, il s’est arrêté une seconde à la fenêtre. En face, les usines alignaient leurs toits bas, la vapeur grise montait en rubans courts, et, plus près, les barres de HLM montraient leurs façades passées, des balcons mangés par la rouille, du linge déjà pendu malgré l’heure. Tout en bas, la jeune femme traversait vers l’arrêt de bus, silhouette rapide entre deux flaques sèches. 7 h 45. « Tu me pourris l’existence », il l’a lâché sans se retourner, puis il a attrapé sa veste, son sac, et il est sorti. Dans le couloir qui sentait la Javel et le plastique chauffé, il a pris l’escalier de secours pour éviter l’ascenseur et les regards. Dehors, le bus arrivait au coin de la rue ; il a accéléré, le souffle court. Il est monté juste derrière elle. Le parfum lui est revenu d’un coup, une poudre douce, un talc un peu sucré, quelque chose d’italien peut-être, et avec ça un pan entier de vie : l’époque où sa fiancée sentait pareil en hiver, quand ils riaient encore au réveil. La jeune femme avait ce même visage rond, lisse, cette même nuque tranquille. Il a suivi du regard la gorge, la naissance de la poitrine, puis la honte l’a rattrapé avec sa fatigue : 52 ans, une autre journée à tirer, et le sandwich oublié dans le frigo, celui qu’elle avait préparé hier en silence. Il a détourné les yeux vers le dehors, à travers la vitre sale. Le bus l’a déposé plus loin. Il restait la marche jusqu’aux locaux, tout au bout de la zone industrielle. Il aimait ce quart d’heure quand il ne pleuvait pas — et il ne pleuvait pas. Une bande d’herbe mal tondue, deux jeunes arbres, un fossé clair : rien, mais assez pour sentir l’air. À cette saison, il le savait, les cocons allaient craquer. Sur une branche basse, il a vu la petite colonie d’insectes avancer, patientes, déjà en train de mordre les feuilles neuves. Il a sorti une cigarette, l’a allumée, et il a regardé ça une minute de trop. Ensuite l’usine l’a repris. Machines-outils, odeur d’huile, métal tiède. La délégation japonaise était là ce jour-là : saluts mesurés, phrases courtes, sourires sans marge. Il fallait être irréprochable, tenir la ligne, effacer tout ce qui dépasse. Cette contrainte le vidait de lui-même pendant quelques heures. Le soir, quand la journée s’est refermée, il est allé vers la rangée d’hôtels au bord de la zone et a choisi un Formule 1. Carte insérée, codes imprimés, couloir identique aux autres, chambre étroite. Il a allumé la télévision tout de suite, non par plaisir pur mais pour que la voix couvre le reste. Son émission commençait. Il s’est assis au bord du lit, chaussé encore, et il a laissé le bruit faire le travail. illustration Fenêtre, Photographie noir et blanc, pb Paris 1980|couper{180}

fictions brèves

Carnets | mars

09 mars 2019_3

Combien d’amours n’ont été que des appels au meurtre, des pactes déguisés ? On se regarde lourdement, on se caresse avec cette ferveur d’emprunt, on se passe sur la peau des humeurs dont on fait semblant de croire qu’elles disent vrai. Les mains moites, l’odeur de sueur froide du désir quand il se force, les murmures trop sûrs d’eux, les cris qui percent les tympans plus qu’ils ne touchent le cœur. Et cette comédie de mots — « encore », « toujours », « jamais », « donne-moi tout » — comme si la langue pouvait avaler le manque. « Donne-moi tout », c’est exiger l’impossible et appeler ça amour ; c’est promettre de combler un trou qui ne se comble pas. On incante le vide, on le frotte, on le supplie, et plus on s’acharne, plus il s’élargit. Je t’aime, je t’aime, je t’adore : à peine on le dit qu’on entend déjà le battement d’ailes au-dessus, les vautours de la croyance, ceux qui se nourrissent de ta foi à toi, de ton besoin de faire tenir l’histoire. Alors combien d’amours faut-il traverser comme on traverse des mirages, combien faut-il en abattre en l’autre et en soi pour qu’il reste enfin quelque chose de fragile et vivant — pas une promesse, pas une statue, juste une présence qui tremble. Et c’est la même question devant la toile. Combien de tableaux faut-il salir, ruiner, déchirer, pour arrêter de fabriquer de belles images, pour passer à travers la surface et toucher ce qui résiste ? Combien d’amours, combien de tableaux, avant qu’on comprenne que la totalité n’existe pas, que le « tout » n’est qu’un piège ? De l’autre côté de ces fictions, il n’y a peut-être pas un secret lumineux, mais un espace nu, sans pompon à poursuivre, sans miroir à franchir : un silence noir, respirable, où l’on s’assoit enfin, où le corps cesse de tendre les mains, et où ça tient. illustration fusain sur papier pb 2019|couper{180}

Carnets | mars

09 mars 2019_2

Une phrase de Bernard Blier me réveille à l’aube : l’idée obscène et très simple qu’on peut coller une fleur dans un trou du cul et appeler ça un vase. La blague est vieille, mais elle dit exactement ce que je rumine depuis des années : on appelle de moins en moins un chat un chat. Je repense à un stage de communication, ce genre de séance qu’une boîte finance quand elle sent que ça craque quelque part. Cette fois-ci, on avait échappé à l’audit ; on nous récompensait donc. Carlton, salle somptueuse, moquette épaisse, climatisation réglée comme une caresse. Café servi au millimètre, et à côté ce petit chocolat impeccable, douceur obligatoire, anesthésie de luxe. Tout était là pour qu’on se tienne sages et reconnaissants. L’animateur est arrivé comme un jeune chien de garde déguisé en sportif. “Je ne suis pas là pour vous fliquer mais pour comprendre”, a-t-il dit, regard franc, voix douce, montre déjà consultée. Puis l’exercice : “Vous êtes dans une ville d’Europe. Chacun écrit un indice sur un papier. Vous le passez à vos collègues, ils doivent deviner où vous êtes.” Et là, festival. On pondait des devinettes de collégiens en mal de profondeur : “capitale traversée par un fleuve mythique”, “ville où l’on mange une spécialité en forme de nœud”, “là où un peintre a coupé son oreille”. Personne n’écrivait Paris, Rome, Lisbonne. Personne ne disait le nom. Il a souri, satisfait, comme si on venait de réussir l’expérience sans le savoir : “Vous voyez, vous avez tous donné des indices, aucun n’a donné la réponse.” Voilà. L’entreprise fonctionne comme ça. On remplace les choses par des sigles, par des périphrases, par des puzzles dont la solution change selon la météo des chefs. Même un bonjour devient une variable : trop joyeux, suspect ; trop neutre, coupable. On laisse flotter le doute, pas par accident mais par méthode. Le langage sert à maintenir l’angoisse à bonne température. Et quand quelqu’un, par erreur ou par fatigue, appelle enfin un chat un chat, la phrase tombe tout de suite, connue de tous : “Ici, si tu dis les choses comme elles sont, c’est que tu veux te faire virer. Illustration Les mâitres chanteurs, huile sur toile pb 2019|couper{180}

Autofiction et Introspection poésie du quotidien

Carnets | mars

09 mars 2019

J’ai longtemps cherché l’éveil comme on le cherche quand on a grandi avec les promesses de Woodstock et les romans de Hesse, en reniflant Castaneda, en se racontant qu’un jour quelque chose s’ouvrirait d’un coup, avec du souffle et des étoiles. Puis il a fallu l’euro, un divorce qui m’a fait dégager de Suisse, et mon retour à un travail que je croyais connaître, pour que je rencontre l’éveil, le seul qui ne se discute pas. C’était un matin ordinaire. Travailler six jours sur sept était devenu un automatisme musculaire : je me levais sans y penser, je me mettais en route comme une machine. Ce matin-là, je n’ai pas pu. Les yeux ouverts, le corps immobile, j’ai dit à voix haute : non. Puis je me suis tourné pour me rendormir, comme si la seule réponse possible était de disparaître sous la couette. L’éveil a commencé là, dans ce refus nu, sans lumière, sans extase. Mon épouse est venue me secouer, me rappeler l’heure, le poste, le devoir de tenir la maison debout. Elle a cru à une grippe, à une fatigue passagère. Moi je restais là, pas malade au sens habituel, plutôt vidé, comme si quelque chose venait de se débrancher. Je ne lévitais pas, je n’avais aucune révélation dorée : j’ai pris l’évidence en pleine figure. D’abord l’absurde, d’un seul bloc. En vingt secondes j’ai revu ma vie professionnelle comme un film trop rapide : l’odeur de café tiède dans les couloirs, les badges qui bipent, les réunions où l’on parle pour ne rien dire, les humiliations gentilles, les ambitions de survie, les soirs où je rentrais avec le crâne creux en me répétant que demain serait mieux. Tout ça a défilé et s’est effondré en même temps. L’ego d’employé s’est ratatiné sur place. Je me suis senti comme un ballon lâché trop haut qui retombe au sol, dégonflé, inutile. Je suis resté deux jours au lit, terrassé par cette lucidité, à essayer de repousser ce qui venait de se produire, par réflexe de courage, mais le réflexe tournait dans le vide. Le “ça va passer” n’a pas passé. Les mois se sont étirés, puis les années. Il m’a été impossible de remettre un pied dans cette boîte : les locaux, les visages, les chefs et sous-chefs, même la routine la plus neutre m’étaient devenus impraticables. J’ai cru d’abord que c’était elle, cette entreprise-là. J’en ai tenté d’autres. Plus bas, plus haut, ailleurs, en me disant que je trouverais une place respirable. À chaque fois la même butée, la même vacuité révélée. Ce n’était pas le courage qui manquait, c’était la foi dans le sérieux de tout ça. J’ai fini par cesser de me haïr pour ça. Je me suis inscrit à Pôle emploi, j’ai demandé une formation, quarante-huit ans, entouré de jeunes à l’AFPA, vivant loin de la maison comme un étudiant tardif. J’ai appris le jargon, les gestes techniques, les habitudes d’une époque qui n’était plus la mienne, et je regardais tout ça avec une compassion nouvelle, presque douloureuse, pour quiconque se lève le matin pour un poste. L’éveil continuait, non plus comme un coup de poing, mais comme une pression sourde qui oblige à accepter. J’aurais pu me jeter dans l’humanitaire pour donner un sens clair à l’utilité, mais j’ai eu peur d’un autre mirage. Alors j’ai repris ce qui était resté là depuis toujours : les pinceaux. Je me suis remis à peindre sans frein, comme si la seule façon de tenir était de revenir à l’enfance, à la créativité et au silence. L’éveil ne m’a pas transformé en saint ni en magicien. Il m’a ramené à ce que je suis, et c’est là que le travail a commencé : regarder le monde qui se défait et se refait sous nos yeux, pleurer sans raison, sourire pour presque rien, et ne plus appeler ça une faiblesse. illustration Huile sur toile série "petits mondes" pb 2019|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | mars

07 mars 2019

Il y a des frontières au possible, on nous les apprend très tôt. Au début c’est la famille, l’école, leurs phrases répétées sans même y penser ; plus tard ce sont d’autres machines qui reprennent le relais, d’autres raisons de rester dans le rang. On finit par s’y tenir comme à une clôture familière. Et puis il y a l’impossible. Un territoire qu’on ne vous décrit pas, qu’on ne balise pas, que certains sentent d’abord comme un trouble, une écharde, avant d’y mettre le pied. On y va seul, presque toujours, parce que personne ne peut venir confirmer ce que vous voyez. La vie d’artiste, je l’ai comprise comme ça : non pas un choix clair, mais une entrée par effraction. Il y a eu, enfant, des moments où la frontière a cédé sans prévenir. Un matin à l’école, la craie grinçait sur le tableau et une fenêtre mal fermée battait dans le vent ; pendant une seconde la salle s’est dépliée, je voyais tout trop proche et trop loin, et je n’avais plus de nom pour ça. Un basculement bref, violent, qui ne ressemblait pas à une idée mais à un coup reçu : le monde s’ouvrait d’un cran, les repères habituels sautaient, et je me retrouvais dans une profondeur sans haut ni bas, sans bon ni mauvais, juste une présence brute qui happait tout. La première fois, je n’ai pas compris. J’ai cru que c’était un accident, un vertige. Puis ça s’est reproduit, comme si quelque chose insistait. Le temps y perdait sa forme, les lieux aussi ; je pouvais être au même endroit et ailleurs, partout et nulle part, avec cette sensation de point de vue multiple qui renverse la table. Quand je revenais et que j’essayais d’en parler, les adultes souriaient si c’était l’heure tranquille, ou bien ils coupaient court d’un geste parce qu’il y avait mieux à faire. Ce double mur — mes découvertes d’un côté, leur refus d’entendre de l’autre — m’a rendu hébété longtemps. J’ai appris à me taire. J’ai appris le langage commun, celui qui permet de durer dans le possible sans alerter personne : une sorte de mensonge pratique, une manière d’oublier l’oreille trop fine. J’ai étudié les possibles qu’on me tendait, j’ai essayé d’y habiter, et chaque fois je revenais au bord comme un exilé à qui l’on montre la porte. J’étais un sans-papiers du monde commun : on me le faisait sentir par un regard qui glisse, un hochement de tête, une porte qui se referme. Alors j’ai compris qu’il n’y avait pas de retour à faire. Je me suis tu plus loin encore et j’ai franchi la frontière. En arrière, je vois cet enfant qui voulait passer, qui a résisté quand tout l’assignait à rester ; c’est lui qui m’a mené loin. Je l’ai porté comme on porte un poids encombrant, jour après jour. Il m’a épuisé, il m’a mis en faute, je l’ai haï, j’ai voulu le déposer, m’en débarrasser, le faire taire à coups de raisonnements, parfois le brûler sous de vieilles hontes. Mais il est resté sur mes épaules. Et le poids, à force de marche, a changé de nature : il s’est allégé, simplement, sans disparaître. L’impossible n’est pas un pays où l’on s’installe. Il change sans arrêt, il ne donne aucun repère durable. On y entre d’abord sans savoir, on y reste en acceptant de ne pas se familiariser. Ce qui terrifie, c’est ça : la perte du sol, la fin des habitudes, l’obligation de recommencer à voir. Alors je continue. Pas avec des plumes ou des masques, mais avec ce que j’ai : une main, une attention, et cet enfant toujours là, qui n’a jamais cessé de traverser. illustration Photographie exposition sur le chamanisme Musée du quai Branly pb, 2019|couper{180}

Autofiction et Introspection