mars
Carnets | mars
06 mars 2019_2
Si l’art doit devenir une priorité, il faut accepter un manque. La pauvreté, au sens le plus simple, y oblige : elle coupe les distractions, elle met l’essentiel à nu. C’est une ascèse souvent involontaire, mais elle a cet effet-là. Beaucoup d’artistes vendent peu non par posture, mais parce que ce qu’ils font ne se laisse pas avaler tout de suite ; et ceux qui les suivent vraiment ne sont pas toujours les mieux armés financièrement, plutôt ceux pour qui une œuvre compte plus qu’un confort. Le paradoxe, c’est que l’argent finit quand même par arriver — pas par amour, par faim. L’appât du gain récupère les œuvres, les rend visibles, les met sur la place. C’est sale et utile à la fois. Sale parce que ça domestique, utile parce que ça ouvre des passages. Alors le silence qu’une œuvre porte, ce noyau qui résiste au bruit du monde, circule malgré tout. C’est à ce silence-là que je fais crédit : non pas un apaisement vague, mais une force lente qui ronge l’effroi et l’aveuglement en nous, jusqu’à nous rendre un peu plus vivants. illustration Voyages ancestraux techniques mixtes pb 2019|couper{180}
Carnets | mars
06 mars 2019
Ce qui m’a frappé très tôt, et qui n’a fait que se confirmer, c’est que nos proches sont parfois les plus lointains. On vit à côté d’eux, on les touche, on partage les jours, et pourtant on les connaît mal, ou plutôt on les connaît dans une lumière fixe, celle que l’habitude installe. La proximité fabrique un cadre ; la pudeur aide à ne pas le secouer. On s’arrange avec des repères qui nous rassurent. On préfère ne pas imaginer un père ou une mère capables d’une autre vie que celle qu’on leur a assignée, un frère qui ment au point de faire vaciller le sol, une compagne qui, un matin, décide qu’elle ne sera plus la gardienne du foyer mais quelqu’un d’autre, ailleurs, autrement. Ces écarts-là ne nous blessent pas seulement parce qu’ils sont des écarts : ils nous privent d’un confort. Et c’est là que la chose devient mauvaise. On croit rejeter la trahison, on rejette surtout l’effondrement de ce qu’on avait posé. L’habitude déraille, et avec elle un monde entier de certitudes : on s’entend dire “je ne te reconnais plus”, comme si reconnaître consistait à vérifier une forme. Alors on fouille le passé, on recompte les signes, on cherche la faute d’inattention qui aurait dû nous prévenir. Mais rien ne revient en place. Ce qui s’envole d’abord, ce n’est pas l’amour : c’est la confiance. On ne dit pas “je ne t’aime plus”, on dit “je ne sais plus si je peux te faire confiance”. Et pourtant, au milieu du fracas, on découvre qu’il reste quelque chose qui tient encore à l’autre — un geste, une voix, une présence qui échappe à la rupture. Là vient la vraie question, la seule un peu honteuse : est-ce que j’aime cette personne, ou est-ce que j’aime la forme qu’elle avait dans ma vie ? Quand la forme casse, qu’est-ce qui reste, et est-ce que ce reste suffit à appeler ça aimer. illustrration Entracte, huile sur toile pb 2019|couper{180}
Carnets | mars
05 mars 2019
J’ai toujours aimé les arbres et je n’en ai jamais dessiné un seul. C’est une anomalie que je traîne comme on traîne une lettre non ouverte. Je les regarde depuis longtemps : les écorces, cartes rugueuses où la pluie, la mousse, les insectes écrivent des reliefs d’autres mondes ; les branches qui partent du massif vers le fil, s’enchevêtrent, se contredisent, et fabriquent un théâtre où l’œil croit voir des corps, des bêtes, selon l’heure et la fatigue. Tout ça devrait m’avoir porté vers le papier, vers la toile. Or quand j’ouvre mes cartons, il n’y a rien. Pas un arbre. Pas même une tentative. Cette absence a une présence nette, comme un trou qu’on contourne sans s’en apercevoir. Je sens qu’il y a là un secret entre eux et moi, pas spectaculaire, plutôt une retenue ancienne : quelque chose que j’ai gardé scellé parce que je ne savais pas comment l’approcher. Au bord de ce silence-là, un espoir remue, petit, fragile, pas plus assuré qu’une graine dans la terre froide. Je ne me promets rien. Je prends juste une direction, comme on demande son chemin à quelqu’un qu’on croise : on verra bien si la route existe. Ces derniers temps, je reviens souvent à Manessier et à Corneille. L’un m’apprend la densité intérieure, la lumière qui monte d’une masse sombre ; l’autre, la liberté des couleurs et des formes qui s’élancent sans se justifier. J’aimerais trouver un pont entre ces deux rives pour que le plaisir de peindre tienne quand il vacille, quand les doutes me font trébucher, quand la perspective se bouche. Et je sais aussi à quel point la fatigue adore se déguiser en lucidité : “pas d’argent”, “pas le temps”, “pas la force” — des outils pour reculer en ayant l’air raisonnable. La cervelle tourne en rond faute d’air, elle recycle les mêmes pensées tristes. Il faut sortir. Respirer. Revenir à ce qui insiste en dessous. Demain, j’irai marcher dans la forêt. Pas pour un rite, pas pour une belle idée : pour être là, sous les branches, et écouter ce qu’ils me disent depuis toujours, ces arbres que je prétends aimer. Ils ont toujours parlé clair. C’est moi qui étais ailleurs. Je veux combler cet oubli-là, et voir si, enfin, un arbre accepte de passer par ma main. Le mot « dénaturé » me colle à la peau ce matin en marchant sur l’île. Je le sens dans les choses simples : une clôture neuve qui coupe un chemin ancien, un talus raboté proprement, l’odeur de bois frais là où hier il y avait de l’ombre, et ce bruit de moteurs au loin qui tient la place des oiseaux. J’ai beau aimer ce paysage, je le vois comme à travers une cicatrice. On traîne ça depuis longtemps : au XIXe siècle, on a commencé à traiter la terre comme une réserve à vider, et depuis on n’a pas vraiment changé de ligne. La planète se fait au profit, et nous avec. Pourtant nous ne sommes pas à côté de la nature : nous sommes dedans. Elle n’est pas un décor, elle est le tissu même qui nous porte, qui nous nourrit, qui nous règle. Et ce tissu peut se refermer sans nous. Il peut se débarrasser d’une espèce comme d’une fièvre. On ne gagnera pas contre elle ; l’idée même d’un combat vient d’une peur puérile, d’un vieux réflexe de domination. Ce qui me frappe ici, ce n’est pas un rêve de “bon sauvage”. C’est l’inverse : la nostalgie d’un futur qu’on piétine à force de vouloir tenir le monde en laisse. On avance hypnotisés par nos buts, et pendant ce temps la vie minuscule continue à lever sans nous : un bourgeon au bout d’une branche, l’asphodèle dans un coin de sable, un lilas qui ouvre ses grappes en silence. Il y a une joie précise à sentir son cœur reprendre le rythme de tout ça, à entendre qu’on n’est pas seul dans sa tête mais mêlé à un vivant plus vaste. La méchanceté et l’ignorance vont ensemble : elles épaississent une couche sur l’oreille, elles rendent sourd à ce qui insiste. Ce matin, sur l’île, je vois surtout la surdité en train de faire son œuvre, et j’essaie de ne pas y consentir. illustration île de la platière Saint-Pierre -De-Boeuf|couper{180}
Carnets | mars
4 mars 2019_2
Il y a un silence qu’on dit gênant, lourd, insupportable. C’est celui-là que j’ai eu le plus de mal à traverser : pas un vide, mais un empilement de bruits que je refusais d’entendre. Des bruits du monde, et des miens, pris de travers, retournés contre moi. Un silence fabriqué à force d’esquives, de regards qui frôlent sans regarder, d’oreilles qui attrapent un son pour en éviter dix autres. J’en ai découvert des dizaines comme ça, et je croyais avancer alors que je brassais de l’eau. Alors j’ai commencé à tricher plus consciemment : détourner les yeux, détourner l’oreille, changer d’angle, changer de cadence, chercher le beau comme on cherche une chambre fraîche quand on n’en peut plus de la chaleur. Me reposer, surtout. M’évader, beaucoup. J’ai fini par croire que le beau et le silence étaient parents, intimes, qu’ils allaient ensemble. C’est là que je me suis perdu. La beauté, comme le silence, demande du temps, mais ce temps-là peut être une fuite : on regarde longtemps un visage, un paysage, un tableau, et on ne voit que le vernis qu’on a besoin d’y poser. Je me souviens d’un soir où je suis resté planté devant la lumière rose sur les vitres d’en face, à la trouver “magnifique”, à m’y dissoudre, et je n’entendais même plus la dispute qui montait de l’appartement du dessous ; j’ai compris plus tard que je m’étais servi du ciel pour ne pas écouter. Il faut une obstination pour sentir la différence entre une surface bien maquillée et ce qui brûle dessous, ce qui dérange, ce qui ouvre. Je me suis trompé souvent de beauté. J’ai pris l’adresse pour une voie, l’habileté pour une vérité, et c’est en butant contre ma maladresse que j’ai commencé à entendre les mensonges les plus graves : ceux que je me faisais à moi-même. Aujourd’hui je fais un vœu qui ressemble à un pari, pas héroïque, pas décoratif : enlever encore ce qui me sert de vêtements illusoires, ces peaux mortes qui amortissent tout, jusqu’à n’être plus qu’une écoute. Devenir silence non pas pour disparaître, mais pour cesser de fuir. Je n’aurai peut-être pas le temps de “devenir un artiste” au sens où on l’entend. Mais je connais le chemin : il passe par cette nudité-là, et c’est déjà une façon de tenir tête au bruit qui me hantait. illustration geisha huile sur toile pb 2019|couper{180}
Carnets | mars
04 mars 2019
Je n’ai jamais rencontré Jacques Prévert. Ce jour-là, au collège, tout le monde y allait et moi je suis resté à la maison avec la varicelle. Je revois encore la scène à l’envers : la cour plus bruyante que d’habitude, les sacs prêts trop tôt, les copains qui se poussent pour monter dans le car, et moi déjà chaud, déjà marbré de boutons, renvoyé chez moi comme un mauvais figurant. J’en ai eu une colère triste, une vraie, parce que Prévert, je l’aimais depuis l’enfance. C’était lui dans mes premières récitations, ses phrases apprises par cœur comme on garde une poignée de cailloux dans la poche pour se rassurer. Il avait cette façon d’ouvrir un passage quand je ne trouvais plus le ton, quand je me sentais trop serré dans ma tête ou dans le monde. Tout ça rendait la varicelle parfaitement mal tombée, une coïncidence cruelle et presque comique : la fièvre au moment précis où j’aurais dû être là-bas. La prof de français avait rendu tout ça possible. Je ne me souviens pas d’un grand discours ; je me souviens de sa manière de lire, de s’arrêter sur un mot, de laisser un silence après, comme si elle nous donnait le droit d’entendre. Elle voulait qu’on aime le français et, pour moi, ça a marché parce qu’elle passait par des voix vivantes. Alors j’ai compensé comme j’ai pu, coincé au lit. J’ai attrapé sur l’étagère les Rougon-Macquart, j’ai lu Zola en sueur, par morceaux, comme on traverse un pays trop vaste quand on ne peut pas sortir de sa chambre. Ce n’était pas Prévert, mais ça élargissait quand même l’air autour de moi : moins de poésie, plus de poussière et de graisse humaine, une autre vérité. Et c’est peut-être ça que je garde aujourd’hui : les poètes, les écrivains, les artistes ne sont pas des décorations. Ils servent. Ils te tiennent la tête hors de l’eau à un âge où tu n’as pas encore les outils. On aura toujours besoin d’un plombier, oui, et d’un boulanger. Moi, j’ai eu besoin d’un poète. Alors merci, Jacques Prévert, même sans la poignée de main. illustration fusain sur toile 2019 pb|couper{180}
Carnets | mars
03 mars 2019
Quand je la vois arriver en habits de fête, froufrous, confettis et bras chargés de cadeaux, quelque chose se ferme en moi avant même que je l’aie saluée. Je reconnais ce mouvement : le même que le 14 juillet, le même que Noël, ce moment où tout le monde se met à parler plus fort, à sourire comme si c’était la seule manière d’être là, et où je me sens aussitôt au bord de la sortie. Le bonheur, quand il débarque avec fanfare, me tombe dessus comme une obligation. Je le désire pourtant, je le désire même stupidement : être heureux un jour, sentir que ça tient, que ça ne tremble pas à la première secousse. Mais dès que ça approche, je prends la tangente. Je l’ai fait avec toutes les chances qui ont traversé ma vie : je les ai aimées vite, puis quittées plus vite encore, parce que je ne sais pas vivre longtemps dans l’allégresse. J’ai besoin d’une porte entrebâillée, d’un coin d’ombre où me réfugier. Elles ont pourtant été nombreuses à venir. Je me vois encore les recevoir derrière ce petit bureau imaginaire où je joue au recruteur sérieux : chacune arrive avec sa promesse bien repassée. L’une me vendait la sécurité, l’autre une reconnaissance tardive, une troisième l’idée d’un monde un peu neuf ; elles avaient toutes un argument, et je savais toujours comment le retourner. L’embarras du choix m’a servi d’alibi : peser le pour et le contre, recommencer les calculs, trouver la faille qui rend la chance contournable. J’ai eu des emballements, des coups de tête, mais même là je gardais au fond une réserve de méfiance, comme si l’espoir devait rester sous clé pour ne pas m’emporter. Et puis elle est apparue. Rien de spectaculaire. Pas de feux d’artifice, pas d’appel à l’enthousiasme. Elle était là, simplement, avec une présence d’enfant qui ne réclame pas qu’on applaudisse. La première fois que j’ai commencé à trop parler, elle a attendu. Ça a suffi. Avec elle, le silence n’était pas un trou à combler, c’était un endroit où se tenir. Pas un silence mystique : un silence tranquille, utile, qui nous reposait. Quand elle a parlé de projets, j’ai compris que je n’avais jamais rencontré une chance qui ose l’avenir. Les autres apportaient un instant ; elle apportait une suite. Je me suis laissé faire avec une docilité de gamin qu’on sort enfin de son coin. On a commencé petit : Barcelone en hiver. Une date fixée, des billets achetés, l’affaire verrouillée. Au jour venu, partir n’était plus un rêve qui flotte, c’était un sac fermé, un quai, un départ. Là-bas, la ville froide nous tenait éveillés, et je sentais un bonheur possible parce qu’il avait une forme. Il y a eu d’autres départs, d’autres dates, d’autres retours ; ce qui compte, c’est le rythme qu’ils installaient, cette manière de tenir la vie par petites avancées. Jusqu’à Berlin. Rien de romanesque : un retard, une mauvaise lecture d’horaire, la course inutile dans le hall, les portes qui se ferment sans nous. Je revois son visage à elle, non pas furieux, mais cassé par une fatigue qui n’était pas la sienne. Je n’ai rien su dire. J’ai compris alors ce qu’elle touchait depuis longtemps : je sais faire un pas, pas une distance. Je peux consentir à la chance par épisodes, pas par durée. Elle en a été blessée. Moi, j’ai senti monter une sorte de soulagement qui m’a fait honte sur-le-champ : la pression retombait, l’étau des projets se desserrait, l’air revenait dans ma poitrine. La certitude se fissurait. J’allais pouvoir reprendre mes vieilles manières. Aujourd’hui je guette une autre candidate. J’attends la perle rare, oui. Je la vois déjà se présenter avec ses cadeaux, son air de fête. Et je sens d’avance le mouvement : le pas de côté, la main sur la poignée, cette seconde où je fais comme si je restais alors que je suis déjà en train de sortir. illustration Les chances de ma vie, huile sur toile 2019 pb|couper{180}
Carnets | mars
02 mars 2019
Tout ce qu’il regardait passait par un verre faussé, il le voyait maintenant sans détour. Alors il a fermé les yeux. Pas pour tenter une expérience, pas pour se prouver quoi que ce soit : il n’en pouvait plus de regarder et de corriger avant même d’avoir posé le moindre trait. Dans l’atelier, plusieurs toiles attendaient, déjà enduites de gesso noir, mates, sèches. Sur la palette, il n’a mis qu’une noix de blanc, écrasée au couteau, tirée au solvant jusqu’à devenir souple. Il voulait que la main travaille sans l’œil qui surveille, sans l’œil qui invente une solution à la place du geste. Une fois, il avait vu une petite chauve-souris tourner sous les poutres, vite, trop vite, battre l’air et se cogner au noir sans trouver l’issue. Il s’était reconnu là, dans cette panique de ne pas savoir où aller. Il a posé le pinceau au bord de la toile, assez chargé, et il l’a laissé partir. Il appuyait puis relâchait, suivant la résistance du lin, la manière dont le poignet tient ou lâche. La sensation dictait. Des stries ont traversé la surface, certaines nettes, d’autres à peine visibles, des arrêts, des reprises. Il s’est arrêté quand le corps a dit stop, pas quand l’idée a dit “ça suffit”. Il a ouvert les yeux : un champ noir coupé de lignes. Il n’a rien ajouté sur la palette. Il a frotté presque à sec pour tirer des gris, un peu de lumière ici, une zone plus lourde là, de quoi donner de l’air sans faire apparaître un motif. Et déjà il sentait l’ancien réflexe : chercher une image, projeter, se rassurer. Fausse route, encore. Il a cherché d’où venait ce besoin. Un soir d’été lui est revenu, une terrasse, un ami perdu de vue. La journée avait été simple, bonne. Puis il avait basculé dans le rôle. Il parlait trop, il montait sur une caisse invisible pour entraîner l’autre. « Écoute. Le volet qui claque. Le bonbon qu’un gosse déballe trop vite. Le vent dans les platanes. La femme qui parle au loin, l’homme qui se tait. Regarde maintenant : les gens qui passent, les regards qui se frôlent, les pas sur le trottoir. » Il levait la main, il voulait ouvrir l’espace, il voulait ouvrir l’abondance. Un billet de cent francs est tombé dedans. Sec, lourd, déplacé. Ils ont ri, puis le rire est retombé. Eux deux, à court de tout depuis des mois, recevant ça comme un cadeau qui pique. Il a senti une chaleur monter au visage, quelque chose de mêlé : gratitude, honte, colère. Pendant une seconde il a eu envie d’y voir un signe, de faire de l’histoire avec ça, et c’est cette envie-là qui l’a glacé. Ils sont partis du café vite, loin, comme si on pouvait faire disparaître le malaise en changeant de rue. Plus tard, dans l’atelier, il a fermé les yeux encore une fois. La charpente craquait, une souris faisait des allers-retours à l’étage, la chatte dormait sur la banquette, respiration large, régulière. Il a pris le chiffon. Effacer, cette fois, ce n’était pas corriger : c’était renoncer à la scène qu’il allait coller sur la toile pour se distraire du réel. Il a tout nettoyé, il a repris le pinceau, et il s’est remis au travail sans chercher d’autre abondance que celle d’un trait qui ne ment pas. illustration « Only gold does not disappear » Huile sur toile, 2019 pb|couper{180}
Carnets | mars
01 mars 2019
Je voulais voyager, mais tout était déjà en place pour que ça n’arrive pas : pas d’argent, pas de temps, pas d’élan quand il aurait fallu. On s’habitue à l’idée de rester, on appelle ça prudence ou fatigue, et l’envie, elle, ne disparaît pas ; elle attend, elle revient par une fente, elle demande un autre passage. La peinture a pris ce rôle-là. Pas un substitut noble, pas un “projet” : une issue de secours. Ce que je n’ai pas vu dehors, je l’ai poussé sur la toile à force de retours, d’essais, de ratages. Longtemps, ça s’est fait dans une sorte de brouillard : cigarettes l’une sur l’autre, écran de fumée entre l’œil et ce qu’il regardait, entre la main et ce qu’elle posait. J’ai arrêté. La pièce a changé de densité. Les bords sont plus nets, les couleurs ne flottent plus. La main, surtout, n’a plus ce tremblement discret qui fait croire qu’on “cherche” alors qu’on esquive. Le pinceau tient, le bois est sec contre les doigts, l’huile colle, résiste, oblige à décider. Je repasse par le noir et le blanc, oui, mais ce n’est pas une étape scolaire : c’est l’endroit où je vérifie si je suis prêt à voir, sans enjoliver, sans fumer par-dessus. Ça me travaillait depuis longtemps. Le titre est venu avant le reste : “Voyages intérieurs”. Je n’ai aucune carte. J’ai juste ce départ-là, enfin possible, et la responsabilité d’aller jusqu’au bout sans me reculer. illustration Peinture abirigène pb 2019|couper{180}